La Revue socialiste - 1893 - Tome XVIII - vol 02

LE PROLÉTARIAT AGRICOLE Pouvoir feront sagement de voir venir l'heure où ils devront l'évacuer afin de n'y pas laisser d'armes dont l'ennemi se serve contre eux. Or, c'est ce qui arriverait infailliblement pour achever la ruine de notre nation si jamais sa mauvaise étoile voulait que cette incalculable puissance, la propriété de la terre, fùt mise par d'impudents expérimentateurs à la disposition de l'Etat. Nous voulons croire que celui-ci, tant qu'il serait l'organe avoué de la Démocratie, agisse au mieux pour le progrès et la justice, le développement de l'esprit public, le bien-être des masses et l'organisation sqciale. Mais quand une fois il serait redevenu, comme il faut toujours le prévoir, l'instrument arbitraire de la contre-révolution, a-t-on idée de ce que celle-ci serait alors en état de faire ayant en main la f~rce immense que lui donnerait la propriété des deux tiers du sol cultivé et le concours d'une armée de trois millions de fermiers, dont les sympathies paysannes seraient acquises par avance à toutes les entreprises du despotisme? Car, un despotisme établi dans de pareilles conditions économiques ne serait rien moins qu'un véritable czarisme, . ce qui répond le plus parfaitement à l'idéal du campagnard. Ainsi donc la Révolution, en voulant avancer par une mesure d'exécution radicale ses propres intérêts, aurait amené plus que jamais, au lieu de la lumière qu'elle appelle, le ténébreux triomphe de l'ordre arbitraire. Elle n'aurait abouti dans son suprême effort qu'à faire une Russie d'Occid.ent, Une considération de cette portée, tels avantages que l'on ait pu d'abord se promettre du procédé qui met en œuvre l'intervention de l'Etat, nous parait devoir en écarter définitivement les idées. Car nous ne supposerons pas, à l'époque où nous sommes, les partisans du procédé collectiviste el1\·eloppés dïllusions assez chimériques pour se flatter qu'une Ré,·olution conduite sous leurs auspices serait la fin et l'accomplissement, espérés d'étape en étape, la sécurité du triomphe, que ne suivrait plu5 aucun retour de l'ennemi vaincu, lïnstallation d'Astrée, stable et définitive, sur la terre en jubilation. Ces espérances naïves appartenaient au premier ::\gede la Démocratie; il n'est pas supposable qu'elles puissent exister aujourd'hui dans aucun groupe du socialisme. . Pour conclure, nous ne croyons pas que dans les circonstances données la rénovation que le mouvement social doit opérer ait à prendre pour début une transformation radicale de la propriété foncière. Loin que celle-ci nous apparaisse au départ de ce mouvement, nous la verrions au contraire au terme de l'évolution ... Mais nous ne saurions ici nous étendre sur ce sujèt. Quoi qu'il en soit, se préoccuper tout d'abord de la propriété serait altérer, à notre avis, l'ordre de la série, surtout prendre le change en perdant de vue l'objet urgent. Le nœud actuel de la question n'est pas là. Le mal profond dont la France se meurt n'est pas le fait, apr~s tout, des quelques 3 millions de propriétaires - dont un quart pour le moins sont obérés - entre lesquels se

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