LA REVUE SOCIALISTE encore adolescent vos explorations à travers les idées; à l'âge où l'on est à peine admissible au baccalauréat, vous reçûtes les encouragements et les applaudissements de Livingstone-Renan et de Stanley-Taine; vos excursions aux pays réels vous conduisirent·à la Thulé mystérieuse, votre ,, Patrie élue », que vous avez célébrée en un inoubliable poème; vous construisîtes au milieu d'océans imaginaires les cathédrales chimériques. refuge de ceux que froissent les brutalités de la vie active : Cela est fort beau, et de très haute noblesse. Vous avez ainsi trouvé le salut individuel. Ferrals, lui, cherche le salut social. Conscient de sa faiblesse, il appelle à lui les plus intelligents et les meilleurs. Il connaît la puissance du rêve, et veut utiliser cette puissance à des fins toutes provisoires, mais nécessaires. Aux idéals faits de souvenirs et de regrets, il veut substituer l'idéalisme évolutionniste qui prévoit et donne à espérer. Il pense, et le dit, que les ailes de la chimère n'ont pas pour fonction de se replier sur les œufs « clairs >' de la métaphysique en d'inutiles efforts dïncubation, mais d'emporter très haut dans leur essor nos aspirations et nos désirs, afin d'élargir un peu la prison où languit notre pauvre humanité. Songez, mon ami, que les prolétaires, à qui vous portez un si tendre amour, n'ont plus rien aujourd'hui. La science leur a ravi tout espoir et toute consolation. Comment satisfaire leur besoin d'idéal, à présent que les dieux sont morts? Supporterez-vous qu'ils retournent à l'animalité de jadis, et que la recherche du pain soit désormais leur unique souci? Il faut travailler à rendre aux déshérités leur part légitime de nourriture corporelle et spirituelle. Nous aurons seulement déplacé l'axe de la souffrance humaine, puisqu'hélas souffrir est la loi. Mais, n'importe! libérons l'estomac pour que le cerveau puisse s'élever aux torturantes recherches qui font les délices des penseurs, et que le cœur puisse s'élargir aux douleurs pures et fécondes de l'amour universel. Adieu, cher Camille, de qui j'ai rendu si imparfaitement quelques traits. Vous m'avez prouvé naguère (et cela augmente mon regret) quelle aide puissante un contemplatif tel que vous pourrait donner aux maladroits actifs que nous sommes, Adieu, Ferrals retourne seul au combat, mais, grâce à vous, mieux armé. Puissent les armes d'Achille n'être point trop lourdes dans ses mains. E. F. 22 novembre 1893.
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