La Revue socialiste - 1893 - Tome XVIII - vol 02

LA REVUE SOCIALISTE théories en Extrême-Orient. Nous sommes venus là-bas, décidés à dablir une unité nationale, à imposer à des races Jusqu'alors libres, la notion de la patrie et du patriotisme, et les horribles charges qui pèsent aux nationalités. Convaincus de cette erreur, que tous les Giaochi étaient faits pour défendre les rizières de tous les Giaochi, nous leur avons apporté un système de recrutement national, de peuple armé, qui, seul, - et en dehors mèrne de ses fatales conséquences - eût suffi à creuser ~ntre les deux peuples un abime profond. Avant de leur avoir fait un seul raisonnement - si peu logique qu'il fût-, nous avons réclamé les plus forts, les premiers-nés des familles, pour la défense d'un principe que les uns ignorent, que d'autres repoussent, comme fatal à leur race. Violemment nous avons enrégimenté, sous un dra.peau dont ils n'avaient jamais vu la couleur, ces ignorances, côte à côte avec ces mauvaises volontés. Nous avons tenté de leur imposer - nous que cela ne regardait en rien - comme rois, une famille d'usurpateurs, dont ils combattent depuis un siècle l'odieuse tyrannie. Et, pour compensation à tant de sacrifices, nous n'avons à leur offrir que les idées de patrie et de patriotisme, qu'ils ne comprennent point. Quant ils demandent ce que cela peut bien être, ils apprennent que c'est au nom de la patrie - de la patrie française, cette fois - que nous sommes venus détruire leurs coutumes, incendier leurs villes, ruiner leurs rizières, violer leurs sépultures, et briser à coups de crosse les merveilles entassées dans leurs palais et dans leurs temples. Quelle conception peuvent-ils se faire d'un idéal pareil, sinon que la conception d'une chose à la fois détestable et méprisable? et nous autres conquérants, importateurs et vulgarisateurs de cet idéal, amoindrisseurs actuels, et destructeurs futurs de cette race, nous sommes englobés dans son exécration et son mépris. Tout autres eussent sans doute été son opinion et son attitude, si nous fussions venus individuellement, commerçants, voyageurs, savants, prêts à profiter des facultés expansives de la race, et à les aider au besoin des forces que nous apportions. Mais nous eussions ainsi contrevenu à nos idées de centralisation, au principe des nationalités, à l'esprit de militarisme dont nous sommes imbus : en un mot, nous n'eussions pas été nous-mêmes. C'est au prix de cette transformation cornplèle qu'on nous eùt supporté patiemment là-bas. Il est peut-ètre bien tard pour changer de conduite; mais jamais, - il faut en être assuré -, on ne fera accepter de la race annamite le principe national et patriotique, qu'elle repoussait jadis au su de l'enseignement de ses sages, et qu'elle rejette encore bien davantage aujourd'hui, depuis qu'elle en a tant souffert. MATGIOL

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