La Revue socialiste - 1893 - Tome XVIII - vol 02

22 LA REVUE SOCIALISTE L'IDÉE DE PA TRIE EN 1\STJ~-()R lE~'l'AL E L'universalité étant un des critériums de la vérité, il parait utile au psychologue de constater si les "idées reçues » en Occident sont des idées partout admises, et de voir ce qui susbsiste, aux antipodes, de notre patrimoine de conventions (1). Parmi toutes les idées descendues depuis un siècle au domaine de la pratique, l'idée de patrie est celle certainement qui est la plus tyrannique et la plus féconde en conséquences terribles et inéluctables. Cette idée, mème chez nous, est toute neuve : elle est née il y a un siec\e, au Palais-Royal, sur une chaise, le jour où Camille Desmoulins - qui ne se doutait guère de ce qu'il faisait là, - en assemblant par hasard trois couleurs, maria tragiquement trois symboles. Auparavant, le roi, guerroyant pour agrandir le domaine royal, le seigneur, veillant, mousquet au poing, sur les péages des rivières, et Jacques Bonhomme, branchant ou branché deci delà sur les chemins, n'avaient aucun soupçon de cette conception toute moderne : l'ambition, la rapine, la vengeance étaient leurs seuls buts immédiats, ils n'en avaient pas d'autres, et ils n'eussent jamais imaginé de réunir, dans le payement d'une mème dime, le sang qui bouillonnait en leurs veines pour des intérèts si opposés. De cette idée - que l'on servit au peuple, quand on ne put apaiser ni sa soif de justice, ni sa faim de liberté - Napoléon Jcr s'empara, sïncarna en elle, et en son nom jeta " son " peuple en dehors des frontières et des droits. Qµand il tomba, l'idée subsista et s'imposa au cer- _(1)Car de toutes les théories dont nous avons tiré des principes appliques i1la vie pu_blique, et par conséquent des cha111es à la vie individuelle moderne. les uns disparaissen~ con~pletement sous toutes les latitudes. ou n"y ont jamais existt', ou y sont des objets d horreur; ceux-là sont alors des mirages de notre civilisation, des verrues poussées s~1r_nos croiss~nces hâtives, et bonnes a extirper, des langes d'enfants insupportables a I homme fait. Les autres, que nous retrouvons partout, unes en leur essence, avec des modifications adéquates aux divers tempérament, des hommes. sont du domaine des vérités entieres, et des manifestation, de cc juste et de ce droit a_bsolu, qui_ gisent dans la conscience universelle, non encore obscL1rc1c par des educat1on, parasites. Dans cc crible de l'universalité où sont soumis nos dogmes européens, les un~ restent, les autres passent, donnant ain,i leur valeur, et indiquant la créance qul' nou~ de_vons leu_r accorder, et la place qu'ils doivent, par suite, occuper daLJs les appl1cat1ons sociales.

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