La Revue socialiste - 1893 - Tome XVII - vol 01

692 LA REVUE SOCIALISTE J'ai connu une époque - bien peu d'entra vous ont pu la connaître - où il arrivait que quelques jeunes gens, aprèi; dîner, secouaient sut· la table le fond Je leur porte-monnaie à peu près vide d'argent, et en faisaient sortir un ;journal, qui parfois réussissait. C'était non pas l'àge d'or, mais l'àge héroïque. Il est très loin; il ne i·evienùra plus. Aujourd'hui l'àge d'or est vonu-àge d'or pour le trafiquant, pour le marchand de papier et de réclame ; àge de fer, âge de servitude pour l 'écrivain. En effet, cettte tranformation des conditions d'existence de la presse a pour corollaire une dégradation de plus en plus sensible de la fonction. Cette dégradation se montre sous tous les aspects, moral, intellectuel et matériel. Le journal tourne de plus en plus au mur d'affiche, fait pour l'annonce et le boniment; à l'agence de publicité, faite surtout pour les alfair<lsvéreuses. L,t vénalité est devenue vertu du journalisme. On ne rougit plus d'avoir reçu frop: on rougit seulement d'aYoir raçu trop peu. Yoilà ce qui sa passe dans les hautes sphères, lea sph~r<lsdirig;)antes d<lla prasse. Et nous, rédacteurs, quelle situation nous est faite ? Nous ne sommes plus les collaborateur;; d'une grande œu \'l'e, nons sommes les employés d'une entreprise d'argent. Kous ne travaillons plus au succès d'nne grande cause; nous travaillons au succ~s d'une affairè, d'un commerce, - et quel commerce ? le pire de tous, celui qui trafique des consciences et falsifie les idées, qui s'associe aux bandes de la haute pèg1·e financière, pour dévaliser les particuliers et crocheter leur;; serrures, à l'aide de procédés perfectionnés, je ,·eux dira avec la complieité de la magistrature, du gouvemement et des lois. Yoilà pou 1· la dégradation morale. Le talent du journaliste passe au dernier plan. Pas n'est besoin d'une intelligance bien élevée, d'une éducation très cultivée, pour torcher - style de journalisme - un boniment, pour attraper le tour de main de cette nouvelle manière où Géraudel s'est illustré. A côté du boniment, c'est l'information rapide qui tient la tête et à laquelle tout est sacrifié. Notre éloquence est maintenant clans nos talons. L'homme vélocipède et l'homme pouss"-pousse, tels sont les deux types caractéristiques du journalisme moderne. Voilà rour la dégradation intellectuelle. Le métier, ainsi tombé, se trouve à la portée du premier venu. L'offre abonde ; il y a encombrement du marché ; l'armée de réserve se crée pour le journalisme comme pour les professions.

RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==