La Revue socialiste - 1893 - Tome XVII - vol 01

L'AME DE DEMAIX - Emmenez-moi, fait-elle doucement. - Soit. De voir que toutes les femmes sont pareilles, cela corrigera votre orgeuil... Camille, dÔnnez le bras à !'Ennemie, et partons. Ill Peu d'hommes encore dans la grande salle aux ors criards accentués par les crudités blanches de la lumière électrique. La clientèle ne viendra que tout à l'heure, après la sortie des spectacles. Des femmes -en toilettes voyantes et mal portées entrent en coup de vent, font le tour des tables et sortent après quelques bonjours criés à de rares amies affalées sur les divans, devant un verre vidé. Les garçons font la causette à tu et à toi avec des gars bien mis, trop bien mis, dont les regards mobiles semblent accoutumés aux guets nocturnes. Des chiens de femmes rodent, se flairent mutuellement avec des terriers de marlous, et tous vont à tour de role compisser quelque pied de table sur laquelle s'ébauche une réussite, seule ressource de la fille contre l'ennui des attentes professionnelles. - Nous sommes venus un peu tot, dit Ferrals en entrant. li guide ses compagnons vers une table de coin d'où l'on voit tout l'établis~ement. Entre une belle juive de dix-huit ans à peine, simple et proprette, un panier de fleurs au bras gauche, des branches de mimosa plein le~ mains. Les gars bien mis la reluquent, allumés de convoitise. - Quelle bonne travailleuse ça ferait! s'écrie l'un d'eux, en connaisseur. Elle échappe par des torsions de danseuse aux pattes poilues annelées d'or qui veulent lui patiner le corsage. - Eh bien I Sarah, toujours pas d'amoureux? lui dit Ferrals en lui prenant quelques brins de l'odorante fleurette d'hiver. - C'est pas ce que je vois ici qui m'en donnerait l'envie, répond en riant la belle juive. Les messieurs sont encore plus dégoûtants que ceux-là, ajoute-t-elle en désignant d'un mouvement de tête les louches individus, groupés à présent autour d'un journal de sport dont ils discutent les renseignements pour la course de demain. - Tu sais, Sarah, fait en passant un bout de femme mince et plate en veston de drap, coiffée à l'enfant sous un feutre sans ornements, tu sais, si tu n'aimes pas les hommes ... La bouquetière comprend l'odieuse invite. Du haut de sa belle structure de femme pour de vrai, elle toise l'avorton aux allures de collégien déguisé, et sourit de pitié. - Est-elle bête! murmure-t-elle. Moi, si je .faisais la vie, je

RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==