28-1 LA. REVUE SOCIALISTE La pensée russe ne m'était pas totalement étrangère, j'avais lu récemment: De l'Autre Rive, par Herzen, et ces pages socialistes, d'une éloquence si pénétrante et si mélancolique, m'étaient allées au cœur. J'avais aussi ouï parler des poésies d'Ogareff. Enfin, je venais d'apprendre l'odyssée merveilleuse de Bakounine évadé de Sibérie par la Chine et le Japon. Après avoir parcouru à nouveau l'Europe et affirmé le collectivisme révolutionnaire au deuxième Congrès de la Ligue d~ la paix et de la liberté, tenu à Berne en octobre 1868, Bakounine venait de quitter la Ligue pour adl1érer à l' lnlemalio11ak, dont il était -devenu de suite, le tribun le plus applaudi à Genève, où il menait grand bruit. Mais le grand empire du Nord m'apparaissait toujours comme le soldat énigmatique de toutes les réactions. Ce fut donc pour moi un émerveillement lorsque Olga X... de sa voix douce et dans ce français si pur, si dix-huitième siècle des classes éclairées russes, m'annonça le nouveau socialisme de sa patrie. Elle me raconta le réveil de 1856, l'entrée en scène de ce Tchernichewsky dont j'entendais le nom pour la première fois. Tchernichewsky, écrivain propagandiste d'une telle valeur que le passé des Ferdinand Lassalle et des Louis Blanc pâlissait presque à côté du sien et que son action et ses succès ne pouvaient être comparés qu'à ceux de certains réformateurs religieux qui ont marqué d'un profond sillage la mer de l'histoire. En six ans, le puissant publiciste avait créé un grand parti socialiste et passionné, toute la jeunesse intelligente de son temps. Puis, comme il lui manquait la consécration du martyre, le tsarisme n'avait pas manqué d'infliger le supplice du pilori au grand écrivain et de l'envoyer dans ces bagnes sibériens d'où l'on ne revient pas. Tchernichewsky était disparu dans une gloire de martyre; vivant aimé et vénéré dans le cœur de milliers de jeunes hommes et de jeunes femmes, devenus ses disciples enthousiastes et suivant ses enseignements à la lettre. Olga X... me narrait aussi la vie du jeune maître, fils de prêtre très pauvre, n'avait pu entrer que difficilement à l'Université de Kieff où il avait fait de brillantes études. Bientôt célèbre parmi ses camarades et ardemment aimé d'eux, il attira l'attention de Nékrossoff. A son intention pour une grande part, le grand poète de la Russie souffrante et militantt! fonda le Soureme11ick (le Contemporain) qui devait faire époque dans les annales de la démocratie russe, car c'est par cette Revue, dont il fut l'âme, que Tchernichewsky, dépassant les espérances de Nekrossof, implanta le socialisme en Russie. li contribua beaucoup à rendre inévitable l'affranchissement de février 1861. Mais un écrivain si puissant et si populaire ne pouvait
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