La Revue socialiste - 1893 - Tome XVII - vol 01

LE DÉCEPTIONJSl1E 189 s(•pulture; maigres et décharués, ils se dévoraient entre eux; les chiens eux-mêmes attaquaient leurs maitres, tous, un seul cxcepté; re lé auprès d'un cadavre, il en écarta les oiseaux de proie et les hommes affamés, jusqu'à ce que la faim les <'ùt fait succomber eux-m<!mes, ou que d'autres morts alléchassent leurs maigres mùchoires; lui-même ne chercha aucu11e nourriture; mais exhalant un hurlement plaintif et prolongé aYec un cri rapide de douleur, il mourut en lèchant la main dont les caresses ne lui répondaient plus. Peu à peu la famine moi sonna la foule. d'une cité populeuse deux hommes seulement vivaient e11corc, et ils étaient ennemis; ils se rendirent tous deux derrière les ccndres mourantes d'un autel où une multitude de choscs saintes a,·aient été entassées pour un usage sacrilège; transis de froid, de leurs mai us glacées Pt décharnées ils graUèrent les ccndres encore chaudcs, et leur faible souffit>.en quète d'un pen de vie, par\"int à faire une flamme qui à peine en était une; sa lueur s'étant un peu augmentée, ils levèrent les yeux l'un ,ers l'autre, - se virent, jetèrcnt un cri, et moururent; - ils moururent au spcdacle de leur laideur mutuelle, chacun d'eux ignorant qni était celui ur le front duqurl la famine avait écrit:« ~Iaudit ! » Le lllonde était désert; les pays po~uleux et puissants n'étaient plus qu'une masse iuerte où il n'y avait ni saisons, ni végétation, ni arbres, ni hommes, ni vie, - unc masse d<' mort, un chao • d'argile durcie. Les fleuves, les lacs rt l'océan étaient immobiles, ct rien ne remuait dans leurs silencieu es profondeurs; les navires sans équipage pourrissaient sur la mer, et leurs mùls tombaient pièce ù pièce; en tombant ils dormaient sur l'abime que rien ne soulevait plus; - les vagues étaient mortes; les marées étaient dans la tombe, où les avait précédées la lune lenr reinc; les veuts s'étaient flétris dans l'air stagnant, et les nuages 11'existaient plus; les ténèbres n'en avaient plus besoin, - les ténèbres étllient l'univers. » Terrible tableau, terrible et uoir, peut-être le plus épouvantable qu'ait jamais décrit un maitre. Combien grand a dù être le malheur du poète qui a pu tirer de son imagination malaùe et meurtrie un tableau aussi saisissant. Oh! l'horrible fantai ic I Mais regardez-le de plus près et rnyez; ce n'est pas en Yain que le poète nous dit que ce rêve était comme une vision et non pas tout à fait un rève. Sur un fond plus noir que le ciel sans étoiles et sans lune, sur un fond fantastique se trouvent cousues des images vives, des images réelles de la vie. Toute la haine entre les hommes, la lutte entre les intérêts, tout l'antagonisme qui est la base de notre ère sociale, tout le déchainement des plus basses passions

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