La Revue socialiste - 1892 - Tome XVI - vol 01

,686 LA REVUE SOCIALISTE cette sorte d'écrivains à une vivacité de sentiments dont j'eusse été incapable avant notre rencontre, c'est que je ne les sens pas sincères et qu'ils m'ont gàté par leur stupide industrie la joie que j'eusse gardée toujours dans la débàcle de toutes mes joies, savoir: rêver l'homme de lettres idéal quintessenciant en un livre unique, œuvre d'une vie, des idées rares harmonieusement exprimées en des vocables neufs ou savamment rajeunis. C'est dépit d'amant déçu, vous dis-je, et ces déceptions font naître les grandes haines. Croyez-vous que j'excepte de mon anathème cette nouvelle catégorie de littérateurs qu'on appelle les mystiques? Il faudrait pour cela que je n'eusse pas eu le malheur de les voir naitre. Et, pour mon malheur, j'ai passé aussi par ces coulisses-là et en ai contemplé les cabotins au repos. Car, j'appelle cabotin, c'est-à-dire mauvais interprète, quiconque ayant à soi ce qu'il faut pour écrire s'en sert pour répéter la forme ou la pensée d'un autre, au lieu de faire tout bêtement les comptes de sa blanchisseuse. En imitation de deux grands poètes qui combinèrent à merveille la dévotion et la volupté, ils ont fabriqué de cette élégante littérature pour nos blasés à la recherche de nouveaux vices, de ces vices cérébraux qu'appela le « vice suprême » un grand artiste atteint d'une folie raisonnante des grandeurs qui ne l'empêche, hélas I pas de se survivre et d'enterrer son œuvre d'hier sous le ridicule de l'œuvre d'aujourd'hui. Au lieu de chercher des<< frissons nouveaux », comme ils disent, ils ont tout uniment' pillé les Ecritures et campé sur les planches la Vierge et le Christ. Oui, j'ai vu, sur un théâtre, le Fils de Dieu, le Verbe des dix-neuf siècles écoulés, conter fleurette à Marie-Magdeleine. J'ai vu dans des mystères joués, peints ou mimés, car toutes les formes du spectacle y ont i:,assé, voire l'ombre chinoise tant propices aux pantomimes obscènes, j'ai vu les badauds se croire artistes et croyants parce qu'une musique savante et subtile s'était faite la complice du tréteau pour cette énervante besogne d'onanisme mystique. Avec les àmes nobles et les âmes neuves, j'ai souffert des postures hiératiques que démentaient les clins d'yeux canailles du texte et des interprètes. J'ai entendu des viveurs, venus à ces jeux pour être au courant, brailler entre deux bocks à la résurrection de l'idéal ; je les ai vus rudoyer leurs compagnes de hasard pour avoir regretté tout haut l'Ambigu et n'avoir su avaler leurs langues décemment en la société d'esthètes distingués. Le~ sousfaiseurs d'art, habiles à monnayer, ont pris le vent et il n'est bon mélodrame aujourd'hui qui n'ait son bon curé, acclamé par des incroyants enchantés de se donner mutuellement un brevet de tolérance. Ah ! ma chère madame, si tous les prêtres étaient comme c'ui-là ... J'aime mieux, décidément, le Jésus~Christ de Zola et les cynismes du Théàtre Libre : le cochon y barbote dans son auge, et ne fait point mine, du moins, de lever son groin vers le ciel. CAMILLE,

RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==