La Revue socialiste - 1892 - Tome XVI - vol 01

fi5ô LA REVUE SOCIALISTE normale, sans accidents, sans crises, - je veux dire: si tous les membres d'une même association humaine se développaient en force, en raison, en moralité, également et ensemble, l'évolution pacifique ne serait jamais troublée. Mais les inégalités physiques et mentales entre individus, bien que graduellement atténuées par un système de plus en plus unifié et généralisé d'éducation et d'instruction privée et publique; la prédominance naturelle, dans chaque individu, des instincts personnels égoïstes sur l'instinct social, provoquent des désaccords, des conflits, des cacophonies qui perturbent, entravent ou précipitent à l'excès le mouvement collectif. Les inégalités de situation et de fortune (conséquence fatale des inégalités physiques et mentales) vont s'accentuant, et .suscitent d'une part (de la part des classes infériorisées) l'effort de plus en plus ardent pour acquérir; d'autre part (de la part des classes supérieures) la résistance de plus en plus énergique pour conserver. Quand, de part et d'autre, l'effort et la résistance ont atteint leur maximum d'intensité, il est clair que le mouvement collectif est annihilé. Il y a crise. La nation souffre, moralement et matériellement. Elle est malade. Et l'unique remède pour rétablir l'harmonie dans ses fonctions organiques, c'est quelque chose qui, faisant plier la résistance obstinée des uns, et laissant s'écouler le trop plein de l'effort des autres, établit entre ceux-ci et ceux-là un nouvel équilibre. Ce quelque chose, c'est une Révolution (1). Les Révolutions, ainsi considérées, sont, comme l'a dit Karl Marx, les accoucheuses périodiques de l'évolution nationale. Elles mettent, pour ainsi dire, au jour les modifications morales et matérielles arrivées à terme. Quelle distance entre la France de 1800 et la France de 1788 ! On eût dit que des siècles les séparaient. Est-ce donc en ces quelques années que s'étaient opérés ces changements profonds dans les conditions mentales et économiques des individus, dans leur manière de sentir, de penser, de parler et d'agir? Sans doute,c'est la Révolution qui,en cette décade finale du dix-huitième siècle, avait réalisé ces changements. Mais ils étaient déjà préparés, mis au point, et tout près d'éclore, grâce à l'évolution sociale, philosophique, artistique, politique et économique qui, de François 1er à Louis XVI, avait peu à peu modifié tous les esprits, favorisé l'essor du commerce et de l'industrie, et par suite (1) Le progt·ès, après qu'il s'est accompli dans les esprits d'un mouvement insensible, se réalise dans la société par saccades, et la force, malgré les calomnies dont elle est l'objet, est la condition sine qud. non des réformes. (Proudhon, Contrad. éoconom., p. 130).

RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==