La Revue socialiste - 1892 - Tome XV - vol 01

80 LA REVUE SOCIALISTE Ce Gaudissart de la philosophie promène son bagout dans toute les tables d'hôtes, loue en bafouant, bafoue en louant, trempe son doigt dans la sauce hégélienne et en barbouille le nez d'Epicure,se signe de la main gauche, et de la droite trace l'équerre maçonnique, prétend avoir fait des chrétiens et des athées avec son Histoire du Christ et s'applaudit d'avoir ébranlé autant de vertus rigides qu'il a fixé de vertus branlantes avec sa Chanoinessede Vaugirard. Cet abbé de Thélème me fait peur. Et peu à peu le vide se fait. Et à mesure que l'air se refuse à nos poitrines,une angoisse plus grande nous étreint.Oh! ce monde irrespirable, pouvoir en sortir ! . . . Mais, où aller, à présent qu'ils ont, de leur philosophie pneumatique. stérilisé le rève ! On n'a mème pas fe néant pour refuge, et l'on tremble de trouver les régions inconnues peuplées des fantômes infâmes qu'engendre le verbe prostitué de nos métaphysiciens. On s'étonne que les àmes fatiguées replient leurs ailes et se réfugient peureusement dans les lézardes des cathédrales gothiques. j'estime que ce sont les sages, et je les envie. Les autres, coupant leurs ailes, rampent au-dessous.très au-dessous de la tempête.Celles-là, je les plains. Mais moi, qui ne puis me blottir ni ne veux ramper, dois-je donc ajouter au tourbillon le battement de mes ailes et mêler au bruit de l'ouragan mon cri de détre;se ! ... Pardonnez-moi, mon ami, pardonnez la monotonie de ma plainte: mais je sens mourir autour de moi et en moi tout un monde, et ne vois aucun germe surgir de l'universelle décomposition. Je m'hallucine à répéter les formules, si semblables en leur vanité, des philosophies de tout temps ; tel un malade entretient sa fièvre par la contemplation des paysages niais que répète en diagonale interminable la tapisserie de sa chambre. Tout m'enchaîne et me fixe à mon tourment : vos lettres et leurs promesses, la solitude qui se fait plus grande autour de moi :'t mesure que je m'éloigne des pensers communs, mon état de santé qui limite à son minimum ma vie physiologique, tout, enfin. Le monde et son atmosphère puante d'idées croupies me contraint à m'isoler au milieu de ce qu'il faut bien que j'appelle mes semblables, faute d'un autre mot. Il y a quelques jours, j'ai tenté de dompter ma rèpugnance et, le mal me laissant un court répit, j'ai accepté la partie de souper avec trois jeunes gens venus ici faire leur cour à une parente riche, âgée et valétudinaire: Jacques Marécaux un vigoureux garçon d'une trentaine d'années, Lucien Canteleux, un gros réjoui du même àge, et Raphaël de Saint-Avit, un blondin à tète d'ange de vitrail, plus jeune de dix ans que ses deux cousins. Je m'étais dit: Ces âmes neuves et peu élevées me reposeront ; on parlera de choses légères, on rira du beau rire de notre âge, et pour un soir j'aurai eu des semblables.- Mon obsession

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