La Revue socialiste - 1892 - Tome XV - vol 01

21/l LA REVUE SOCIALISTE la pensée on a la conception d'une n'ouvellemorale sociale conforme aux aspirations des meilleurs esprits. Pourquoi fait-elle si peu de progrès dans les actes? C'est que certaines réalités économiques étoufîent les idéalités les plus généreuses. Bâtie sur le déploiement de l'égoïsme, la société actuelle est antimorale dans son principe et dans ses tendances. Ainsi le veut l'ordre individualiste régnant. Les nécessités de la lutte, les incertitudes de la vie développent la peur de manquer, conseillère de tous les égoïsmes qui rendent l'homme agressivement avide et lui ôtent, dit Max Nordau tout le respect des droits d'autrui. (( Une sourde irritation. qui parfois n'apparaît que sous la forme d'un vague et inquiet mécontentement, entretient chaque homme dans un état fiévreux, et donne à la lutte pour l'existence, dans la société moderne, des formes sauvages et infernales qu'elle n'avait pas aux époques antérieures. Cette lutte n'est plus une rencontre d'adversaires polis qui se saluent avant de tirer l'épée, comme les Français et les Anglais avant la bataille de Fontenoy, mais l'horrible mèlée d'égorgeurs ivres de sang et de vin frappant bestialement sans pitié. » Sur les marchés du travail, comme sur les marchés du commerce, les scrupules de l'honnêteté sont méconnus ; il ne s'agit que de gagner au détriment d'autrui. Cela s'appelle l'habileté. Qu'importe ensuite que l'àpre strue,glefor life qui s"enrichit de toute main, ait quelques vertus d'abstinence, de sobriété ou de chasteté, soit, comme prêche le faux bonhomme Franklin, en vue de s'éviter des dépenses et des ennuis, soit pour se réserver sa part du paradis chrétien ou musulman; il n'en est pas moins l'homobo1111l1u1pius de Hobbes, c'est-à-dire immoral et antisocial au premier chef. Qµel idéal éthique pourrait fleurir sous ce vent glacial et mortifère de la lutte des intérêts armés les uns contre les autres, de cette traduction économique de la guerre de tous contre tous. Ce qui peut seul convenir comme principe moral à un pareil ordre de choses, c'est le desséchant précepte de cbacim pour soi, la glorification de la co11rnrre11cueniverselle, cette sauvage application à l'état social de la loi végétale et zoologique de la lutte pour l'existence qu'on ose ainsi nous présenter comme la loi de développement des êtres humains réunis en société. Si vous voulez une morale humaine, ayez des institutions solidaristes; car la systématisation de l'antagonisme universel aura toujours pour reflet moral l'égoïsme pratique avec toutes ses iniquités et toutes ses corruptions. On se garde bien de le comprendre et on recourt pour durer à d'autres expédients. Pour les ignorants et les simples qui pourraient se compter regimber contre la servitude, contre la souffrance et montrer le poing aux oppresseurs, on se sert d'une religion qu'on a sevrée de son primitif amour des humbles.pour prêcher la résignation à l'aide du dériva tif de sanctions ultra-terrestres.

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