168 LA REVUE SOCIALISTE muscles leur jeu par les longues promenades et à mon estomac la santé par une nourriture plus délicate et plus forte que l'ordinaire de la prison. On me demande, à moi primitif, d'accomplir une formalité pour moi insignifiante: signer ma demande de grâce. Oui, certes, moi primitif, je la signerai; oui, certes, j c prendrai l'engagement de ne plus m'exposer à revenir dans un logis où la promenade et les repas sont trop sommaires, et où je ne puis voir mon amie qu'à travers une grille. Mais je ne suis pas un primitif: J ai ou crois avoir une mission. Si j'use de la liberté matérielle qu'on m"offre, il me faut renoncer à ma liberté cérébrale. li y a des choses que je ne pourrai plus penser, puisque je ne pourrai plus les dire. Je refuse donc de signer le désaveu de ma conduite passée et d'enchainer ma conduite future. Je renonce au plat de lentilles, et garde mon droit d'ainesse. J" ai ainsi fait acte d'homme libre. Admettez que je meure sous les verroux : ma libre pensée s'envolera, et mon exemple à défaut d'œuvre, hantera les cerveaux où naitront les choses que je n'aurai pu accomplir. Etre un agent conscient de l'évolution qui pousse l'humanité vers le mieux-faire et le mieux-ètre, se dire: « Je pourrais vivre dans une paix égoïste, employer à ma fortune mon intelligence aux dépens de l'ignorance d'autrui, ètre comblé des biens que les foule~ apprécient, et je préfere recueillir l'ingratitude actuelle en échange des biens futurs que j'apporte à tous », se dire cela et agir en conséquence, c'est faire acte de liberté. Oui, on prouve justement qu'on est libre en choisissant la meilleure part, celle qui ne peut pas être enlevée, celle que les larrons ni la rouille ne peuvent dérober ni atteindre. Vous pleurez la mort des philosophies. Eh ! qu'ont-elles à se survivre I N'ont-elles pas accompli l~ur tâche I Elle disparaissent parce que leur mission provisoire est terminée. On sait aujourd'hui que le ,< moi» se refuse à t'analyse subjective et qu'il n'est pas de besogne plus décevante que de bâcler six cents pages sur une impossible observation intérieure. Et voici qu'au moment où des penseurs qui sont des savants accumulent des matériaux et posent les principes de la connaissance expérimentale de l'âme, une nouvelle psychologie métaphysique renaît de l'accouplement sénile de la philosophie et de la théologie. Ce n'est pas sur cette mort-là, mais sur cette naissance-ci qu'il faut pleurer, mon camarade. Le surgissement des phénomènes méprisés par la science menace de ramener les foules au m.:rveilleux et le monde s'apprête à baser ses croyances, ses espoirs et ses œuvres sur de nouveaux mystères. Déjà des savants s'affolent et, rompant avec leurs habitudes de prudence, rallument le mysticisme mal éteint des foules. Et cela par la faute du passé, qui nous tient encore et ne se résigne pas ; par la faute, surtout, des savants officiels acharnés stupidement à nier ce
RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==