La Revue socialiste - 1891 - Tome XIV - vol 02

SCHOPENHAUER 617 On les a acceptées telles quelles, détachées, isolées, comme les maximes d'un Larochefoucauld ou les traits au vif d'un Vauvenargue ou d'un Chamfort, on a trop oublié que, si Schopenhauer est un humoriste et un moraliste d'une rare puissance, il avait la prétention d'ètre, avant tout, un philosophe et un métaphysicien. Aussi a-t-on pu dire, avec apparence de raison, qu'il y a deux Schopenhauer : le vrai, l'auteur d'un gros ouvrage, Le Monde comme volonté et comme .représent:ition ( 1), et le faux, tronqué, dénaturé, jugé seulement d'après les saillies de son esprit ou les accessoires de sa doctrine. C'est le premier, le vrai, que nous voudrions essayer de montrer à nos lecteurs. en nous servant pour cela de l'admirable traduction de M. Burdeau, dont le dernier volume a paru tout récemment. li est impossible, nous semble-t-il, si l'on n'a pris connaissance de ce livre, de saisir l'ensemble du système du philosophe allemand, système qui forme un tout, dont les parties s'enchaînent et sont dominées par un principe général. Avant la publication ·de la traduction française du Monde comme volonté et comme représentation, déjà l'éminent philosophe Louis Büchner avait présenté sur cette œuvre capitale, dans son livre Science et Nature (2) de judicieuses appréciations, de même M. Th. Ribot avait donné la Philosophie de Schopenhauer (3). examen critique très clair et très complet du système. Nous nous aiderons des études de ces maîtres pour tracer une vue d'ensemble d.e la doctrine de Schopenhauer, et éclairer, si possible, les obscurités qui l'enveloppent et la cachent souvent aux yeux des mieux intentionnés. Si, dans cette tâche ardue, nous ne réussissons qu'à demi, nous nous en excusons à l'avance auprès des lecteurs, en les invitant à méditer ces simples mots de Henri Heine : « Les philosophes se plaignent sans cesse de ne pas ètre compris » ; Hégel, à son lit de mort disait : « Un seul homme m'a compris » ; mais il ajouta aussitot : « Et encore celui-là n~ m'a-t-il pas compris non plus. » Aussi bien, si nous échouons dans notre tentative, nous nous consolerons en songeant qu'après tout beaucoup d'autres auparavant ont pu être logés à la mèrne enseigne. (1) F. Alcan, 3 volumes. (2) Germer Baillière, 1882, (.3) F. Alcan, 1888.

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