La Revue socialiste - 1891 - Tome XIV - vol 02

L'AME DE DEMAIN 591 Numa Roumestan, ne pensent qu'en parlant. Aussi, sans doute, à ce que parmi ceux-ci la mémoire des idées, des combinaisons de faits qu'elles représentent, est trop active pour en permettre l'expression simultanée par plusieurs mots empruntés à plusieurs langues. Cette mémoire des mots est cultivée à l'excès dans les milieux inférieurs. Les enfants de chœur et les sacristains illettrés récitent sans broncher les réponses et les p~aumes en une langue dont ils ignorent le moindre mot. J'ai connu au· régiment un soldat merveilleux : li savait si bien le mot à mot de sa théorie, qu'il l'a récitait à l'envers, sans omettre un~ syllabe. Les vieux sous-officiers admiraient . Un adjuJant imagina de dresser tous les élèves caporaux à cet exercice. Ah ! le joli lot de brutes que cela fit. A présent, je conviendrai sans difficulté qu'il ne nuirait point aux savants d'avoir dans la tète quelques idées générales. C'est surtout dans les sciences supérieures que ce vide est désolant. Ainsi, les économistes, qui disent leur science politique, font littéralement pitié: Ils ont du mouvement industriel une conception purement mécanique, nullement humaine, nullement sociale. Ils voient ou croient voir le capi ta! et le travail, alors qu'ils ignorent le capitaliste et le travailleur en tant qu'individus privés et sociaux ; aussi les faits de guerre sociale qui jaillissent du conflit économique les étonnent-ils et les indignent comme des infractions à l'ordre naturel et des outrages à l'arithmétique. Et ainsi pour bien d'autres, au grand scandale de qui sait coudre deux idées simples et voit Darwin se rendant à l'office divin sa Bible sous le bras, entend certains anthropologistes se proclamer à la fois pour l'irresponsabilité du criminel et pour la peine de mort. Je vous accorde e:1core que le« scientifique» - je ne dis pas: le ,<savant» - est en général un peu intéressant individu. Il semble n'accepter de la science que les justifications de son égoïsme et de ses appétits débridés. Il lutte pour la vie, (il appelle lutte l'écrasement d'êtres sans défense, par bonté, confiance ou faibless-e), et traite de vaine métaphysique les sentiments les plus élémentaires, communs aux primitifs les plus frustes. Par d'étranges transpositions de temps et de lieu, il nie les préjugés nécessaires, et n'accepte les conventions sociales et morales qu'en tant qu'elles le servent. Honnête jusqu'aux limites littérales du Code, il observe judaïqueinent la loi écrite et jésuitiquement la loi morale. Quand, étant pourvu, il est assez désintéressé pour être cynique, il est moins dangereux à l'individu, davantage au corps social. li travaille à la destruction de ces ressorts : le sentiment et l' enthousiasme; mais ne les peut briser: et le sentimental et l'enthousiaste s'en vont droit aux ennemis de la science. Et l'on assiste, par le fait de ce misérable maladroit. au divorce du cœur et du cerveau. Dans leur fausse sincérité, les ,<scientifiques» suppriment les mensonges nécessaires, les illusions qui ennoblissent la vie en nous

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