LA CRISE RÉ\.OLüTIO;'\XAIRE EX 1-WS::;IE lli7 viendra, je pense, qu'emprisonner un innocent pendant trois ans, dans les conditions que j'ai décrites, et le remettre plus tard en liberté, sans réparation, ni excuses, constitue bien aussi une provocation excessive. C'est là le point de vue auquel se plaça l'éminent avocat russe Gérard, lorsque, dans le procès des régicides, à SaintPétersbourg, en 188L, il s'efforça de montrer que son client, Kibalchich, était devenu révolutionnaire, précisément à cause des rigueurs que l'on avait déployées à son égard, quand il était encore un fidèle sujet de l'empereur. Du reste, c'était aussi l'opinion de la Cour, car elle refusa d'écouter M. Gérard. Comme il persistait, elle lui déclara aigrement que la façon dont agissaient les autorités n'était pas de sa compétence (t). Ces arrestations arbitrait·es et ces traitements cruels ont joué un grand rôle dans le mouvement révolutionnaire, ainsi que Je prouve l'histoire des quatre-vingt-dix suspects qui furent acquittés dans le procès des cent quatre-vingt-treize, en janvier 1878, parce qu'on ne put les convaincre << d'avoir manifesté l'intention de changer la forme du gouvernement dans un avenir plus ou moins éloigné.» Ils avaient, cependant, subi, je le répète, trois ans d'emprisonnement cellulaire à la maison de dêtention préventive ou dans la forteresse de Pierre et Paul; et, au bout du compte, avaient été privés même de la pauvre consolation d'un procès public, qui eût, au moins, démontré l'injustice dont ils avaient soulTert. Le résultat fut celui que l'on devait attendre d'un pareil système. • Presque tous ces suspects devinrent plus tard des révolutionnaires. Dès avant 1885, j'avais rencontré plus d'un tiers d'entre eux en Sibérie et deux avaient déjà péri sm l'échafaud (André GéliabolT et Sophia Perosskaya) pour expier l'assassinat d'Alexandre II (1). Quel exemple plus significatif pow·rais-je donner de la façon dont se recrutent et se maintiennent en Russie les éléments révolutionnaires? Cc fut leur arrestation injustifiée et leur détention cruellement prolongée dans des conditions telles qu'elles menaçaient leur santé, leur raison et leur vie, qui firent de ces jeunes gens des terroristes. Trois ans, deux ans, un an de régime cellulaire dans une casemate du bastion de Troubetzkoï, c'est bien suffisant pour exaspérer un homme ; et si, à cette irritation, vient s'ajouter la douleur d'avoir perdu un frère, une sœur, une femme ou un ami qui n'a pu résister au régime cellulaire, il est bien compréhensible que l'innocent de la veille se transforme en révolutionnaire. (1) Compte rendu sti!noo,·aphique ofjkiel dtt procès des régicides, p. 217, Saint-Pétersbourg, 1881. (1) Sentence de la. Cour dans !~ procôs des 193, p. 8. Liste manuscrite, en ma possession, des noms des exilés en Sibérie. - Compte rendu sténographique o[ficiel du p,·ocès des 1·égicides, p. 2601 Saint-Pétersbourg, 1&31.
RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==