La Revue socialiste - 1890 - Tome XI - vol 01

692 LA REVUE SOCIALISTE triels et les prolétaires agricoles échappent à certaines coutumes déprimantes des classes moyennes et des classes riches; chez eux les mariages sont plus fréquemment décidés par les convenances et attractions personnelles, et c·est encore parmi eux que l'on voit le plus sournnt des mariages se rapprochant du type idéal de l'amour partagé et de la vie intellectuelle, affective et morale commune. :i\Iais nombreuses sont là aussi les causes destructives de l'harmonie familiale, en dehors même de l'infériorité légale de la femme, qui ne se traduit que trop de fois par une déshonorante brutalité maritale ! Il n'y a que trop souvent ces coupables voies de fait qui ont fait dire à Sully-Prud'homme : Brute qui bats ta femme et dis: Mort aux tyrans! A qui prétendrait que ce ne sont là que les accidents, nous répondrions que de tels accidents sont la manifestation d'humiliantes et insondables douleurs, la marque d'un mépris lamentable de la dignité humaine. ~ Où donc apprendrait-il à respecter la personne humaine cet homme ignorant maltraité par la destinée, aigri par la lutte au jour le jour pour l'existence, victime lui-même clans le monde dolent du salariat, de l'oppression et des iniquités d'autrui? La loi lui livre pour la Yie un être plus faible qui lui doit l'obéissance, et qui dépend de lui entièrement, quand viennent les enfants; rien d'étonnant si, étant au foyer dans une situation abusive, il abuse et se venge obscurément des souffrances de la vie, en faisant son souffre-douleur, de la femme dont la loi les mœurs l'ont sacré le maître sans jamais intervenir pour lui rappeler ses devoirs. L'amour, le lien divin, qui pouvait tout unir dans une harmonie de solidarité et de justice, est dès le principe battu en brèche par le travail mercenaire, qui de l'aube à la nuit, souvent même de l'aube à une heure avancée de la nuit, sépare les conjoints et leurs enfants pour les exténuer séparément. On a brodé sur les bonnes soirées du père de famille modèle. Qu'elles sont rares! ces soirées idéales~ Règle générale, il n'y a pour le prolétaire, ni bons loisirs du soir après un travail honoré, modéré et fructueux, ni repas en commun, ni éducation commune des enfants - ce lien si doux - ni rien de cc qui constitue la famille normale. Père, mère, enfants ne se retrouvent qu'après une journée épuisante qui ne leur laisse plus que la force de tomber brisés de fatigue pour les quelques heures de nuit qui restent sur un pauvre grabat dans le logis, sans confort et sans joie. . Et que devient le pauvre ménage quand, amenée par le chômage,

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