La Revue socialiste - 1889 - Tome X - vol 02

522 LA REVUE SOCIALISTE veilleuse d'Aladin pour des trésors inépuisables; c'est le travailleur qui paie tout. Le progrès moderne, on peut le dire, est tenu en échec par le militarisme renaissant. Cela est si vrai que, si depuis quarante ans seulement les dépenses de la guerre avaient été employées en améliorations sociales, le formidable et douloureux problème économique serait bien près d'être résolu (1). Les dommages moraux causés par l'état de guerre de l'Europe individualiste et bourgeoise ne sont pas moins déplorables que les dommagesmatériels. Mentionnons d'abord la déprimante influence de l'obéissance passive et de la vie de caserne qui sévit sur tous les valides de chaque génération; vient ensuite la prime annuelle que, véritable Moloch des temps modernes, la guerre prélève - périodiquement en grand, constamment en petit - sur la fleur de la jeunesse par les sauvages destructions des batailles et par les maladies qu'engendre la triste,démoralisante et meurtrière vie des camps. Il y a plus : comme ce sont les hommes les mieux constitués que prend le monstre, nous avons là une cause de dégénérescence de la race, une véritable sélection à rebours. A un point de vue plus général, toute la mentalité moderne est atteinte. Peut-on, en effet, penser, que le continuel et affligeant spectacle du principe moral violé par la force, mise à la place du droit moderne et du libre consentement des hommes, que le carnage substitué à un équitable arbitrage, ne rétrécisse pas les pensées, n'endurcisse pas les cœurs't Conséquencesnaturelles : un chauvinisme étroit, êgoïste et haineux détourne les esprits des nobles préoccupations de la politique planétaire d'aménagement, d'embellissement du globe, d'amélioration et de bonheur des hommes, qui commençaient à s'emparer des (1) Le célèbre statisticien allemand Engel, dont on ne saurait méconnaitre la sagacité et la compétence, donne pour les six grandes guerres qui ont désolé l'Europe depuis trente-quatre ans, les chiffres de pertes en hommes et dEJ dépenses en argent. Il arrive à un total de 2.253.000 hommes et 50 milliards, 708.000.000 de marks (soit 70.885.000.000 fr., le mark valant 1 fr. 25). Quelle immense somme de bien on eût pu accomplir en Europe et dans le monde avec les hommes et les richesses aussi teniblement anéantis dans ces vingt-huit années. Que de communautés agricoles, que d'ateliers coopératifs, que de g1·ands travaux d'embellissement et d'amélioratipn qu globe, que de ·vastes et utiles constructions, de chemins du fer, de maisons, de refuges, d'hôpitaux, de musées, d'écoles, d'asiles et de bibliothèques eussent pu être réalisé~. Un dixième seulement de cette ~omme eut révolutionné le monde dans la voie du bien social. Et que sera-ce, si, aux 70 milliards ci-dessus énumérés nous ajoutons les 80 milliards et plus auxquels s'est montée pour le moins la totalisation ·des budgets de la gue1·re depuis cette époque 1

RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==