REVUE DES LIVRES 253 dévorait, par les colères incessamment soulevées dans la poitrine de ce convaincu, à la vue des iniquités politiques et sociales du temps. « C'est pendant sa détention, de 1866 à i868, qu'il composa la plus grande partie de son livre sur le c Molochisme juif•, c,ù se retrouvent toutes les qualités de son style si énergique et si coloré Et, chose rare, cet écrivain accompli possédait en même temps les qualités du chel'cheur, du savant; publié seulement en 1884., cet ouvrage auquel il n'a pas mis la dernière main, se trouve parfaitement au courant dP.la science. Grâce à cette intuition raisonnée qui est le privilège des esprits critiques, il avait pu, en s'appuyant sur l'ensemble des travaux les plus importants de la France et de l'étranger, formuler dès 1867, des conclusions aussi précises que téméraires en apparence et qui devaient être confirmées quinze plus tard, par les travaux des Wellhausen et des Kuenen. Tridon apparaît dans ce livre comme le précurseur de l'anti-sémitisme scientifique et raisonné, comme l'a reconnu Ed. Drumont l'auteur de la France juive a,•ec un désintéressement qui fait le plus grand honneur à ce catholique app1·éciant un «blasphémateur" et un athée. « Après le Quatre Septembre, il fonda de ses deniers le journal la Patrie en danger; car il jouissait d'une riche aisance, sans posséder toutefois ces millions qu'on lui a octroyés comme à plaisir. C'est Blanqui, auquel revenait naturellement la direction de la feuille nouvelle, qui trouva ce titre significatif, dans un moment où il fallait avant tout être patriote. Aux éle~tions législatives de févri€1' 1871, Tridon nommé députi, par le département de la Côted'Or (il ne lui avait manqué que :1.000voix pour devenir l'élu Je Paris), siégea à l'Assemblée nationale tout juste le temps nécessaire pour voter contre la paix; il rlonna ensuite sa démission avec Benott Malon, Ranc et Rochefort. Élu membre de cette Commune de Paris dont la source et l'idée primitive remontent incontestablement au parti Hébertiste ou Blanquiste et à son incessante propagande, il prit place dans les rangs de la minorité. Bien qu'arrivé à la pél'iode extrême de la maladie de poitrine qui devait l'emporter, il fit son devoir jusqu'au bout; après la défaite, il parvint à échapper aux recherches en se retirant à la maison Dubois, où le pitoyable état de sa santé ne lui donnait que trop de titres à une admissiou immédiate. "Trois mois après la chute de la Commune, Tridon s'éteignait à Bruxelles, le 29 août 1871, à l'âge de trente ans. « Enlevé si jeune, c'est une <;onsolation de p.?nser qu'il a pu cependant prendre place parmi ceux pour lesquels tout ne finit pas avec la vie. J'entends bien que, même pour les plus humble'!, l'existence subjective se perpétue dans la mémoire de ceux qui les ont aimés; mais cette existence, encore si désirable et que nous devons à tous nos morts, ne saurait dépasser les limites de la famille et s'éteint fatalement dans J'espace d'une ou deux générations. Ceux-là seulement peuvent prétendre à la vie éternelle au sein de l'Humanité, qui ont eu l'honneur et le bonheur de servir, outre leur.sproches et leurs amis, le genre humain tout entier. Gustave Tridon, sorti de la bourgeoisie et devenu serviteur du peuple, grand par l'intelligence et par le cœur, penseur profond, écrivain admirable et citoyen sans reproches, a sa place marquée dans le Panthéon que la démocratie révolutionnaire et socialiste doit à ses héros. " Nous n'ajoutons qu'un mot; les amis du fortement penser et du bien dire reliront, avec fruit et plaisir, les !igaes posthumes de Gustave Tridon. B.M.
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