La Revue socialiste - 1889- Tome IX - vol.01

LE DROIT DE GRÈVE ET SES CONSÉQUENCES 147 Tonles les objections à l'intervention rlel'État, peuvent se résumer ainsi : supprimer la grèYe d'autoeité, c'est la doctrine du traYail obligatoire, c'est une atteinte à la )ibe1-té individuelle - pour les uns, c'est reculer trop en arrière, pour les autres, c'est marcher trop en avant; car cela frise de p1·ès le socialisme autoritaire. Réglementer la grèYe, c'est pour les économistes, faire ,interyenir l'autol'ité, clans iles conti-als cl'or1lt-opu1·ement.p1·ivé, c'est enc;o1·e du Socialisme étatiste. Oui, sans cloute, c'est tout cela; mais, à moins de 1·ester dans un statu quo, qui pèse à tout le monde, je défie bien tous les politiciens, de trouver une autre conclusion. Cependant, il ne faut pas se fairn illusion; cet amour cle l'indépendance et de la dignité humaine, qu'on invoque avec plus ou moins de bonne foi, il réside clayantage clans les mots que dans les faits. Commepreuve, constatons en passant, que, malgré toutes ces invocations à la libel'té, chez nous l'obligation est pm·tout. Si le t,·avail effectif n'est pas obligatoire pour tout le mon<le, il l'est, on en conviendra, pour le travaillem·. Beaucoup s'en vont répétant sentencieusement, qu'ent.re l'ent.rep1·eneur et l'omTier, il y a un contrat verbal, librement consenti : échange do t1'avail contre un salaire; je ne m'arrêterai pas à réfuter cechef-d'œuvre1d'argumentation jésuitique qui est la grande fort.eresse des défenseurs du Capitalisme. A ce compt.e-la, le bandit qui m'arrête au coin d'un bois, en me demandant la bourse ou la vie, serait tout aussi bien autorisé à arguer d'un contrat passé ayec moi. Il y a échange entre nous - donnant donnant - comme je ne puis pas faire autrement je lui offre mon argent, contre la liberté de prendre mes jambe~ à mon cou et de me mettre hors de la portée de son gourdin. Je conviens queje force un peu la note; l'entrepreneur y va moins carrémont avec ses om-riers, il y met plus de souplesse. Certainement, on ne se permettrait pas chez nous de stimuler le travailleur comme 011 stimule le fellah Egyptien, a grands coups de courbache. Le jeu serait peut-êtee dangereux pour celui qui voudrait s'y risquer; mais, il y a d'autres procédés qui, pour être moins touchants, sont tout aussi persuasifs. Dire à un homme : « travaille ou je t'assomme » n'est plus dans nos mœurs de gens civilisés; 011 lui dit simplement : « travaille, si tu veux manger à ta faim », c'est moins brutal et le résultat est équivalent. L'option, qui est ainsi laissée à l'homme, est censée suffire pour sauvegarder sa dignité. En réalité, c·est une affaire de nuance : déterminisme ou fouet, dans l'espèce, c'est tout un. Cependant, dira-t-on, le travailleur sait parfaitement se soustraire a ce joug; et la meilleure preuve c'est qu'il se met en grève, donc: il est libre.

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