La Revue socialiste - 1899 - Tome XXX- vol 02

LA REVUE SOCIALISTE TOME XXX

LA REVUSEOCIAI~I Fondée par Benoît MALON DIRECTEUR, Gustave ROU .ANET TOME XXX (J~ILLET-DÉCEMBRE 1899) PARIS LIBRAIRIE DE LA REVUE SOCIALISTE 78, Passage Choiseul, 78

LA NATURALISATION DES JUIFS ALGÉRIENS LA Naturalisation des Juifs Algériens Après les récents débats que le Parlement vient d'instituer sur l'antisémitisme algérien, la question paraît, pour le moment du moins, avoir été présentée sous tous ses aspects et aussi résolue dans ses. points essentiels. Malheureusement, la réalité ne répond pas a ces espérances; d'abor4 la lecture des discours prononcés a la tribune - nous entendons une lecture complète et fidèle - n'est encore faite que par un très petit nombre de citoyens et sur ce point essentiel l'éducation de la démocratie n'est même pas commencée. Il faut donc reprendre et développer jusqu'a ce qu'ils soient devenus aussi vulgaires et aussi répandus que les calomnies auxquelles ils répondent, - les arguments développés pu les principaux orateurs. Ensuite quelle que soit l'importance du remarquable discours prononcé par M. Barthou et de celui de M. Rouanet, dont il faut bien que nous disions même ici qu'il a été admirable puisque tel fut l'avis unanime, les orateurs ont dû laisser de côté un certain nombre de faits et d'arguments qui ne pouvaient ou ne devaient prendre place dans leur discussion. Enfin en Algérie, pour dire comme cet autre, la sarabande continue: chaque journée apporte son lamentable contingent d'injustices et de sauvageries nouvelles. On en est venu maintenant a déterrer les cadavres des petits enfants et a jeter aux chacals leur pauvre petit corps tout blanc ou se devine encore la trace des embrassements maternels. Il faut que les honnêtes_ gens ne· se lassent pas de parler et d'écrire, de discuter et de révéler la vérité tant que les autres continueront a commettre des forfaits et a répar:dre le mensonge. Sans doute la tâche est difficile : depuis de longues an nées par tous les moyens on trompe la métropole et on crée les plus odieuses légendes.

2 LA REVUE SOCIALISTE },fais les amis de la justice et du droit en ont vu bien d'autres; ils ont vaincu d'autres gens que ceux qui composent la bande antisémite. Les politiciens de l'antisémitisme paraissent borner pour le moment leurs vœux à l'abrogation du décret Crcmieux, source de tous les maux qui désolent l'Algérie, mystérieux ou suspect dans ses origines, funeste dans ses effets. Bien que de pareilles assertions ne puissent aujourd'hui s'expliquer autrement que par une coupable ianorance ou une absolue mauvaise foi, il faut bien refaire encore t, l'historique de ce fameux décret du 24 octobre 1870 puisque les antisémites prétendent encore parler à la Chambre « des difficultcs spéciales qui sont nées de la naturalisation improvisée des Juifs algériens en 1870 » (1) et imposée, « au moment où la France ctait assaillie, par M. Crcmieux qui s'i11tit11lait président de la délégation du goll\'ernement de la Défense nationale >> (2). Heureux encore les naturalisés de 1870 quand leurs ad\'ersaires ne prétendent pas que le décret lui-m2:me n'est qu'une mystification, que le document n'a jamais porté les signatures authentiques qu'on lui attribue, qu'il est l'œuvre personnelle de M. Crémieux tout seul. En effet, dans un parti où l'on a le faux trés facile et où l'on représente la France montrain du doigt Israël au pilori et appuyant son bouclier sur k marbre tumulaire sous lequel repose « Henry, malheureuse Yictimc du Juif» (3), il est naturel qu'on. prête génereusement ses qualités A autrui. Avant k faux patriotique il y aurait eu le faux religieux : il s'est trouvé un député pour l'insinuer, un antiscmite algérien pour le démontrer péremptoirement, de nombreux journalistes pour l'affirmer ensuite et parmi eux un publiciste jusque-là tres modéré, mais devenu régystériq11e, pour bien prouver qu'entre Italiens d'origine on s'entendrait toujours quand il s'agit de lutter contre la solidarité juive, la seule évidemment qui existe. A l'en croire, les Alo-ériens tout comme ;:, ' M. Dupuy en 1894, ont été victimes d'une mystification (4). (r) Clt,1111bre de~ députés, séance du 8 mai 1899, discours de M. Mar,;hal, Journal officiel, pagé r 320. (2) Journal rjficicl, page I p2. Cette ctrangc assertion fut immédiatement rcctifiec. Et dans l'instant où ;\l. ;\!archal parlait de celui qui s'intitulait. .. :,l. Gust. Rouanet répliquait : qui était prcsident ,le la délégation du gouvernement de la Défense nationale. A l'exlréme gaucbe. - C'etait un excel!ent rêpublicain ! (3) L'auteur de ce chd-d'œunc artistique, distribue gratuitement en guise <l'étrennes par l'Anli-j111f aranais, 1899, est l'intdligent inventeur de l'aimable facétie dont fut victime l'ou"rier bijoutier dont nous avons conté la triste mésaventure. (Numéro du 15 mai 1899.) (4) Écbo d'Oran, numéro du 19 fevrier 1898.

• LA NATURALISATION DES JUIFS ALGÉRIENS 3 Malheureusement la plaisanterie était un peu forte et on a dû, même parmi les plus purs, abandonner le coup de la mystification pour s'en tenir seulément, comme le publiciste précité, « a démontrer dans quelles conditions vraiment singulières le décret fut promulgué ». Eh bien, nous allons démontrer, nous aussi, une fois de plus, d'abord dans quelles conditions il fut promulgué et, en même temps, comment les antisémites comprennent la véracité historique et renseignent ceux qui les lisent ou les entendent. Après Louis Forest (1), dont l'excellent travail résume avec une clarté décisive tous les documents imprimés sur la question; après M. Louis Barthou (2), qui eut à sa disposition comme ministre tout le dossier administratif; après M. Rouan et, qui a eu le mérite au moment où l'on croyait la question épuisée de Yerser aux débats un document qui en éclaire tout un côté nouveau, rappelons que la naturalisation des lsraélites indigènes fut une œuvre lentement préparée, très sérieusement discutée, et décidée enfin sur la demande réitérée de tous les conseils élus de l'Algérie, des trois consistoires réunis à Alger. « Les publicistes étaient un.a.ni.mes, écrit à ce propos M. Henri Louis (3) résumant toute la question en traits frappants et décisifs. MM. de Baudicour dès 1847, Ch. Gillotte en 1858, Jules Delsieux en 1860, le président Fregier, en 1865, réclamaient la naturalisation collective des Israélites indigènes . . . . En effet les Juifs algériens formaient dans la colonie un groupe relativement peu nombreux; ils n'étaient que 38,000 et, par suite, leur naturalisation apparaissait comme une expérience sans danger. Mêlés à ·1a vie moderne par les affaires, endins à rechercher l'instruction française, les Juifs étaient déjà en partie assimilés et ;\1 !. de Fourtou, en 1871, dans un rapport qui n'est pas suspect puisqu'il conclut contre eux, pouvait dire : « Dans les grandes cités de notre colonie, un grand nombre d'Israélites ont atteint, par l'éducation et par les mœurs, le niveau moral de la société européenne qui les entoure. Ceux-là, dignes en toutes choses de leurs coreligionnaires de France, ont souvent rendu à notre pays de réels services, et ils ont conquis, au milieu de nos concitoyens de l'Algérie, une place qu'il est juste de reconnaître et d'honorer. » Ce n'est pas tout. Le groupe juif était fidéle. Son attachement à la France, tout de suite déclaré, ne s'était jamais démenti. Pendant la période de conquête, ils avaient fourni nombre d'interprètes dévoués, quelques-uns même héroïques; ils avaient donné à l'armée quelques brillants officiers de spahis (1) Louis Forest. La Naturalisation des Juifs Algériem. Paris. Le Sène, Houdin et Cie, éditeurs. (2) Louis Barthou. Chambre des députés. journal officiel, séances du 19 février 1898 et 15 mai 1898. (3) Le Siècle du 8 mai 1899 : Le décret Crémieux. Ses origines.

LA REVUE SOCIALISTE (Aron, Carrus) ; ils avaient vaillamment soutenu le principal effort du siège d'Oran en 1833 (.:e sont les termes mêmes dont se sert Jules Delsieux). Depuis, on ne les a,·ait vus tremper dans aucune rébellion; et, en 1870, on devait les voir, dès l:i déclaration de guerre et avant leur naturalisation, à Alger, à Oran, à i\liliJnah, s'engager comme Yolontaires et comme miliciens et se montrer ainsi aptes aux fonctions civiques qu'ils sollicitaient. Car ils les sollicitaient, et cela même était encore un titre. Ils demand.iient à être incorporc:s ù la France. Ils le demandaient instamment, par voie de pétitions, durant les dernières années de l'Empire, c'est-à-dire en un temps où ils ne pou,·aicnt prévoir que le droit de cité leur conférerait le droit électoral, refusé alors aux Français d'Algérie. D'autre part et depuis 1848 surtout la séduisante théorie de l'assimilation des colonies a la métropole avait gagné l'unanimité des suffrages dans l'école idéaliste où se recrutaient presque tous les libéraux. Quoi de plus naturel alors que de songer à entrer dans la voie de l'assimilation pratique, en commençant par les Juifs indigcnes de l'Algérie dont tous les corps représentatifs ne cessaient de réclamer la naturalisation. Elle n'était pas en effet sollicitée seulement par les thcoriciens de la métropole, les publicistes de la colonie et les consistoires israélites algériens; dès 1859, le Conseil général d'Oran formulait un Yœu identique et le renouvelait en 186r. De 1865 a 1870 les conseils généraux des trois provinces réclamaient chaque année la 1111'.:mreéforme l)Ue toute la presse algérienne recommandait à la bienveillance particuliere du gouvernement. La Cour de Cassation avait, en r86--t-,reconnu aux Juifs algériens la qualité de Français; en 1865, le Sénat reconnait, sur le témoignage des généraux ayant commandé en Algérie, « que les Israélites ont rendu d'utiles sen·ices >>; le sénatus-consulte de 1865 les proclame sujets français, mais leur laisse leur statut personnel, qui provoque d'inextricables difficultés issues des différences irrcductibles entre le droit comumier biblique et la législation française. La question arnit donc et\! examinée sous toutes ses faces, élucidée par de nombreux rapports, et la solutioa était soumise le 8 mars 1870 a l'examen du Conseil d'Éw, alors même oü se discutait au Corps législatif l'interpellation qui dcv:lit clôturer la célèbrl'. enquètc algérienne faite par le comte Le Hon. « 11est indispensable, disait-il, de donner aux Israélites les satisfactions dem.111déeset de faire rentrn dans le sein de la arande famille t) franç.lise les 38,000 lsraélites qui sont aujourd'hui dans la condition Jifli.cile et mème impossible que leur a faite le sénatus-consulte de r865. >> Le projet de décret soumis au Conseil d'État, qui avait des 1861 examine l.1question, contenait deux articles:« l'un édictant la natura-

LA NATURALISATION DES JUIFS ALGÉRIENS lisation collectiYe des Israélites, l'autre permettant aux Israélites de faire dans le _délai d'un an une déclaration formelle et personnelle dans laq uellc ils renonçaient au bénéfice de la qualité de citoyens français» (1). Bien qu'on eùt dit et écrit le contraire, ce projet fut étudié avec le plus grand soin par les sections de législation et de la guerre, qui tinrent deux séances générales, nommèrent un rapporteur et saisirent de la question le maréchal de Mac-Mahon, gouverneur général. Celui-ci fit une enquête auprès des trois préfets et de trois généraux de division d'Algérie qui se partagèrent exactement par moitié. Dès le 29 mars, le gouverneur général se déclarait uniquement opposé a l'article 2 du projet, car il fallait « éviter le spectacle fâcheux de toute une classe d'Algériens répudiant la nationalité française et dédaignant ce qu'ils devraient accepter». Le 14 juin 1870, le maréchal rappelait de nouveau son système, faisant « résulter la naturalisation d'une simple déclaration faite par l'intéressé devant l'autorité de son domicile ... Mais, ajoutait-il, depuis lors la question a marché et changé de terrain : au point de vue constitutionnel, il me semble qu'après le plebiscite du 8 mai, une loi dans tous les cas est devenue nécessaire. » Et c'était le seul point sur lequel hésitait encore le gouvernement, comme a omis de le dire M. Laferricre, qui tout en rhélant des documents encore inconnus, les a présentés confusément et accompagnés d'une conclusion incomplète. On y retrouse bien la politique cauteleuse et timorée du seul gouverneur qui ait osé, depuis 1870, insinuer, pour plaire aux fauteurs des pires désordres, qu'on pouvait enlever à des citoyens français jouissantdepuis trente ans de leurs droits civiques, la personnalité politique, qu'ils tiennent pour eux et leurs enfants du double bénéfice de la loi et de la naissance. Il est faux de soutenir, comme l'a fait M. Laferricre, qu'après l'enquête le gouvernement impérial pouvait avoir changé d'avis et que le Conseil d'État allait agir en conséquence« lorsque éclata la guerre». C'est une calomnie de plus : la promulgation du décret ne fut nullement due aux évènements qui suivirent la déclaration de guerre, puisque le 17 juillet 1870 le garde des sceaux, interrogé au Corps législatif par M. Crémieux; déclarait que le gouvernement n'était plus arrêté que par une question de droit : « La naturalisation peut-elle se faire en vertu d'un décret ou exige-t-elle une loi? ... Je le répète, ce qui nous arrête, c'est uniquement une question de forme. » (Très bien! Très bien!) En septembre, les républicains au pouvoir, fidèles a leur programme, se rendent aux vœux de l'Algerie tout entière qui réclamait (1) Journal Officiel. Séance du 15 mai 1899. Discours de M. Barthou. - Voir aussi le discours du même, séance du 19 février 1898.

6 LA 1\E\'l'E SOCIALISTE les libertés politiques refusées par l'Empire et l'assimilation à la mctropole. Sans doute la délégation de Tours eût pu se réfugier dans cette politique d'abstention et d'inertie, la seule qui soit pratique<.: par certains hommes d'État, soucieux avant tout de leur tranquillité personnelle. Sans doute aussi, trente ans aprés les décisions prises et quand la théorie de l'assimilation est condamnée par la pratique, les prophètes du passè et autres publicistes éminents à la manière de M. LeroyBeaulieu, peuvent tout à leur aise écrire que la délégation de Tours aurait dû considérer ses pouvoirs comme très limités en droit et agir le moins possible. Mais ces hommes conYaincus, ces républic:lÎns de 48 n'admettaient pas qu'une fois au pouYoir il y eùt :1Yec les principes ardemment défendus dans l'opposition des accommodements jcsuitiques. De plus, il fallait pacifier l'Algérie,priYée de troupes rcguliéres, en donnant au comité qui s'agitait des légitimes satisfactions : :iu moment OLI il fallait armer la garde nation:ile, il ct:iit impossible de ne point accorder les droits, sans risquer de déchaîner la guerre civile. Enfin l'eussent-ils \'oulu, les délégués de Tours n'auraient pas pu rester dans le sta/11quo. Les Algériens avaient envoyé aupres du gouYcrnement des hommes <l'action qui fatiguaient Gambetta de leurs instances. Crémieux deYait donc agir, exécuter le programme dont la réalisation était passionnement attendue et il :igit :ivec une telle ampleur de vue et dans un esprit de libéralisme et d'a-propos si incontestable, qu'en somme la constitution algeriennc repose encore sur les bases jetées par Adolphe Crémieux. Malgré des rectifications de detail nécessitées par l'experience et les modifications qu'il fallut apporter à une œuvre hâtiYCment faite dans une période de troubles, l'Algérie doit son organisation actuelle aux trente décrets rendus sur la proposition du ministre de la justice par le gouvernement de la Défense national"e. Et quand les antijuifs réclament si imprudemment contre l'un d'entre eux, ils prouvent une fois de plus cc que vaut leur républicanisme.« Faites attention aux conséquences de vos paroles, leur disait M. Barthou; prenez bien garde, excellents républicains que vous êtes, que vos paroles ne se retournent contre vous et qu'on en induise demain que tous les décrets rendus par le gouvernement ou sa délégation sont des décrets illégaux. » Cc ne serait rien moins que la destruction <lu régime civil que n'a pas osé faire l'Assemblée de malheur, l'Assemblée de 1871, et le retour aux pratiques administratives que l'Empire lui-même avait dû abandonner. Qu'on ne l'oublie pas, en effet Crémieux, par cette sc'.:riede décrets qui font une œuvre une et synthéthique, et telle qu'on ne peut en supprimer une partie sans détruire l'ensemble, établit le gouvernement civil, réalise l'assimilation tant souhaitée, crée les trois départements, place les bureaux arabes sous l'autorité des préfets, dote.l'Algérie de

LA !'\ATURALISATION DES JUIFS ALGÉRIENS 7 conseils generaux et municipaux élus comme dans la metropole, réforme le jury, institue les cours d'assises, diminue le domaine militaire, simplifie les formalités financières. Telle est l'œuvre, - discutable mais logique et suivie que réaliserent ces trente décrets. L'un d'entre eux, signé le 24 octobre, avec huit autres, par Gambetta, Glais-Bizoin, Fourichon et Crémieux, proclamait citoyens français les 18,ooo indigènes israélites qui habitaient alors l'Algérie. Le lendemain même de la signature, Crémieux recevait de Gambetta la lettre sLii\·ante : « Mon cher maître, je vous prie de faire insérer immédiatement les décrets relatifs à l'Algérie; il est impossible de prolonger plus longtemps l'attente des délégués; c'est s'exposer gratuitement à une protestation de leur part, dont l'effet moral serait d'autant plus déplorable que les bonnes apparences seraient de leur côt(. » La promulgation eut lieu le 28 octobre. On connait maintenant la genése du décret Crémieux. Il ne fut ni le résultat d'une improYisation, ni le produit d'un pdjugé religieux. Ministre au pouvoir, Crémieux exécuta ce qu'il avait demandé dans l'opposition. Philosophe,il accomplit, en 1870, en fayeurdesJuifs d'une colonie française, ce qu'il avait contribué a faire, en 1848, pour les négres d'une autre colonie. Juif, il ne fut pas moins philosémite que Baudicour, Delsieux, Fregier, \Varnier et tous les publicistes co1h temporains. Démocrate, il déféra au vœu exprimé vingt fois par les corps élus de l'Algérie. Républicain, il ne crut pas deYoir être moins libéral que le comte Le Hon, Emile Ollivier et Napoléon III. Il faut donc en finir une fois pour toutes avec la légende ressassée par les antisémites. algériens : la naturalisation des israélites indigènes n'est pas l' œuvre personnelle de Crémieux : le décret porte la signature de toute la délégation de Tours. Elle n'est pas une mesure prise spécialement par un Israélite en faveur de ses coreligionnaires. Le décret fait partie d'une œuvre d'ensemble qui réalise le programme républicain de l'époque. Elle n'est pas davantage un acte d'improYisation hâtive et surprenante : depuis Yingt-cinq ans on la réclamait de toutes parts et l'Algérie l'accueillit comme une œuvre de justice et de progrés. Veut-on savoir en effet qui était nommé député d'Alger une année après le décret de naturalisation? ... Adolphe Crémieux. II Dans l'impossibilité ou ils sont de représenter désormais comme une mystification ou un coup de surprise la naturalisation qu'ils ont eux-mêmes sollicitée et accueillie avec enthousiasme comme le fit M. Marchal dans la Solidarité, les antisémites essaient d'interpréter les •

8 LA REVUE SOCIALISTE faits scion la méthode du Père Loriquet. A les en croire, l'auteur lui-même du décret fut effrayé de son œuvre: aussitôt après l'avoir créée, il recule terrifié. Telle est l'horrifique histoire qu'un ex-député d'Alger a prètendu insinuer à la profonde stupéfaction d'un auditoire dont il connaissait l'incompétence. Et, messieurs, disait complaisamment l'ex-député Samar_y, la ~ituation créée par ce décret était si grave, que Crémieux lui-même fut effrayé de son œuvre. Le 2 3 noYembre 1870 il télégraphiait de Tours la dépêche suivante : « Justice à commissaire extraordinaire, Alger. - Vos observations relatives à la présence des Israélites sont sages. Itn-itez très confidentiellement les maires à omettre sur les listes ceux des Israélites indigènes qui ne réclameront pas ou que leur éducation exceptionnelle n'y appelle pas naturellement. Il faut un commencement. Le principe est sauf. Une pratique habile le fera passer dans les mœurs avec le temps. » Cttte dépêche est typique, car elle indique que l'auteur de l'œuvre jugeait déjà lui-même les dangers de son œuvre. Mais il s'en aperce\'ait un peu tard. M. LE VICOMTEDE MONTFORT. - Mon cher collègue, voudriez-vous bien nous redire sous quelle forme après la promulgation du dt:cret Crémieux son auteur a recommandé de prendre certaines mesures de précaution dont vous Yenez de parler? C'est un coté nouve;iu de la question ,1ui parait fort intéressant. M. PAUL SAMARY.- C'est un télégramme de Tours daté du 23 novembre 1870 et qui est envoyé au commissaire du gouvernement en Algérie ... A gauche. - Lisez ! Lisez !... M. PAUL SA~IARY.- Je viens de vous le lire, mais je veux bien vous en faire une seconde lecture. Il en vaut la peine. M. LE PRÉSIDENT.- M. Samary l'a lu tout à l'heure et il en a indiqué l'origine, il serait plus simple d'écouter que de faire relire. M. PAUL SAMARY.- Je relis, car il a sa valeur. (L'orateur répète textuellement la citation faite plus haut.) M. LE VICOMTEDEMONTFORT. - C'est une véritable perle ! M. PAUL SAMARY. - J'avais donc raison de dire que beaucoup d'esprits sages estimaient qu'une faute considérable avait été commise, que des réclamations si nombreuses avaient suivi ce décret que l'auteur lui-même avait été effrayé de s<::sconséquences ... Il est évident que la dépêche Crémieux, ainsi lue et relue devant une Chambre qui écoute sans avoir le texte sous les yeux et qui de plus a confiance dans la citation faite par l'orateur, ne souffrait qu'une seule interprétation : l'auditoire devait comprendre qu'il s'agissait des listes électorales et que Crémieux proposait d'inviter très confidentiellement le maire à ne pas inscrire une partie de ceux qu'il venait_de faire citoyens et qu'il jugeait lui-même indignes du titre qui leur était accordé. C'était l'abrogation ou, pour employer le style Laferrière, la revision réclamée par Crémieux lui-même un mois après la promulga-

LA NATURALISATION DES JCIFS ALGÉRIENS 9 tion du décret qu'il venait de signer, et on pouYait bien dire avec M. de Montfort, un _deces réactionnaires qui sont les meilleurs alliés des républicains algeriens : « C'est une véritable perle ! » Seulement il ne s'agit pas d'une dépêche mais d'une lettre; elle n'est pas du 23 novembre mais du 29. Enfin il ne s'agit nullement de listes électorales mais de la liste du jury,et Crémieux répond en approuvant les propositions d'aprés lesquelles on n'inscrira sur la liste que les Israélites justifiant de leur âge et de leur indigénat, et sachant non seulement écrire mais encore, condition aggravante qu'on leur appliquait à eux seuls, sachant rédiger couramment en français. Il écrivait non .pas : Vos observations relatives à la présence des Israélites sont sages, ce qui donne à tout le reste une signification générale et politique qui a trompé toute la Chambre, mais : << Vos observations relati,·es à la présence des Israélites dans les JURYS sont sages!» Et, le 2 r décembre, il revenait sur la même pensée en disant : << Le moyen ... présente le double avantage d'être à la fois trés efficace et emprunté à cette même assimilation que nous cherchons à développer. C'est parfait. » On Ybit comment, en omettant trois mots dans la lettre de Crémieux, M. Samary a totalement dénature la pensée de l'auteur, et il n'y a qu'un député venu d'Alger, avec la mentalité spéciale aux antisémites de cet heureux pays, qui puisse presenter à la tribune du parlement français un texte ainsi ... tripatouillé. Pour incriminer l'acte de Crémieux, on a encore eu recours à une autre plaisanterie : les antisémites algériens se sont découverts tout à coup philosémites ardents. Ces braves gens ont entendu prendre la défense de ces pauvres Israélites algériens, malmenés par un coreligionnaire maladroit et ignorant qui leur a imposé, malgré eux, une naturalisation qui leur faisait horreur. Sans doute les consistoires algériens la réclamaient avec instance; mais, comme le disait en I 871 le réactionnaire du Bouzet, auquel les antisémites peu imaginatifs ont emprunté tous leurs arguments, les consistoires « ont usé de leur pouvoir absolu sur la masse pour demander en son nom la qualité de citoyens français ». Ne répliquez pas que les consistoires représentent précisément la masse, que celle-ci a manifesté ses vœux sous forme de pétitions, d'adresses, de missions, car alors on vous répondra par le mot qui est la raison suprême : « A bàs les Juifs! » Evidemment, c'est concluant. Sans doute aussi vous ajouterez que les Israélites ont immédiatement accepté le service militaire, mais les antisémites affirment de plus belle que la certitude d'être affranchis du service militaire compensait à leurs yeux et largement l'absence de nationalité. Reste, en somme, contre l'initiative prise par Crémieux en 1870, un seul argument qui ait quelque force apparente : il a été adroitement insinué par M. Laferriére qui, dans cette circonstance comme dans

IO LA RE\-CE SOCIALISTE toutes les autres, montre bien qu'il se sépare de l'antisémitisme violent et de M. Drumont ainsi que de ses amis, puisqu'il s'approprie toutes leurs thèses et accepte leurs propositions de lois. Pour établir que les indigénes ne souhaitaient pas le présent a eux fait par le gouvernement de la Défense nationale, on rappelle que, dés 1865 a 1871, il y eut seulement I 11 Israélites qui sollicitérent la naturalisation française. Seulement, ayec leur bonne foi habituelle, les proscripteurs oublient la réponse typique opposée à ce sophisme par Crémieux : Me demandez-vous encore pourquoi j'ai imposé la naturalisation aux Juifs qui ne la voulaient pas? J'ai répondu au nom de la morale; je vais répondre au nom de la religion. Chez les Juifs, la loi civile, c'est la loi religieuse, c'est Dieu qui a tout ordonné, et enfreindre la loi de Dieu, c'est encourir les plus terribles anathèmes. Or, vous ne voulez pas violer la conscience, la foi de ces hommes, dont les personnes vaincues sont sous votre domination, mais dont la religion inaccessible ne peut, sans une épouvantable oppression, être réduite à néant. Par une admirable prévoyance (que les croyants disent croyance divine), la loi de Dieu peut, chez les Israélites, s'allier avec la loi du pays. Un précepte dit aux Israélites : S1tis la loi du royaume que tu habitessi on te l'impose; la loi devieut alors 1111 code. Ainsi, sans abdiquer la loi de Dieu qui est sa foi, !'Israélite suivra Ir. loi du pays qu'il habite. On lui règle la distribution de ses bims, il obéira; 011lui defend d'épo1tsersa belle-sœur à moins de dispenses, il se soumettra; on l1ti interdit le divorce,ilnerépudierapassafemme;iln'abdiquernpas sa loi, puisque la loi d1tpays q1t'o11lui imposedevient la loi de Dieu. Aussi les décisions du Grand Sanhédrin les déclarèrent en 1806 régis par la loi française, puisqu'ils étaient reconnus citoyens français. Et, dans ses derniers jours, entraîné par des opinions décisives, l'Empire allait proclamer la naturalisation en masse des israélites indigènes. . . . . . . . . . . . . ................................. Mais le décret laissait l'option libre aux Israélites : acceptez ou refusez. C'était les placa eux-mêmes entre la loi de Dieu et la loi des hommes . . ; ••••••••••••••••• ♦ ••••••••••••• Devant l'idée religieuse, il ne faut pas sourire en espritfort, il faut se mettre à la place du croya11t, et, pour :ivoir son adhésion, rassurer sa conscience et sa foi. C'est ce que je demandai au Conseil d'Etat par une note que je confiai à mon ami le général Allard, président de section ; c'est ce que je demandai au garde des sceaux ; c'est ce que nous aurions, sans aucun doute, obtenu de l'Empire, puisqu'il voulait la naturalisation en masse. C'est ce que la délégation de Tours a fait par son décret du 24 octobre. Et ne dites pas que les Israélites d'Alger se sont récriés, ont élevé quelques plaintes, au contraire. . . LEURS CONSISTOIRES,EN APPRENANTQUE LA LOI DU RECRUTEMENTSEMBLEOUBLIERLES ISRAÉLITESNON INSCRITS, ÉCRIVAIENTAU MINISTRE: cc LES JUIFS ALGÉRIENSSONT FRANÇAIS; ILS

• LA :-.-ATURALISAïïOX DES JL:IFS ALGl~RIEXS I I \"EU LENT SER\'llt LA fRANCE, ILS VEULE?-:T Vl\'RF. POUR ELLE, ILS SONT PRÊTS A l\lOURJR POUR LA DÜENDRE. » ... Que je finisse sur un point par un fait qui ne laisse pas d'avoir sa signification. Quand M. du Bouzet m'annonçait le résultat de la nouvelle élection du Conseil municipal, il me signalait comme une victoire, dans les trois premiers élus, un juif modéré et s'applaudissait du choix. Ma réponse à votre question est compl<!te (1). Mais en fait <le sophistications historiques on n'est jamais embarrassé : s'il est impossible de trouYer pour défendre l'erreur et l'injustice un bon argument, il est toujours aisé d'accommoder les faits aux besoins d'une mauvaise cause. Il suffit d'être un esprit libre ... de préjugés scientifiques et moraux. Aussi, ne pouvant plus soutenir contre l'éYidence manifeste que les Juifs de l'Algérie allaient être naturalisés en masse par le gouvernement impérial et sur la demande unanime des assemblées algt'.:riennes et du Corps législatif, ils soutiennent que les Algériens réclamaient, que l'Empire voulait seulement accorder, la naturalisation civile mais non les droits politiques. En sollicitant d'eux-mêmes cette revision tortueuse et inique, laissant subsister les droits civils des Israélites et dont M. Laferriére a trouvé l'ingénieuse idée dans la brochure <lu Bouzet accueillie avec mépris par l'Assemblée réactionnaire de I 87 I, on reviendrait au seul système qui répondait aux véritables vœux des hommes de 1870. Rien n'est plus faux; les Algériens demandaient pour les Israélites, les métropolitains voulaient qu'on leur accord:ît et l'Empire allait leur décerner le titre de citoye11s français avec tous les droits et prérogatiYes attachés à cette qualité. Au moment même où M. Marchal prétend démontrer que la naturalisation demandée par les Français avait surtout pour but cle régler (< des difficultés d'ordre judiciaire », qu'il s'agissait alors (< de préoccupations d'ordre essentiellement civil », voici le Yœu qu'il omettait de citer et qui fut en effet unanimement adopté en I 869 par le conseil général d'Alger : « Considérant que chaque jour voit augmenter les inconvénients et les difficultés que fait naître le statut personnel des Israélites indigènes; « Considérant qu'il est temps de faire cesser tous les doutes et les incertitudes que le sénatus-consulte du 14 juillet 1865 a fait naitre, et qui se traduisent fréquemment par des procès longs et dispendieux. » Jusql.\e-là en effet M. Marchal a raison, il s'agit uniquement d'intérêts civils et on comprend la nécessité « d'unifier une législation qui (x) Enquête sur les actes, etc. : Algérie, tome II. Déposition de M. Crémieux, page 237.

12 LA REVUE SOCIAL!STE produisait de déplorables résultats». Mais il suffit de citer la fin du dispositif pour mettre en lumière le sophisme : Co11sidéra11tque les 11ombreusespreuves de patriotisme et les services reudus par les indigènes israélites com11ia11denitmpérieusement que le titre de citoyens fra11çais lem· soit accordé sa11sretard. « Considérant enfin qu'on ne saurait serieusement objecter la résistance qu'une pareille mesure rencontrerait puisque le consistoire de la province a, dans un rapport élaboré par son président et accepté à l'unanimité, demandé directement à l'empereur leur émancipation complète et absolue; « Le soussigné émet le vœu que le Conseil général Yeuilie bien s'associer à lui pour solliciter l'assimilation gé11érale des Israélites indigenes de l'Algérie. >> Il est manifeste qu'on demandait non pas l'accès aux droits civils mais l'assimilation générale, absolue, et le Conseil d'État, saisi de la question, demandait au maréchal de Mac-Mahon des éclaircissements au point de vue des résultats que produirait l'inscription des Israélites sur les listes électorales et, après lecture des rapports, le gouvernement se déclarait parfaitement résolu à tenir sa promesse. » Il résulte évidemment de cette discussion : r0 que Crémieux n'a jamais eu l'idée de regretter son œuvre comme le laissait entendre la lettre tripatouillée par M. Samary; 2° que la naturalisation ne leur a jamais été imposée malgré eux ; 3° qu'ils ont eux-mêmes réclamé leur inscription d'office sur les listes de recrutement; 4° que c'est bien la naturalisation générale, le titre de citoyens français avec tous ses droits et prérogatives que l'Algérie tout entière demandait pour eux et que l'Empire avait décidé de leur accorder. Sur ces quatre points les allégations contraires des proscripteurs sont totalement fausses; à part ce léger détail elles sont très intéressantes, car elles nous fournissent un premier aperçu de leur mentalité. Lours Du RIEL'. (A suivre.)

LE TROISIÈME CONGRÈS DES SYNDICATS ALLEMANDS I 3 LE TROISIÈME CONGRÈS DES SYNDICAT~ ALLEMANDS II CARTELS. - FÉDÉRATIOXS. - COMMISSION GÉNÉRALE C'est dans un des faubourgs de Francfort, a Bockenheim, que, le 8 mai, sous la présidence de C. Legien, président de la Commission Générale, le Congres ouvrit ses séances. La salle du Con grés était ornée de fleurs, de guirlandes, de bannieres, d'écussons sur lesquels ressortaient les emblemes des diverses corporations ouvriéres, les armoiries du travail. Au fond, derriere le bureau, les portraits de Ferdinand Lassalle et de Karl Marx symbolisaient le caractére socialiste du mouvement syndical allemand. Le long de trois rangées de tables de travail etaient assis les chefs du_mouvement, parmi lesquels il était aisé de reconnaitre un grand nombre des délégués qui avaient pris part au Congres socialiste de Stuttgart. Dans un coin, prés de la tribune, un officier de police et un agent, tous deux en uniforme, écoutaient, observaient, prenaient des notes. Cent trente délégués étaient Li, qui représentaient 49 5, I 38 syndiqués faisant partie de 5 2 organisations centralisées. La Commissio1S1y11dicalde'Autriche, le Secrétariatdu Travail de Suisse étaient représentés; un déléguc des syndicats de Danemark était attendu. Simplement, sans apparat, sans discours, le Congres commença ses travaux. Et, pend,rnt six jours, dans le plus grand sérieux, dans le plus grand calme, l'assemblée siégea, délibéra. Les séances commençaient rigoureusement a l'heure fixée, a 8 heures du matin et à I heure de l'aprés-midi, sans qu'il y eût jamais plus de cinq ou six retardataires, qui arrivaient d'ailleurs à peine quelques minutes aprés; et les délibérations se poursuivaient toujours du point de vue des principes, impersonnelles, remarquables d'objectivité. Sur diverses questions, d'importantes divergences d'opinions se manifcstérent, mais on sentait toujours, au delà des divergences d'opinions, l'imperieuse volonté de rester unis, et l'un des résultats les plus précieux du Congres de Francfort est assurément d'avoir définitivement affirmé le triomphe des idées de •

LA REVUE SOCIALISTE centralisation et d'unité, d'ayoir mis au-dessus de toute atteinte l'existence de l'institution dans laquelle la centralisation et l'unité prennent corps, de la Co111111issGioe11 érale. Cne question relative à la Yalidation des mandats fournit au Con<Trésune prcm icrc occasion de manifester sa Yolonté de respecter et d; faire rL'spectcr le principe de l'organisation unitaire. En 1896, lorsque la Fédératio11des Typographes décida d'arrêter avec l'organisation des patrons une co11ve11tiodne lrrnfs, une minoritc opposante fit violemment la guerre au Conseil central de la Fédération, quelques personnes furent exclues, d'autres se joignirent à elles et sortirent de la Fédération, et, à coté de l'organisation primitiYc, une seconde organisation se forma, le Sy11dicrrdtes Typographes. Ce fait provoqua dans les milieux syndicaux d'Allemagne une émotion profonde. Quelle force pourrait-on avoir pour lutter contre les patrons, si, dans les organisations ouvriéres, des minorités indisciplinées se détachaient des majorités? Le nouveau Sy11dirnt, s'étant constitue sous forme d'organisation centralisée, dernand:1 à la Co/ll/llissio11Générale d'accepter de lui les cotisations réglementaires et de reconnaitre la légitimité de son existence; la Co111111issio11, d'accord avec le Comité sy11dical, s'y refusa. Le syndicat demanda à être représenté au Congres; la Co111missio11 refusa. Enfin, malgré le refus, le syndicat cnYoya au Congrès un délégué. De la décision de la Commission générale, le syndicat en appelait à la représentation suprème des syndicats allemands, au Congres. Qu'allait décider celui-ci? Allait-il, en validant le mandat du dclégué, reconnaître le droit à l'existence du sy11dicrrt? Allait-il, au contra:re, inYalider le mandat et affirmer par lù que quiconque se soustrait à la discipline de l'organisation, que quiconque se détache des organisations centralisées, des fédérations, n'existe plus pour lui? La Commission de Yérification des mandats, d'accord avec la Commission Générale et le Comité syndical, s'était prononcée contre la nlidation du mandat. En séance publique, le déléguc du Sy11dicrrt, Pollendcr, plaida sa cause. Il insista sur cc fait que son organisation était une organisation centralisce, et aYait exprimé le désir de se mettre en régie, au point de vue financier, aYec la Commission Générale.« Cc ne sont pas des raisons personnelles, ajo!..lta-t-il, mais uniquement des raisons objectiYes, l'opposition de principe à une tactique que nous tenons pour funeste, qui déterminerent notre opposition; et si un Conseil central se laisse entraîner à vouloir briser une opposition de principe par l'exclusion de quelques membres, par l'intimidation, cela contredit les principes qui doivent être tenus haut dans toute organisation ouniere. )) Quelques ,·oix, dans le Congres, se firent entendre en faycur de l'admission de Pollcnder; mais d'énergiques protestations s'élevcrent.

LE TROISIÈME COl\GRÈS DES SYNDICATS ALLEMANDS I 5 « L'affaire est fort simple, déclara un délégué, elle se réduit à ceci : certains typographes n'ont pas reussi à faire triompher leur opinion et sont, pour cela, sortis de l'organisation. Or, ici, je puis déclarer sans passion aucune que la tolér:mce ne doit pas dégénérer au point de devenir une prime à la désunion. Les ouvriers en métaux ont dernierement décidé une élévation de la contribution de 20 à 30 pfennigs. Je suis conYaincu que là aussi il y aura des membres qui protesteront et pourraient pour cette raison se retirer (Un interrupteur : c'est ce qui est arriYé !) et fonder une nouvelle organisation (Nom·cllc interruption : ce qui est encore arrivé!). Cela doit être une raison pour nous de ne pas montrer ici d'indulgence ... Le devoir des membres injustement exclus était de passer tout d'abord, dans la Fédération, par toutes les juridictions, c'est-à-dire d'attendre jusqu'à la prochaine assemblée générale. Je Yous prie encore une fois de dccidcr en sorte que de tels événements soient à jamais rendus impossibles. » « Cc qui est en question, dit ensuite le président de la Fédération des Typographes, c'est de sa\'Oir si les syndicats Yeulcnt imposer à leurs membres la discipline, ou si quelques mécontents, ayant par hasard de l'influence sur la presse, doivent être autorises à fonder une organisation particulière, à porter dans les masses, en s'aidant des ressources de la phrase, un éparpillement de forces qui ne peut profiter en fin de compte qu'aux patrons. Nous aurions une belle application de la parole : Prolétaires de tous les pays, unissez-vous, si •la minoritc, sous prétexte qu'elle a une opinion divergente, se séparait de l'ensemble! Même la liberté d'opinion doit aYoir sa limite: c'est ce qui est contenu dans notre principe démocratique, que la volonté de la majorité décide. Ou bien voulons-nous en Yenir à ce que quarante ou cent personnes puissent dicter des lois à vingt mille? La liberté d'opinion consiste pour ces messieurs en ce que leur volonté soit faite ... Au moment où \'OUS reconnaitriez la validité du mandat, vous accorderiez à chacun la liberté de ne plus suivre les décisions de la majorité. Les syndicats ont besoin de discipline bien plus encore que le parti politique, car le dommage produit par l'indiscipline est pour eux bien plus grand. Quelle impression peut faire sur les patrons une classe ouvrière divisée? » - Pour prendre parti dans cette question, le vote nominal fut proposé, et la proposition trouva l'appui, exigé par le règlement, de 30 délégués. Il résultait du choix de cc mode de vote que ce n'était pas le nombre des voix des délégués qui comptait, mais le nombre des voix représentées par eux. 26 délégués représentant II6,323 syi1diqués, se prononcèrent pour la validation du mandat; 96 délégués, représentant 347 ,o 34 syndiqués, se prononcèrent contre. La Fédération l'avait emporté sur le Syndicat. Les principes de l'organisation unitaire, disciplinée, avaient triomphé.

16 LA, REVUE SOCIALISTE Ils triomphèrent également clans une autre question, celle du rôle des cartels <le syndicats clans l'organisation syndicale de l'Allemagne. C'est en 1890 que furent fondes les premiers cartels; ils existent aujourd'hui au nombre de 265; ils constituent un élément essentiel du mouvement syndical. Les cartels de syndicats sont des groupements locaux, composés des représentants des syndicats de toute profession réunis clans une même ville. Ils ont pour fonction essentielle de s'occuper des questions d'ordre local intèressant en commun tous ces syndicats, telles que la question du placement des ouvriers, celles de l'organisation et de l'administration d'auberges ouvrières, de la statistique, de bibliothèques populaires, de la fondation de Secrétariats Ouvriers. Ils doiYent représenter les intérêts des ouvriers auprès des autorités: inspecteurs du travail, administration communale, etc.; ils doivent les représenter aussi dans les èkctions pour les conseils de prud'hommeset pour les institutions d'assurances. Lorsque, clans une ville, un syndicat est trop faible pour faire une propagande efficace, le cartel doit intervenir et l'aider. - Sur ces divers points, au Congrès, l'accord fot complet: tout le monde reconnaissait que ces divers objets entraient clans les attributions du cartel, sans qu'il y eût de contestation possible. Mais une autre question provoqua de vifs débats; aussi bien ètaitce à cause d'elle que le Congres s'occupait des cartels: c'était la question des rapports des mrtels et des fédératio11sde sy11dicats. En diverses circonstances, entre les deux institutions un antagonisme s'était manifesté; cieux fois, clans les milieux syndicaux, l'opinion avait étè émue. A Leipzig, le cartel aYait admis les clèlégués du syndicat dissident des typographes, et n'avait pas admis les délégués du grôupe local adhérent à la Fédération. Adversaire des conventions de tarifs, comme le syndicat, le cartel avait déclaré la guerre à la Fédération. \'oici le texte de l'ordre du jour qu'il avait adopté: « Vu que la co11veutionde tarifs entre patrons et ouniers nuit aux intérêts et au dheloppement ultérieur de l'organisation des ouvriers, le syndicat qui représente ce point de vue doit être considéré comme n'étant pas placé au point de Yue du mouvement ou\'rier moderne. Et comme le cartel de Leipzig se place sur le terrain du mouvement ouwier moderne, il ne pourra admettre que les délégués du syndicat qui répond aux conditions indiquées, « Le cartel décide : Les délégués des typographes qui sont partisans de la conventio11de tarifs, et qui sont par suite placés au point de vue des associations Hirsch-Dunker, ne seront pas admis, parce que ces tendanœs ne sont pas en accord avec celles du cartel. » D'autre part, le cartel de Munich avait manifesté des Yelléités d'in-

LE TROISIÈME CONGRÈS DES SYNDICATS ALLEMANDS 17 dépendance vis-à-vis des fédérations, avait demandé qu'a côté des fédérations les cartels fussent représentés aux congres des syndicats, avait fait de la propagande pour la préparation d'une conférence spéciale des cartels. Et il avait semblé aux hommes qui s'étaient consacrés a l'œuvre d'organisation et de centralisation, que dans les cartels, s'ils étaient abandonnés a leur tendance spontanée, l'ancien danger localiste allait réapparaître, plus redoutable. Plusieurs questions allaient se poser au Congres. Actuellement, dans un certain nombre de villes, au premier rang desquelles se trouYe Berlin, les cartels admettent les délégucs de syndicats restés en dehors des organisations centralisées. La discipline, les besoins d'unité n'exigeraient-ils pas que le Congres se prononçf1t contre de pareilles admissions? D'autre part, la'proposition d'admettre des délcgués des cartels dans les congres généraux des syndicats aYait était faite, avait été discutée. Ne fallait-il pas prendre officiellement parti ? Enfin un domainc,domaine commun aux cartels et aux fédérations, menaçait de devenir l'occasion de perpétuels conflits, de devenir un puissant moyen, pour les cartels, de tenir en échec les fèdcrations : le domaine des grevcs. Un syndicat, dans un lieu donné, se proposant d'organiser une grhe, serait-il loisible au cartel, dans l'avenir comme dans le passé, de décider de la cessation du travail, ou bien la décision relt'.:veraitelle exclusivement de la fédération? Etait-cc au cartel, groupe local, ou i la fédération, organisation centralisée, qu'il appartenait de prononcer? Sur ce dernier point, au Congres, violemment les deux tendances se heurtèrent. Les uns montraient comment un grand nombrtdegrèves ne réussissaient que grâce à l'appui des cartels, et déclaraient nécessaire par suite de prendre en considération l'avis d'institutions dontle concours financier était si profitable; - les autres rappelaient les greves malheureuses dont les cartels avaient pris l'initiative, et essayaient d'établir qu'une greve n'est engagée d'une façon naiment sérieuse que si la fedération la juge opportune, et se sent assez forte pour la soutenir, pour la faire triompher. Le Congrès se prononça, à l'unanimité moins cinq voix, pour la suprématie des féderations. « Les décisions relatives aux grèves, déclare l'ordre _du jour qui fut adopté, doivent être prises exclusivement par les conseils des fédérations. - Si, en un lieu déterminé, une organisation veut se mettre en grève ou se trouve déjà en grève, le cartel est obligé de fournir au conseil central de l'organisation, sur sa demande, un rapport sur la situation. - Le cartel ne peut donner son 2

r8 LA REVUE SOCIALISTE appui matériel à la grcvc que sur la proposition ou avec l'assentiment du conseil central de l'organisation en grève. - Sur la tactique à suiHc pendant un mv11ve111ed,ezf salaires, ou à l'occasion de questions concernant une branche déterminée, c'est le syndicat des ouvriers de cette branche qui décide. » L'ordre du jour YOté ne faisait pas allusion à la question de la représentation spéciale des cartels : c'est qu'il avait été établi, p:u- un appel nominal, que 42 membres de cartels, dont 5 présidents, assistaient au Congrès à titre de délégués d'organisations syndicales, et que cette constatation aYait ôté tout intérêt à la question; - d'autre part, l'ordre du jour laissait de côté la question de l'admission dans les cartels des délégués de syndicats restés volontairement en dehors de l'organisation centralisée. D'après le cours de la discussion, la commission nommée pour préparer l'ordre du jour avait compris sans doute qu'une décision catégorique, interdisant la participation de ces syndicats aux cartels, risquerait de rester sans effet pratique, ou de n'avoir d'autre effet peut-être que de faire renaitre l'ancien débat des localistes et des cwlralistes. La partie de l'ordre du jour relatiYe aux grhes proclamait l'entière subordination des cartels aux fédérations; d'autre part, l'ensemble de la discussion, autant gue les diYers ordres du jour proposés avaient nettement indiqué l'hostilité du Congrès à l'admission de ces syndicats : on renonça, par suite de considérations pratiques, ù donner· sur ce point une sanction précise à la discussion. On estima qu'il suffisait que le Congrès eût fait connaitre son sentiment, eût donné aux esprits une orientation. De même qu'il consolida l'autorité des fédérations en face des groupes locaux, le Congrès consolida l'autorité de la Commissio11 Générale. La façon dont celle-ci s'était acquittée de sa tàche depuis le dernier Congrès obtint l'approbation de tous. Aux critiques, aux attaques violentes dont clic avait été l'objet à Halberstadt et à Berlin, succédaient les témoignages d'universelle satisfaction. La nécessité de l'institution n'était plus mise en question par personne : on se demandait seulement si l'on élargirait son champ d'action, si l'on étendrait ses attributions. Tout d'abord, à l'occasion du rapport de la commission, diverses innovations furent proposées et adoptées. Le Congrès, voyant dans l'assistance des sans-travail le moyen le plus efficace d'empêcher la pressio11des salaires, chargea la Commission Générale d'aider les syndicats par tous les moyens, en particulier en leur fournissant tous les matériaux statistiques nécessaires, a fonder des caissesde secours eu cas de chômage. - D'autre part, il invita la Commission à publier chaque année, aYant que le gouvernement eût pu répandre des données mensongcres tendant à justifier des aggravations de la lo_i, une statis-

LE TROISIÈME COKGRÈS DES SY~DICATS ALLEMANDS 19 tique génerale, complète, sur les greves et faits relatifs aux grèves, et il imposa à tous les syndicats l'obligation formelle de remplir· regulicrement un formulaire et de le renvoyer rigoureusement à la Commission Genérale le 3r décembre de chaque année. - Désireux de voir s'étendre à toutes les industries les relations internationales qui existent actuellement entre les syndicats <lecertains corps de métiers, il chargea la Commission de faire une enquête en nie d'établir par quels moyens ces relations avaient été établies et s'étaient développées. Mais, lorsqu'on examina en elle-même la question de l'extension du champ d'action de la Commission Génerale, d'autres devoirs lui furent assignés. Autant que ses ressources y suffiraient, et qu'elle disposerait d'un personnel approprié à ces nouveaux traYaux, la Commission était chargée : r0 De rassembler et de rendre utilisables en particulier pour la propagande des syndicats les matériaux de propagande s'amoncelant chaque jour dans les publications officielles de l'Empire, des divers Etats et des communes (statistique de l'Empire allemand, rapports annuels des inspecteurs du travail, des bureaux de statistique des Yilies et des États, etc.), en outre dans les rapports des Chambres de commerce et des Conseils de prud'hommes, des Institutions d'assurance, des Caisses de secours en cas de maladie, etc., ainsi que dans les revues et '.lutres imprimés. 2° Elle devait donner plus d'ampleur à la« Correspondance», de manière à ce· qu'elle pôt contenir un aperçu régulier de tous les événements se produisant dans les syndicats allemands comme dans les syndicats des pays étrangers, du mouvement des grèves, de l'organisation intérieure et de l'administration des différents syndicats, des discussions importantes engagées dans les journaux corporatifs, des caractères spéciaux des diverses professions et de leur influence sur l'organisation; de manière à ce qu'elle contînt aussi des extraits des bilans des diverses organisations, des rapports sur la situation des affaires, sur les organisations patro.~ales, sur les procès importants, etc., ainsi que les matériaux mentionnés sous la rubrique 1°. 3° La Commission devait publier aussi un compte rendu annuel de sa gestion des affaires, compte rendu qui pùt être utilisé comme manuel pour tous les événements importants de la vie syndicale, par les fonctionnaires de syndicats, rédacteurs, orateurs, par tous les syndiqués et par tous ceux qui s'intéressent au mouvement syndical. Elle devait, dans son compte rendu annuel, publier, à côté de la statistique des grèves, les données statistiques annuelles relatives au nombre et à la force des syndicats allemands ainsi qu'à leurs recettes et à leurs dépenses.

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