STENDHAL ET LE MILITARISME n'ei'.n pas mieux valu aller au 9• régiment, parce que le costume aux P.assepoils jaune jonquille est plus joli. Et il songe avec mélancolie qu'il ne fera que la guerre aux cigares. fi deviendra un pilier de quelque sale café, dans la triste garnison d'une petite ville mal pavée. li aura pour ses plaisirs du soir des parties de billard et des bouteilles de bière, et, quelquefois, le matin, la guerre aux trognons de choux contre de pauvres ouvriers mourant de faim. « Nos gouvernants sont trop mal en selle pour hasarder la guerre véritable. » Et puis, si la guerre avait lieu, - quelle triste guerre ce serait! « Le journaliste qui élèvt:ra des doutes sur le bulletin de la dernière victoire sera traité comme un traître, on criera à l'allié de l'ennemi; i~ sera massacré. » Mais puisqu'il faut être quelque chose dans le monde, eh bien! Lucien Leuwen sera sous-lieutenant de lanciers ( 1). Avant de rejoindre sa garnison, un ami le mène chez son lieutenant-colonel, M. Filloteau, qui se trouve justement à Paris. Ce Filloteau est« un homme à la taille épaisse et à l'œil cauteleux, qui porte de longs favoris blonds mal peignés et appliqués contre la joue, en un mot, une tournure de procureur de Basse-Normandie ». A chaque mot de la conversation, il a l'art de placer : ma fidélité au roi ... ; la nécessité de réprimer les factieux ... Mais, après la Yisite: « Grand Dieu! Est-ce là un héros? dit Lucien Leuwen à son ami. C'est un officier de maréchaussée, c'est le satellite d'un tyran, payé pour tuer ses concitoyens et qui s'en fait gloire » (2). Filloteau était housard en 1794. Pendant les dix premières années., il s'était battu avec enthousiasme et en chantant la Marseillaise. Aussi était-il resté longtemps simple brigadier. S'étant enfin aperçu que, sous Bonaparte consul, il était maladroit de tant chanter la Marseillaise., il cha,wea de chanson et o-râce à cela, fut le premier lieutenant du b >o régiment qui obtint la croix. Sous les Bourbons, il fit sa première communion et fut fait officier de la Légion d'honneur. Seulement, à mesure que « l'héroïsme s'en allait, la spéculation entrait dans sa tête >>. Il songe au parti qu'il peut tirer d'un jeune homme comme Lucien Leuwen. Aussi accepte-t-il de lui une pipe superbe, en écume et en argent ciselé. Ensemble, ils vont rejoindre leur ville de garnison. Le sous-lieutenant est présenté aux autres officiers. Ceux-ci ont l'air. très froid. Rien n'est moins encourageant que leur physionomie. « Voilà donc les gens aYec lesquels il faudra vivre!» (3) Et Lucien de (1) Lucien Leuwm, pages 8-ro. (2) Id. page Ir. (3) Id. page 17.
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