La Revue socialiste - 1899 - Tome XXIX- vol 01

LA REVUE SOCIALISTE TOME XXIX - . . . .. - ... . . . . . - •.• ,.: . ...

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LA REVUSEOCIAJT~EI t:. Fondée par Benoît MALON DIRECTEUR, Gustave ROU.A.NET TOME XXIX. (JANVIER-JUIN 1899) PARIS LIBRAIRIE DE LA REVUE SOCIALISTE 78, Passage Choiseul, 78 , \

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LE COXGRÈS SOCIALISTE DE STUTTGART I LE Congrès Socialiste de Stuttgart La démocratie socialiste allemande Yient de tenir a Stuttgart, du 2 au 8 octobre, son Congrès annuel. Le Congrès s'est occupe de graYes problèmes, du problème de la tactique, du problème du libre échange et du protectionnisme; il a donne réponse aux recentes provocations de ]'Empereur a Œynhausen; il a étudié la réglementation du travail dans les mines; il a fixé, par des ordres du jour, son attitude dans diverses questions de la politique allemande et de la politique européenne. L'exposé des délibérations du Congrès de Stuttgart pourra donner une idée de l'état présent de la démocratie socialiste allemande. * * * Six semaines avant la réunion du Congrès, le Comité Directeur avait fait connaître, par le journal central du parti, le Vorwaerls, la date du Congrès et son ordre du jour proYisoire. Depuis, dans la presse, dans les sociétés politiques, dans de grandes réunions publiques, les questions qui devaient occuper le Congres aYaient été discutées a fond par les camarades. Dans des réunions publiques du parti, des délégués avaient été élus. Et maintenant, ces délégués, les chefs, les agitateurs du parti, arrivaient de tous les points de l'Allemagne pour veiller aux intérêts communs de la démocratie socialiste. Les séances devaient commencer le lundi matin ; le dimanche, après midi, les délégués étaient a peu près tous arriYés et se rendaient à la fête que leur offraient les socialistes de Stuttgart, pour leur souhaiter la bienvenue. La fête fut célébrée au cirque de Marienplatz. Plus de quatre mille personnes y assistaient. Le cirque était, selon l'usage des ·fêtes socialistes, paré d'ornements symboliques. La porte principale était entourée de sapins et ornée de tentures rouges. A l'intérieur, des écussons, fixés sur de hauts piliers, entourés de drapeaux et d'étendards rouges, portaient des devises. Ici: « La conYiction est l'honneur de l'homme. » - Là : « Contre les grandes idées, la I

2 LA REVUE SOCIALISTE \'iolcnce lutte vainement.» - « Le peuple du travail doit forger luimême ses dcstinées. » - « Avec nous le peuple, avec nous la Yictoire. » Ailleurs, le mot de Galilée : « Et pourtant elle tourne!>> -Les vers de Henri Heine: « Il y a ici-bas assez de pain - pour tous les enfants des hommes.)> Une estrade avait été construite; clic était ornée de drapeaux roucres des bannicrcs de sociétés chor::des qu'on allait entendre, et de t'> ' broutilles de sapin. Deux bustes de marbre, entourés de plantes buissonneuses, aYaicnt été placés aux deux extrémités : i droite, celui de Lassalle; à gauche, celui de I\[arx. En face, à l'autre extrér:1ité du cirque, au-dessus de la porte, en gros caractères était inscrite la grande parole du Manifeste des Communistes:« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! )) La fête commença ;i six heures. 1\près l'audition de morceaux de musique, des sociétcs choralc:s, dont les membres étaient des socialistes, les sociétés « Liberté ,>, « Égalité )) et « Lassalia )) de Stuttgart, « En avant », de Cannsan, chantèrent pour les délcgués un chant de bienvenue. On donna ensuite une représentation qui obtint 1c: plu~ grand succès. Le titre ctait: la Souabe vous salue! La déesse de Souabe, \Yurtcmbergia, Yêtue d'une draperie blanche, couronnée de lauriers, tenant une cocarde rouge i la main, apparut, entoun'.:e de dix-huit jeunes couples qui représentaient ,i la fête les dix-huit circonscriptions électorales du \\'urtcmberg. Et les conples danserent des danses populaires, les danses gracieuses de la Souabe, et \Vurtcmbcrgia souhaita la bienvenue ù ses botes, les enYoyés du peuple du traYail. Elle leur dit les progrès que le socialisme aYait faits dans le pays de Souabe, les angoisses des adYcrsaircs perdant chaque jour du terrain et tremblant pour leurs priYilégcs. « Ces couples sont \'enus de toutes les parties du pays pour \'Ous saluer, leur dit-elle; que leur cortège soit pour \'OUS un gage du grand mouvement d'allégresse qui ira i travers toutes les proYinccs de 111011 territoire, quand paraîtra le jour, le jour heureux qui couronne.ra notre lutte : le jour de la victoire! )) Comme elle prononçait ces mots, une projection lumineuse empourpra. la dccssc \\'urtembcrgia et les couples souabes : ils apparaissaient maintenant comme assistant, sereins et paisibles, à un embrasement immense, i la conflagration universelle qui coucherait à terre les institutions de la société prcsente au jour de la victoire du prolétariat. La salle était comme prise d'une émotion délirante. Les applaudissements éclatercnt tumultueux. Puis le calme se rétablit, et l'embrasement disparut, et les danses populaires, naï\'es et enlaçantes, reprirent ù nouYeau. \Vurtembcrgia attendit, immobile, qu'elles fussent terminées. Elle se retira alors au fond de la scenc et monta lentement jusqu'au sommet d'une éléYation recouverte de rochers et de brous.- saille~ qui figurait une montagne. Les couples la suivirent et se dispo-

LE COKGRÈS SOCIALISTE DE STUTTGART 3 sèrent autour-d'elle, sur les deux penchants : « Déjà une fois, dit-clic aux dclégués, il y a vingt-huit ans, je vous ai salués dans les murs de Stuttgart. Depuis, les cœurs ont été gagnés au parti de l'avenir, la capitale vient d'être conquise. Le parti n'est plus comme alors, un simple 110111, il est devenu une puissance. li est aujourd'hui conduit par des vétérans éprouvés à la lutte et par de jeunes guerriers serrés pour le combat, et la joie ficre de l'assaut, la joie de la victoire leur a fait planter la bannière rouge sur le rempart le plus élevé, et leur fait mêler des cris d'allégresse aux accents, aux accents puissamment enivrants de la marche triomphale. » A ces mots, les milliers d'hommes réunis dans la salle entonnèrent la Marche des Socialistes: « Allons, socialistes, serrez les rangs! » Et lorsqu'arrivait la fin de chaque couplet : « Tel est le but que nous poursuiYons. Telle est la guerre sainte du travail, à nous le peuple, à nous la victoire! » alors, par le même jeu de projections, la scène s'embrasait, et Wurtcmbergia, entourée des couples souables, transfigurée par ces lueurs de feu, symbolisait pour les yeux la Révolution sociale évoquée par la Marelle des Socialistes. La salle frémissait d'enthousiasme. Après cette représentation, qui se termina par un vint à la démocratie socialiste internationale, poussé par la salle entiere, le nouveau député de Stuttgart, le camarade Karl Kloss, salua à son tour les délégués et exposa l'état du mouYement socialiste dans le Vlurtemberg: « Nous avons un allié puissant, un allié malgré lui, dit-il, le Capitalis111e. Il a creusé dans de larges couches sociales les sillons du mécontentement, notre devoir était de jeter dans ces sillons les semences de la connaissance, et cette semence a levé d'une façon magnifique. » Kloss fit ensuite allusion aux menaces de !'Empereur 1 contre le droit de greve; au toast qu'il venait de prononcer à Œynhausen, le 6 septembre, et par lequel il avait annoncé son intention de faire déposer au Reichstag un projet de loi punissant de la maison de force ( r) toute incitation à la grève : « On a beau nous menacer de la maison de force, déclara Kloss, nous nous sommes déjà trouvés devant d'autres menaces et nous n'avons pas tremblé. Dans un cas semblable, la maison de force n'est pas déshonorante pour le prolétariat. » Et Kloss termina son discours par un vivat à la démocratie socialiste internationale. Liebknecht parut ensuite sur l'estrade ; son apparition fut saluée d'applaudissements sans fin. Cet homme de soixante-treize ans, qui (r) Nous traduisons ainsi le mot Z11cbtbn11s. Ce qui distingue essen.tiellement la Zucbthaus de la Gefà11g,iis (prison), c'est que la Z11cblbn11s est toujours infamante. Le lecteur doit se représenter ce caractère infamant toutes les fois que nous employons le mot : maison de force.

LA RE\'UE SOCIALISTE est encore un jeune, l.1cheYelurc et la barbe grises, mais l'œil étincelant de vie, de s,1yoix ch:rnde, tendre,prcnante, remercia, au nom des délégués, les socialistes de StLlttgart. Il montra les difficult<':scontre lesquelles aYaicnt eu ,\ lutt<.:rles camarades souabes; il rappda les circonstances dans lesquelles Lincongrès socialiste aYaitcté tenu à Stuttgart, en r8ïo, « immcdiatement aYant qu'cclatàt cdfr guerre exécrablemire ln France cl l'Allcmag11c ». Liebknecht parla ensuite <lesmenaces de !'Empereur: « Nous avons triom phc, <ilt-i 1,de crises pl LIS dangereuses, et nous aYons n1, récemment encore, comment a étc conduit au tombeau un homme d,111sla main duqL1cl fut concentrée plus de puissanct: que dans celk d'aucun autre homme depuis la mort de ~apoléon. Il entreprit la lutte contre la démocratie socialiste, il essaya, apn:s a\'oir tenté en Yain de nous corrompre et de nous séduire, et de nous atteler ;\ son char, <le noLlsanéantir par des moyens Yiolents. :foL1s ,1\Ons accepté 1.1 lutte, Ll lutte contre la police, Li lutte de\'.lnt les tribun.1ux, la lutte sous le régime d'exception; nous ,1\'Onslutté douze ans, et cet homme, arme de toute l.i puiss.111cede son siècle, cet homme qui a eu à sa disposition toutes les forces mécaniques du capitalisme comme pas un autre de notre temps, - il ,l cté brnyé p;lr l.i dcmocratic socialist<:, L:t il a cté broyc p,1rccque l.1dc.:rnocratie socialiste est un produit nécessaire de Li société capitaliste actudle .... Et maintenant, apr<':s quL nou::. avons triomphé d'un Bismarck, il n'y a plus <lecombat que nous ayons .\ craindre, il n'y a plus d'.1dn:rs;1irc que nous deYions redouter, nous acceptons la lutte aYec tOLlsnos ennemis! » Liebknecht signala ensuite la présence de camarades français dans la salle. De ,ifs applaL1dissements éclatcrent, significatifs. « La démocratie socialiste, poursui,it Liebknecht, ne connait pas de différence entre nationalisme et internationalisme. Les nations sont des indi\"idus, et de même que nous ne Youlons pas que l,1 liberté tks indiYidus disparaisse dans le socialisme, ainsi le caractcre des n;1tions ne.:doit pas périr dans l'intern.ationalité. Cc sont Jc.:s insensés ou d1.:s menteurs conscients ceux qui cherchent à établir une opposition entre nation;1lisme c.:tinternationalisme. La démocratie socialiste est internationale, et il faut qu'elle reste internationale, car il faut qu'elle reste fidéle à sa nature et.\ son origine. » Et Liebknecht finit lui aussi son allocution par un YiYat;\ la démocratie socialiste internationale. L'enthousiasme de l.t salle était immense; depuis plusieurs minutes Liebknc.:cht avait regagné sa pl.tee que les applaudissements duraient encore. Les morceaux de musique et les chants, chants populaires de Souabe, chants socialistes, succédaient aux discours; des exercices de gymnastique succédèrent aux chants et aux morceaux de musique; une rcprcsentation allégorique était réservée pour la fin. Les rideaux

LE CONGRÈS SOCIALISTE DE STUTTGART gui cachaient la scéne étaient réunis; sur le bord de la sccne, avec beaucoup de gaieté, un camarade récita une poésie où était raillée la manie d'élever des monuments aux gens de guerre et aux gouvernants. Nos neveux riront de nous, disait le poète. Ils mettront à la chambre aux :débarras ces monuments, et ne voudront se souvenir que des penseurs et des créateurs. Et la poésie exprimait maintenant la reconnaissance et le respect de l'humanité future pour ceux-là seuls qui se seront déYoués au vrai et au bien. Elle se terminait par ces mots : « En ce temps, en ce temps sage, humain, on ne découvrira que ce monument. » Et· comme ces mots étaient prononcés, les rideaux se séparèrent, et l'on aperçut un groupe en marbre. Marx était au milieu, assis. A sa gauche se trouvait, dcbou~ Engels tendant un drapeau sur la tête de son ami; à sa droite, Lassalle, debout aussi, la main sur l'épaule de Marx. Les camarades regardaient, respectueux et graves. Ils restèrent longtemps silencieux, émus. La soirée était finie. Le Congrès n'avait pas encore été ouvert; mais on pouvait déjà pressentir cc que serait Llll congrès que précédait une pareille fête. Des déclarations énergiques avaient été faites, que des tempêtes d'applaudissements avaient soulignées. La con,·iction ardente, l'enthousiasme enflammé qui brillaient dans les yeux de ces hommes chantant en chœur les chants du parti, la résolution âpre que reflétaient leurs visages et qui éclatait dans leur voix, ..:raient des gages sûrs que rien ne sortirait de leurs délibérations qui ne fùt en harmonie avec l'idéal révolutionnaire du socialisme. L'accueil qui venait d'être fait à la représentation symbolique de l'unité du parti, incarnc:e dans l'union fraternelle de ses grands chefs, était un gage de l'esprit de concorde qui planerait au-dessus de tous les débats, et qui permettrait de tout discuter sans que l'on eôt jamais à craindre pour l'unité du parti. * * * La question qui a le plus longtemps occupé le Congrès, qui a fait l'objet des débats les plus vifs, c'est la question de la tactique. Quelle devait être l'attitude du parti en présence des sollicitations des moderés? Cette question n'avait pas été mise directement à l'ordre du jour. Elle s'est posée spontanement, à l'occasion des résultats obtenus par la démocratie socialiste aux dernières élections pour le Reichstag. Et la façon dont la discussion s'est poursui,·ic, avec continuité, pendant six séances, à travers des débats relatifs à d'autres objets de l'ordre du jour, atteste l'importance exceptionnelle que cette question avait pour tous, les vives préoccupations qu'elle exprimait. Le conflit de la politique modérée et de la politique radicale, gui éclatait ainsi au Congrès de Stuttgart, n'était pas un fait nouYcau dans

6 LA REVUE SOCIALISTE l'histoire du parti; cc n\'.:tait pas, :'1 Stuttgart, un fait inattendu. Déjà, en 1875, Bebel dénonçait, au premier Congrès de Gotha, une tendance :'t l'oubli des principes réYolutionnaires; :\ Gotha, en 1890; à Erfurt, en 1891, les cc J cunes », les « Indépendants » accusaient ks chefs du parti de donner dans l'opportunisme; et Liebknecht et Bebel, après aYoir proclamé l'inanité des accusations portées contre la direction générale du parti, signalaient .\ leur tour le péril réformiste et mettaient le parti en garde contre la politique modérée de Vollmar. En d'autres congres s'est manifesté, quoique aYec moins de violence, l'antagonisme des deux politiques et des deux tendances. C'est que cet antagonisme a ses racines dan~ l'essence même du mom·ement démocrate soci.tliste en Allemagne. Le but poursuivi, c'est la socialisation des moyens de production et d'échange; par la concentration progressiYe du capital et par l'accroissement correspondant de la classe des prolétaires, l'éYolution de la sociétc capitaliste conduira.\ ce but. Mais il faut que _les prolétaires, écrasés par les forces capitalistes de la société présente, soient en état de mener la lutte contre clic : pour cela, il faut les organiser en un parti de classe, en un parti de combat, - la démocratie socialiste est ce parti; - il faut aussi éleYCr leur niYeau physique et intellectuel pour faire d'eux des combattants robustes et redoutables : et de là résulte la nécessite d'améliorer la situation des travailleurs dans le cadre de la société présente, en attendant l'heure oü l'accumulation des forces prolétariennes le fera éclater. Et ainsi, vis-à-vis du prolétariat, la démocratie socialiste doit remplir une double mission : l'arracher à l'exploitation économique et :\ la domination politiqué <le la classe capitaliste, par la suppression de la forme de production capitaliste; et, en attendant cette transformation révolutionnaire, améliorer son sort par des réformes. Ces deux modes d'activité peuYent se concilier: théoriquement, bien loin de se contredire, ils' se complètent; et le programme que la democratie socialiste allemande s'est donné:\ Erfurt, en 1891, et dont la première partie pose les principes théoriques et les fins dernières; la seconde, les revendications présentes, n'enYeloppe logiquement aucune contradiction. l\lais on comprend qu'en fait, dans la realite, l'état d'équilibre entre les préoccupations pratiques et les fins révolutionnaires soit difficile ;\ garder. Soucieux d'obtenir des reformes, les démocrates socialistes sont entrés au Reichstag, dans di\'crs Landtags, dans un grand nombre de conseils muniçipaux; ils ont fonde des coopératiYcs, ont pris place dans les conseils de prud'hommes, se sont mis à la tête du mouvement syndical. Il y a 1:\un champ immense d'actiYité pratique. Et le danger existe, que cette actiYite pratique devienne absorbante au point d'ex-

LE COXGRÈS SOCIALISTE DE STUTTGART 7 clure les préoccupations révolutionnaires. Le souci quotidien des améliorations immédiates menace de faire obstruction a la vue claire du but; ce qui n'était primitivement qu'un moyen tend à se poser comme fin et a s'opposer ainsi a la fin primiti\'e. Et ainsi, même en tant que rcprcsentation exclusi\'c des intérêts de classe du prolétariat, ladémocratie socialiste rccéle des germes latents d'antagonismes. Mais la démocratie socialiste allemande n'est pas la représentation • exclusive des intérêts de classe du prolétariat. L'œm-re dcmocratique que la bourgeoisie a accomplie en d'autres pays, par exemple en Angleterre et en France, en Allemagne les partis bourgeois se sont montrés incapables de l'accomplir. La classe ouvriére organisée, la démocratie socialiste l'a entreprise. Aussi d'autres suffrages sont-ils venus a la démocratie socialiste que les suffrages du prolétariat. Des hommes de toutes les classes écrasces par la sou\'eraine puissance du capital, petits fonctionnaires, petits artisans, petits paysans, lui ont confié leurs destinées. Certaines régions de petite propriétc paysanne, par exemple plusieurs circonscriptions de la Ba\'ièr~, ont choisi pour députés au Landtag, au Reichstag, des démocrates socialistes. La démocratie socialiste allemande, dans son ensemble, ne représente donc pas exclusivement les intérêts du prolétariat. Celui-ci forme bien toujours l'ossature du parti; il n'est plus son unique substance. L'homogénéité primiti\'e de la démocratie socialiste a disparu par l'adjonction d'éléments nouYeaux; et dans l'hétérogénéité des éléments qu'elle renferme actuellement réside une source nouvelle de conflits. Tandis que les prolétaires, perpétuellement aux prises avec le capital, grand et petit, ne peu\'cntespérer le salut de leur classe que de la destruction totale cl u capital sous toutes ses formes et demandent à la démocratie socialiste de l'anéantir, les petits bourgeois, petits artisans, petits paysans venus a elle, attendent d'elle surtout des mesures protectrices. Leurs classes, opprimées par le grand capital, ne sont directement hostiles qu'au grand capital. Aussi ne demandentils pas :i la démocratie socialiste de supprimer le capital en général; ils lui demandent seulement de contenir sa tendance expansive. Ils attendent d'elle des mesures d'assistance, tandis que le prolétariat militant attend d'elle la rcvolution sociale. De cette di\'ersité des éléments et des intérêts représentés par la démocratie socialiste résulte donc le conflit de tendances réformistes et de tendances révolutionnaires; de la double mission que doit remplir la démocratie socialiste vis-a-Yis du prolétariat nous a\'ons vu résulter les mêmes tendances, grosses du même conflit. La tendance réformiste à l'intérieur du mouvement prolé:tarien double donc son énergie de l'énergie de la tendance réformiste des éléments non prolétariens venus à la démocratie socialiste : de ces préoccupations pratiques de sources diverses résulte dans le parti un courant réformiste, que croise

8 LA REVUE SOCIALISTE un courant révolutionnaire qui répond a la poursuite de l'idéal socialiste par le prolétariat organisé. Et la présence latente de ces deux courants dans le mouvement démocrate socialiste détermine l'apparition périodique de conflits violents comme celui qui vient d'cclater à Stuttgart. Diverses circonstances particuliéres l'avaient préparé. Berstein, l'un des théoriciens du parti, réfugié a Londres, avait publié dans la rerne scientifique de la démocratie socialiste allemande, la Ne11eZeit, une série d'articles, intitulée Problèmes du Socialis/1/e, ou était prônée la tactique réformiste. Bernstein s'efforçait de montrer l'esprit démocratique transformant par un travail continu les institutions de la société présente, tendant;\ affranchir le mouYcment syndical et le rnouYcmcnt coopératif de toutes les entraves légales, a régler selon les revendications des organisations ouvrières l'adjudication des travaux publics, à soumettre le travail industriel à une législation protectrice. Le rôle de la démocratie socialiste était, selon lui, non pas de spéculer sur de grandes catastrophes, mais de lutter pour obtenir des réformes propres a élever le niveau de la classe ounicre et à transformer l'État dans le sens de la démocratie. Cc long mouvement clc réformes, d'ameliorations pratiques etait le seul élément positif de l'activité du parti. « Le mouvement est tout pour moi, aYait dit Bernstein; cc que l'on appelle communément but final du socialisme n'est rien. » Et cette parole de l'exilé, venue comme des hauts sommets de la théorie pure, lince aux camarade.:; comme la confession suprême d'une inébranlable co1wiction scientifique, avait suscité un vif émoi dans les consciences. C'était un défi froidement jeté à la grande tradition révolutionnaire du parti par l'un de ses penseurs les plus respectés. - Et à l'antipode de la théorie, dans une reunion électorale, l'avocat ·wolfgang Heine, ·candidat du parti, avait prononcé le nom de politique de co111pensatio11, avait parll'.: d'un « échange de canons contre des droits du peuple». On accorderait au gouvernement les crédits militaires pour faire donner au peuple des droits. Le scandale fut grand. Des protestations s'élcvcrent <letoutes parts. Le camarade Parn1s, alors directeur de la SaecbsiscbeArbeiterzeit1111g, s'éleva aYec indignation;\ la fois contre les déclarations de Bernstein et contre celles de Heine. Il denonça de toutes parts les symptômes de l'esprit de modérantisme et de compromission, et rappela aux camarades les principes rèvolutionnaires et l'idéal socialiste. Sa critique fut ttpre, ses coups portércnt indistinctement, avec \'iolence, sur tous ceux qui avaient, de prés ou de loin, favorisé la tendance modérée. Et les mècontcntements qu'aYaient fait naître Bernstein et Heine se compliquèrent de ceux que provoqua Parvus. . Les choses en étaient la, lorsque la représentation suprême du

LE CONGRÈS SOCIALISTE DE STUTTGART 9 parti, le Co11grcs, se réunit à Stuttgart. Un petit groupe se forma, qui mena l'assaut contre les modérés. Les quelques personnes qui le composaient étaient Rosa Luxemburg, une juiYe polonaise, à b parole ferme, ardente mais non fiévreuse, sûre, précise, jeune fille petite, mince, qui monta sur une chaise près de la tribune pour prononcer son premier discours; Clara Zetkin, la véhémente propagandiste, Yiolentc, passionnée; Schœnlank, député de Breslau, rédacteur en chef de la LeipzJger Arbeiler-:._eitm,g, qui, trois ans auparavant, au Congrès de Breslau, dans la discussion du programme agraire, avait compté parmi les modérés, avait été jusqu'à parler de la nécessite de réviser les principes, et qui maintenant, conquis à la tactique révolutionnaire, éclatait, de toute son âme etde tous ses nerfs, en invectives enflammées; enfin, Stadthagen, le fougueux député berlinois, qui mit le feu aux poudres. Parrns était présent, mais il n'etait pas délégue. Aussi son rôle ne fut-il que de peu d'importance. Il ne prit la parole qu'une fois, pour s'expliquer, autorisé, sur la proposition de Singer, par un vote de l'assemblée. - La thèse de la politique rnodcrée était défendue par l'ayocat berlinois \Volfgang Heine, député, homme jeune, froid, et qui opposait à la fougue des rcvolutionnaires le calme d'une parole lente, nette, amère; et par l'ancien député Péus, qui \'enait d'être battu aux dernières élections, ancien candidat de théologie, à la figure forte, la barbe et la moustache rasées, et dont la parole rude, lente, avec des accents onctueux par instants, rappelait l'éloquence d'un pasteur en chaire. Le ch.ef du parti baYarois, Georg von Vollmar, qui représente depuis longtemps dans la démocratie socialiste allemande la tendance modérée, et dont le modérantisme exprime les prcoccupations essentiellement démocratiques et réformistes de la population de petite propriété paysanne de la Bavicre, prêta à Pcus et à Heine, contre les révolutionnaires, l'appui de son éloquence forte et calme, de sa science, de son déterminisme historique, patient et résigné. Malgré des réserves qui étaient inéYitables, la pensée des modérés se formula avec précision. Elle éclata en quelques mots caractéristiques.« Je pense, déclara Heine, que cc n'est rien de plus qu'une différence de tempérament qui fait que l'un met au premier plan cette partie du programme, l'autre, celle-là. » « Il n'y a absolument pas de fins dernières », dit Péus. ,c Il ne pourrait pas arriver à la démocratie socialiste allemande, déclara \Vollmar, de plus grand malheur, que d'être obligée de prendre actuellement le pouvoir politique. » Les « radicaux » étaient indignés. Au scepticisme des moderés ils opposèrent leurs principes, leur foi révolutionnaires. « ]'aYais cru jusqu'ici, s'écri, Clara Zetkin, que l'affirmation énergique de notre fin dernière était le résultat d'une connaissance scientifique, d'une conviction politique, et non une affaire de tempérament ! » « J'affirme,

IO LA REVUE SOCIALISTE <lt'.:claraRosa Luxemburg, que pour nous comme parti révolutionnaire, comme parti du prolétariat, il n'existe pas <le question plus pratique que celle <lu but final. En effet, en quoi consiste proprement le caracterc socialiste de tout notre mouYcment? Notre lutte pratique proprement dite se di\'ise en trois points : la lutte syndicale, la lutte pour la reforme sociale, et la lutte pour la transformation dans le sens démocratique <le l'État capitaliste. Ces trois formes de notre lutte sont-elles à proprement parler du socialisme? Pas du tout. Tout d'abord le mouvement syndical! Regardez l'Angleterre. ;\Oil seulement le mouvement syndical n'y est pas socialiste, mais il y est directement un obstacle au socialisme. Quant à la réforme sociale, clic est tout aussi bien prônée par le socialisme de la chaire, par les socialistes nationalistes et par des gens semblables. Et :'effort pour démocratiser est quelque chose de spécifiquement bourgeois. Avant nous la bourgeoisie avait déjà inscrit la démocratie sur son drapeau. Qu'est-cc donc qui fait de nous, dans notre lutte de tous les jours, un parti socialiste? C'est seulement le rapport de ces trois formes de notre lutte pratique au but final. C'est seulement le but final, qui constitue l'esprit et le contenu de notre lutte socialiste, qui fait d'elle une lutte de classe. Et nous devons entendre par but final non pas, comme le voudrait Heine, telle ou telle représentation de l'Ét:it de l'a\·cnir, mais cc qui doit précéder la société fl1ture, à savoir la conquête de la puissance politique .... Pour nous aucun doute ne doit planer sur cc point, que nous devons aspirer à la conquête de l:i puissance politique. Chaque jour peut nous apporter des surprises. Nous ne sommes pas sûrs de ne pas nous trouver soudain devant la question de savoir cc que nous ferons demain, si nous arrivons au pouvoir. Il faut donc que nos idées sur ce que nous avons à faire soient parfaitement claires, et alors nous resterons les maitres, malgré vents et marées. >> « Bernstein a écrit dans la Neue Zeit, dit Rosa Luxemburg à la fin d'un second discours : « Le but final n'est « rien pour moi, le mouvement est tout. >> Je ne crois pas que les oun-iers allemands se placeront à cc poi11l de vue décadwt.... Il faut que l'État actuel soit détruit, et il ne peut être détruit que par la conquête de la puissance politique. Cela est, cela doit rester notre but final; aussi je pense que les om·ricrs allemands se placeront à cc point de vue : « Le mouvement comme tel n'est rien pour nous, le but final « est tout. » Contre la politique de compromission, les « radicaux >> prononccrcnt un violent réquisitoire. « On nous recommande, dit Clara Luxemburg, une politique de compensation. Mais qu'est-ce qui pourrait résulter pour nous d'une pareille politique? Prenons le cas le plus favorable. Admettons que le contrat d'écha1wc soit honnêtement con- "' clu des deux côtés et honnêtement obserYé : cc que nous obtenons ... /

LE CONGRÈS SOCIALISTE DE STUTTGART II ------------------------------- n'existe que s{ir le papier .... Au contraire, ce que l'État capitaliste obtient de nous en échange a une existence solide, brutale. Les canons, les soldats, que nous accordons, modifient les relations de puissance a notre désavantage .... Nous nous affaiblissons et fortifions l'adYersaire. » « Je crois, déclara Schœnlank, qu'en aucun temps la politique de conciliation, la politique de compensation n'a fait si misérablement fiasco, en se heurtant à la brutalité des faits, que precisémcnt aujourd'hui. On parle d'échanger des canons contre des droits. Eh bien! le gouvernement est prêt a nous donner des droits pour des canons, seulement à l'instant même ou nous voudrions employer pratiquement ces droits, les canons partiraient contre les droits et contre leurs défenseurs! ... En ce temps de lutte du capitalisme organisé et coalisé, nous a\·ons tout lieu, nous parti de combat, de suiHe une tactique unitaire, décidce, radicale, de mettre ouvertement au jour nos fins derniéres et d'affirmer de toute notre énergie qu'aujourd'hui seule l'ancienne tactique prolétarienne et révolutionnaire, qui ne connaît pas de conciliation et pas d'arrangement, convient à notre parti. » _ Les paroles des « radicaux » excitaient de nombreux applaudissements. L'assemblée n'était pourtant pas aYcc eux sans réserve. Des bravos se firent entendre, lorsque Péus, prenant, avec calme, la parole aprcs que Schœnlank eut rempli la salle des accents de son éloquence fiévreuse et passionnée, déclara qu'à entendre de pareils discours on se croirait dans une réunion publique. Vollmar fut trés applaudi lorsqu'il railla la prétention de quelques nouYcaux venus, - il faisait allusion a Clara Luxemburg - à enseigner aux \'étérans du parti !'ABC du socialisme; et des applaudissements nourris éclatcrent lorsqu'il quitta la tribune sur cette parole : « La démocratie socialiste a su résister à tous ses ennemis du dehors : elle saura aussi s'émanciper de la Phrase. » Quel était exactement le sentiment de l'assemblée? Le mardi soir, aprés quatre séances de discussion, Kautsky, le directeur de la Neue Zeit, prit la parole. On lui avait reproché de n'avoir pas fait connaître le sentiment de la rédaction sur les articles de Bernstein. Il s'expliqua. Il attendait que les contradicteurs de Bernstein envoyassent des articles à la ,VeueZeit, « l'organe de discussion du parti »; il. se réservait de parler ensuite. Mais, puisque son silence avait été interprété par quelques-uns comme une adhésion, il aYait décidé de ne pas le prolonger davantage. Et, devant la représentation suprême du prolétariat militant, le théoricien Kautsky, d'une voix rapide, en des phrases brhes, d'une precision saisissante, dit ce qu'il pensait des théories de Bernstein. « Bernstein estime, dit-il, que

I2 LA REVUE SOCIALISTE l'é,·olution se produira désormais dans les luttes économiques sans grandes catastrophes. Le prolétariat gagne toujours plus de droits politiques, toujours plus de puissance cconomique par le mouvement syndical, par l'influence qu'il a acquise dans l'administration des commu11cs,par la formation de sociétés coopératiYes, etc.; ainsi le mode •Je production socialiste recouvrirait peu à peu de son foisonnement le mode de production capitaliste, jusqu'~t cc qu'un jour cdui-ci disparaisse en s'absorbant dans la société socialiste. On a dit que cette opinio11 ttait in'>ensée. ~011, cette opinion de Bernstein repose sur des faits positifs. Elle n'a qu'u11 dcfaut : pour notre malheur, ces faits ne se ra1~portcnt pas à l'Allcmag11e, mais à l'Angletern: .... L'A11gleterre est u11pays tout à fait exceptionnel paï sa structure politique, par les lois Je son évolution politique, par ses tendances politiques. En A1wletcrre la situation est autre que Jans le reste du monde. ~ Grùce :\ son histoire, gràcc à sa situation insulaire, nous y Yoyons un grand Etat sans armée, sans bureaucratie, sans classe de paysans; l'agriculrnre y est de minime importance, - la population agricole ne s'eleYe qu':\ 5 °ode la population totale. Nous Yoyons qu'en Angleterre l'opposition du capital et du traYail est bien moindre que partout ailleurs malgré les progrès économiques, et que le capital anglais est deYenu déjà beaucoup trop grand pour trouyer un abri dans la seule industrie anglaise. Le capital anglais est placé dans le monde entier; la partie du capital placé dans l'industrie anglaise dcYient chaque jour plus minime, et la partie qui a intérêt à l'exploitation des ouniers anglais dcYicnt par là chaque jour moindre. Mais les hommes sont par_naturc disposés à la compassion, et cette disposition s'affirme toujours, lorsqu'elle ne rencontre pas la n:sista11ced'intérêts personnels. Aus~i Yoyons-nous qu'en Angleterre la bourgeoisie soutient les gre\'cs des ouniers, lorsque les sociétés Je capitalistes nu lent anéantir les syndicats. La philanthropie est en Angleterre une puissance, comme en nul autre pays. Par suite il est en Angleterre possible que les ouniers arri, e11t peu ù peu au pouYoir par une Yoie pacifique, sans catastrophe. !\Lüs, cc n'est p,1s une découYerte récente de Bernstein; •Marx le proclamait déjà il y a plus de vingt ans lorsqu'il écriYait que l'Angleterre e~t le pays dans lequel un passage pacifique du capitalisme au socialisme est possible. Possible! Car des catastrophes n'y sont pas inconce\·ables .... Mais nous ne trouvons la même situation qu'e11 Angleterre nulle part dans le monde entier; même dans l'Amérique, qui a d'ailleurs tant de points communs aYec l'Angleterre, nous trouYons une ~ituation toute différente. Nulle part la tendance ù des catastrophes Yiolentes n'est si grande, si menaçante, qu'en Amérique, et déjà l'Amérique suffirait à renverser la théorie de Bernstein. Mais l'état des choses n'est pas différent chez nous, en Europe. C'est partout

LE CONGRÈS SOCIALISTE DE STUTTGART le militarisme au plus haut degré de dhcloppement; partout une bureaucratie, qui régne en maitresse absolue non seulement dans les États monarchiques, mais aussi en France. ous aYons en outre sur le continent européen l'influence prépondérante de la grande propriété fonciére; la bourgeoisie se courbe sous la domination du sabre, elle a cessé d'être une puissance dcmocratique. Ici, chez nous, il n'y a qu'une puissance démocratique, c'est le prolétariat. Nous pouYons peutêtre encore utiliser les restes démocratiques du temps de la jeunesse de la bourgeoisie; mais que la bourgeoisie ait la possibilité de conquérir de nouveaux droits démocratiques, c'est cc qui est inconceYable; cela n'est possible que par le prolétariat lui-même. Si Bernstein pense qu'il faut que nous ayons d'abord la démocratie, pour conduire ensuite pas à pas le prolétariat à la victoire, je déclare que les choses ne peuvent se passer chez 11ous que dans l'ordre inverse, que la victoire de la démocratie a pour condition chez nous la victoire du prolétari:it. ous ne pouvons absolument pas arriver à la vraie democratic sans le prolétariat. Je reconnais que nous ayons là une tâche trcs difficile, car le proletariat ne peut pas s:ins la démocratie atteindre à son plein dévc- •1oppcment' intellectuel. Je reconnais que la route que suit le prolctariat anglais est meilleure, réclame moins de sacrifices, et que nous devons souhaiter de pouYoir sui\'re le même chemin; mais la marche de l'histoire est detcrmin.ée non par de pieux souhaits, mais par les faits, et ceux-ci nous disent que la route des Anglais est impraticable pour nous, que la victoire de la démocratie ne peut résulter que de la victoire du prolctariat. « Croit-on que cette Yictoire soit possible sans catastrophe? Je le souhaite ... mais je ne le crois pas .... Nous Yoyons partout en Europe de grandes catastrophes qui se preparent. L'Autriche n'est-clic pas à la Yeille d'une catastrophe ? L'Italie, l'Espagne, à la veille de catastrophes sanglantes? La France ne s'apprête-t-clle pas à une lourde lutte ·entre la liberté ciYile d'une part, le militarisme et le cléricalisme de l'autre? Et de quoi parlc-t-on en Allemagne? Park-t-on peut-être d'extension des droits du peuple, d'extension du droit de coalition? Non, on parle de coup d'État, de suppression du droit electoral, de maison de force. Telles sont les perspectives que l'on nous oune, et avec ces perspectiYcs quc nous propose Bernstein il est impossible de songer au chemin. Si Bernstein était au milieu de nous, il serait le premier à le condamner, cela est ma ferme conviction.... Aussi continuerons-nous à combattre comme la situation réelle l'exige chez nous et i'ex.ige de nous, et, dans ce combat, nous vaincrons! » Lorsque Kautsky monta à la tribune, l'assemblée venait d'entendre une longue déclaration de Bernstein, dont Bebel ayait donné lecture.

I..J. LA REVUE SOCIALISTE Bernstein donnait un résumé des idées développées dans ses articles de la Neue Zeit; il disait que ces articles étaient l'expression d'une conviction scientifique, et que le vote d'une assemblée ne changerait rien à ses vues. Cette déclar,ltion avait produit dans cette assemblée d'hommes à la fois respectueux de la science et enchaînés de toutes les forces de leur âme à leur passé révolutionnaire, une émotion profonde, pénible. Et bien des consciences n'avaient sans doute pas encore maîtrisé leur trouble, lorsque Kautsky parla. Ce n'était pas un praticien habile, un homme d'action ardent et passionné, c'était un théoricien froid, dont la parole courte, scche, saccadée traduisait la précision d'une pensée scientifique, qui opposait à la tactique évolutionniste et réformiste de Bernstein la nécessité de l'action révolutionnaire. L'alliance de la Science et de la Révolution, qui avait été l'œuvre de }.farx et d'Engcls, et que Bernstein aY,tit voulu briser, était scellée à nou,·eau. Une démonstration scientifique, compréhensive au point d'expliquer l'attitude de Bernstein, avait rassuré les consciences inquiétes. Ce que la plupart aYaient immédiatement senti, comme par instinct, Kautsky venait de l'exprimer par des formules claires, lumineuses. Le silence fut absolu, tant qu'il parla. Dés qu'il eut fini éclata un tonnerre d'applaudissements. L'assemblée s'était prononcée. Un enthousiasme immense Ycnait de saluer la tactique ré\·olutionna1re. Apres Kautsky, Liebknecht parla. Aprés le directeur de la revue scientifique du parti, le rédacteur en chef du journ:tl central; aprcs le théoricien, l'hoïnrne politique, l'agitateur. Et « le vieux soldat de la Rérnlution » parla en réYolutionnairc. Il expliqua que cc qui avait déplu dans Parn1s, c'était son ton doctoral <le magister, l'accent personnel de sa polémique, l'oubli de ce que l'on doit, dans la discussion, ù des camarades. Mais si Liebknecht blâmait en Parvus la forme, il approuvait le fond; chez Bernstein il condamnait le fond, sans réserve: « Si les vues de Bernstein étaitnt justes, dit-il, nous pourrions enterrer notre programme et tout notre passé; nous cesserions d'être un parti prolétarien. » En Angleterre, depuis trois cents ans, les institutions du ;-.1oycn-.\ge n'existent plus. En Allemagne, elles ont survécu. « La bourgeoisie a abdique, et les j1wker, les prétoriens du capital, sont prêts, i chaque instant, à acculer le pays à une catastrophe. Il est insense de ne pas s'attendre à une catastrophe. Jetez un regard sur l'Italie; songez aux événements sanglants de cette année; jetez un regard sur la Hongrie et sur la France ! Qui Youdra affirmer qu'avec le projet de maison de force une eYolution pacifique soit garantie chez nous? Qui Youdra maintenant dire que le temps des catastrophes politiques, des luttes violentes soit passé? Ces luttes, nous ne les voulons pas, mais l'esprit qui anima Bismarck jusqu'à la mort, Bis-

LE CONGRÈS SOCIALISTE DE STUTTGART marck qui ne désirait rien plus ardemment que de pousser le prolétariat sur les barricades, cet esprit règne aujourd'hui encore. Nous cherchons à éYiter les catastrophes, nous, mais nos ennemi.s les préparent. « Plus les antagonismes s'accentuent, et plus il faut que nous soyons unis. Mais au moment oü nous laisserions s'effacer la ligne de démarcation qui nous sépare des partis bourgeois, où nous ne faisons plus savoir aux camarades ce qui est prolétarien et socialiste, ce gui est bourgeois et démocratique, en cc moment la force de notre parti s'éYanouirait. C'est sur le terrain de la lutte de classe du prolétariat que repose la force de notre parti; à l'instant ot'.1nous l'abandonnons, le même phénomene se produit qu'avec la force électrique: si le courant est interrompu, nous nous arrêtons sans force; nous cessons d'être un parti de prolétaires à l'instant ou nous cessons d'être un parti de lutte 1 de classe. « On a prononcé cette parole : « Le mouvement est tout pour « moi, le but final n'est rien ». C'est une grande folie, car un pareil mouvement ne serait rien de plus qu'une course sans plan et sans raison. La camarade Luxemburg a dit inversement : « Le but final est « tout pour moi, le mouvement n'est rien. » Cela est tout aussi faux. Car comment concevoir le but final sans mouYement? Non : notre travail est le mouyement pour le but final, et le but final est le renversement de la sociéte capitaliste. » Le député \Vurm, chargé par le groupe démocrate socialiste du Reichstag du rapport sur l'activité parlementaire du parti, ne fut pas moins radical que Liebknecht et Kautsky : « Jusqu'ici, dit-il en achevant de parler, toutes les divergences d'opinion qui se sont manifestées ici ou là se sont <léYoilées comme des malentendus. Mais si l'heure devait venir où cc ne seraient plus des malendus, alors le parti, par sa représentation suprême, le Congres, devrait saisir luimême le gouvernail, et, d'un solide coup de barre, diriger à gauche le navire du parti ». « La révolution est le fondement de notre existence», déclara-t-il dans la discussion qui suivit. Après les déclarations réYolutionnaircs du théoricien Kautsky, après les déclarations révolutionnaires du Yieux combattant de r848, le Congrès venait d'entendre les déclarations révolutionnaires du porte-parole du groupe socialiste. Et le Congrès aYait salué de ses applaudissements ces déclarations révolutionnaires. Cela étaît dans la logique des choses. Les modérés avaient rompu l'équilibre entre les deux tendances du parti : il fallait, pour le rétablir, que la masse de la démocratie socialiste se portât du côté opposé. La masse de la démocratie socialiste se porta à gauche. L'effort tenté pour faire pencher le parti dans

16 LA REVUE SOCIALISTE le sens de la tactique réformiste s'était heurté à la lourde résistance des intërêts et des énergies révolutionnaires du prolétariat. * * * Les provocations de !'Empereur aYaient aussi contribué à agacer les instincts révolutionnaires. Et le Congrès répondit par des déclarations violemment antimonarchiques aux provocations de !'Empereur. L'Empcrcur, par son toast d'Œynhausen, aYait menacé la classe ounière dans l'un de ses droits primordiaux, dans son droit de grèYe : à Stuttgart, contre )'Empereur, se dressa, fier et Yaillant, le parti de la classe ouvrière, le parti démocrate socialiste. DiYers débats furent l'occasion <leprotestations nombreuses contre le discours d'Œynhauscn; on entendit des paroles hardies, Yiolentes : « Guerre au couteau contre le système du gouvernement personnel! )> (T{a111pfbis auf's ,.Vfessergegm ilas Sysle111des pcrsonlicben Regi111wls), s'écria Schœnlank. Et, pour donner plus de netteté, plus d'éclat à la protestation, le droit de coalition fut inscrit à l'ordre du jour. « Si nous avons décidé de nous occuper de cette question, dit le rapporteur Fischer, c'est parce que nous \'oulons, nous, les représentants de la classe ouvrière allemande consciente de ses intérèts de classe, donner réponse au discours d'Œynhausen, dire cc que nous pensons des menaces exprimées en cette occasion. Les on Hiers allemands ne comprendraient pas notre silence, il serait interprété comme un signe de lâcheté, de faiblesse et de peur! Et, camarades, nous sommes tous d'accord sur cc point, que rien n'expliquerait de notre part de la lâcheté et de la peur. Si !'Empereur, par son toast d'Œynhausen, a promis aux patrons wcstphalicns, pour les prémunir contre les heures de crise, sa protection et son aide, ch bien! nous voulons, nous, parlement ouvrier, exprimer aux ouvriers notre désir de leur venir en aide, en les exhortant à s'armer à temps, pour se prémunir eux-mêmes contre les heures de crise dont les menacé la fureur de persécution et d'oppression de la classe des patrons, du gouvernement de l'Empire et des gouYernements fédérés. » Et Fischer, après avoir mis en lumière l'alliance des classes possédantes et de !'Empereur, après aYoir montré, dans le toast d'Œynhausen, l'indiscutable a,,cu du renoncement à la réforme sociale, la fin du conte fantastique de la« royauté sociale », après avoir signalé les complaisances de la société présente, de ses lois, et surtout de sa police, de sa magistrature, pour les patrons; leurs sévérités pour les ouvriers ; apres aYoir montré combien est limité, aujourd'hui déjà, le droit de coalition des ouwicrs, invitait la démocratie socialiste à organiser dans l'Allemagne enticrc la protestation de la classe ouvricre contre les menaces de l'Em pereur. « La déclara-

LE COXGRÊS SOCIALISTE DE STUTTGART 17 tion du projet dè maison de force, s'écriait-il, est un excellent moyen d'agitation! Tirons parti de cette occasion. Le peu de sentiment monarchique qui peut exister encore çà et là chez quelques ounicrs, ne tardera pas à disparaitre. Il faudrait que 11ous cussio11s des :unes de chiens pétries de lùchcté pour 11ous laisser éternellement traiter d' « ennemi intérieur», de « bande de sans-patrie », et maintenant pour laisser marquer du stigmate infamant du forçat tout ouvrier qui « incite à la grcYc », sans répondre. Si !'Empereur juge à propos de nous jeter le gant, ch bien, nous auro11s le courage de le rclcYer. ~ous aurons le courage, partout et toujours, de dire aux ounicrs que du gouvernement monarchique ils 11'ont rien à espérer, ils ont tout à craindre, et que la condition préalable de b victoire définitiYc de la classe ouvriére, ainsi que de la suppression de la domination de cl.1ssc, c'est la lutte, et la lutte victorieuse contre la pensée monarchique. >i Les applaudissements forent frénctiques. La salle était comme emportée par une passion violente. Des scntimc11ts antimonarchiques, depuis longtemps accumulés, depuis longtemps contenus, éclataient enfin. On sentait qu'un souflle républicain faisait frémir ces :imcs. Quelque chose de nouveau et de gra\'e venait de se passer. * * * Ce rapport de Fischer fut fait le mcrcr!ldi soir, à la suite des <le bats sur la tactique. Pendant trois journées, le parti aYait montré son ardeur à la lutte; il avait affirmé, contre les modérés, sa foi révolutionnaire; il venait de répondre, par la menace, aux menaces de !'Empereur. Jusqu'ici, les délibcrations du Congres a\'aicnt manifesté les énergies révolutionnaires de la démocratie socialiste allemande; la séance du jeudi matin ré\·éla d'autres ressources. Elle fut consacrée à la question de la protection du tra,·ail dans les mines. Le députe Sachsse, ancien mineur, exposa devant le Congrès la situation des mineurs. Il parla de l'accroissement du nombre des accidents, attira l'attention de l'assernblec sur l'insuffisance de l'inspection des mines, sur les fraudes coutumières chez les patrons, sur la négligence et les complaisances des inspecteurs, sur les abus du marchandage. Il moti\'a un ordre du jour signé dès délegués des districts miniers, et contenant les revendications des minems : établissement de la j_ournée maxima de huit heures, y compris la descente et l'ascension; suppression du marchandage; pour les hommes, interdiction du travail dans la mine au-dessous de dix-huit ans; pour les femmes, suppression complete du travail dans la mine; extension du contrôle par l'adjonction d'inspecteurs ou,Tiers, <'.:lupsar ks ouvriers et payés par •l'État; nomination d'inspecteurs spéciaux pour les fosses 2

18 LA REVUE SOCIALISTE infectées de grisou; installation de bains et de <louches pour les mineurs. Le groupe socialiste du Reichstag était chargé de réclamer une loi d'Empirc conforme à ces reYcndications; jusqu'.\ l'établissement <l'une loi d'Empirc, les députés socialistes des di\'crs Landtags dcYaient demander, dans chacun des États de la Confédération, une reforme législatiYe en cc sens. L'assemblée a\'ait écouté S.1chssc d.rns le plus profond silence. On aYait seulement entendu, par instants, au récit de certains faits, quelques cris d'indignation. Quand il eut fini de parler, un délégue demanda que l'on vot.it, sans discussion, l'ordre ,<lujour soumis à l'assembke. N'était-il pas c\·ident qu'elle le \'Oterait ù l'un,111i111itéB?ebel se lc\·,1et dcrnand,1 que l'on laiss.h Ycnir :\ la tribune tous les délégués des circonscriptions minières qui You<lraicnt park,·. L'assemblée s'instruirait de nou\·eaux L1its et de nouYellcs expériences. Et l'assemblée écouta les plaintes des mineurs. Les jours précedents,c'étaient surtout les lettrés du parti, les docteurs, les acadé111iq11cs, le socialistes Yenus de la classe bourgeoise, qui aYaicnt pris part aux débats. Dans cette séance 011 n'entendit que des ouwiers. Et cette séance purement ouvriére fut celle qui manifesta de la façon la plus saisissante les ressources latentes de cc grand parti. Les délégués mineurs dis,1icnt cc qu'ils aYaient YU.Et leur langage· simple, précis, atteignait parfois :i la plus haute éloquencL. .i\ traYers leurs paroles, il semblait que l'on entendit monter des profondeurs et des ténébrcs de la fosse comme l'écho lointain <lemiséres sans nombre. Recueillie et attentiYc, l'assemblée écoutait. Et l'on ne sa\',lit qu'admirer danntagc, de la beallté de cet enseignement que des ouHiers donnaient à leurs camarades, ou de l'ardeur à apprendre, à écouter, à étudier à fond les problèmes, de cc grand p,uti de combat qui est en m0mc temps un parti de recherches scientifiques. Cette séance révéla sous un autre: aspect la puissance du mou\·ement socialiste en Allemagne. Elle manifesta sa force d'ora.1nisation ~- 0 1:11manifestant les relations qui existent dans la democratie socialiste allemande entre le mOU\'ement syndical et le mouyement politique. Une catègorie d'ouvriers, les OU\Tiers mineurs, venaient exposer:\ la repr0sentation suprême de la classe OU\'l'ièreorganisée politiquement, au Congrés du parti démocrate socialiste, les revendications formulées dans leur organisation syndicale, dans leurs congres corporatifs; ils vcnai1:11tdemander au Congrès politique de la démocratie socialiste de faire siennes les rc\'t:ndications de leurs connrés corporatifs· ils ve- "' ' naicnt demander à l'ensemble de la classe ouwiére organisée politiquement de donner l'appui de sa puiss,tncc politique aux revendications de leurs syndic,1ts de mineurs; ils venaient àemander. au Congrès du parti de chargn ses rcpn:sentants dans les parlements, au Reichs-

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