La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVIII- vol 02

LA REVUE SOCIALISTE . TOME XXVIII . , , ., - 1 . 1

t.A REVUSEOCIAJT~E Fondée par Benoît MALON I DIRECTEUR, Gustave RÔUANET TOME XXVIII '(JUILLET-DÉCEMBRE 1898) .. PARIS LIBRAIRIE DE LA REVUE SOCIALISTE 1 78, Passage Choiseul; 78

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LES ÉLECTIONS EN BELGIQUE Les Élections en Belgique « Il n'y a rien de changé en Belgique, il n'y a qu'un député ciérical de plus », disait un journal hongrois, paraphrasant un mot célébre, le lendemain des scrutins de ballottage du 29 mai dernier. Au Sénat, en effet, les pertes des libéraux et des cléricaux se compensent. Quant a la Chambre des Représentants, elle se composait, avant le renouvellement par moitié, qui vient d'avoir lieu, de : r r r cléricaux, 12 libéraux et radicaux, 29 socialistes. Elle compte aujourd'hui 112 cléricaux, 12 radicaux et 28 socialistes; mais, si l'effectif des fractions parlementaires n'a guére varié, si tout se borne, à ce point de vue, au gain d'un siége par le gouvernement, il (audrait bien se garder d'en conclure que, depuis quatre ans, la masse électorale n'ait pas subi de profondes transformations. Aux élections de 1894, qui, par suite de la revision constitutionnelle, eurent lieu simultanément dans tous les arrondissements du pays, le chiffre total des voix se répartit comme suit : Socialistes Libéraux Cléricaux Démocrates chrétiens 334.500 544.237 23.000 Aujourd'hui, si l'on additionne les résultats des deux renouvellements partiels de 1896 et 1898, la situation respective des partis se trouve radicalement modifiée : Socialistes Libéraux CléricauK Démocrates chétiens 1896. 210.609 179.017 450.952 22.058 1898. 323.715 182.290 397.095 36.926 Total 534.324 361.307 848.047 58.984 Soit. -. + 199.824 - 182.980 - 96.779 + 35.984 De la comparaison de ces chiffres, il résulte que : 1° Les socialistesd,epuisquatreans, 011! gagnéprèsde deux crnt mille voix. Leurs contingents électoraux représentent plus du quart de l'en-

2 LA REVUE SOCIALISTE semble des suffrages. (Rcm:irquons cependant que, parmi les cinq cent mille suffraaes comptés comme socialistes se trouYcnt ceux des radicaux, qui on~fait alliance :ivec le Parti oun-ier. On peut éYaluer leur nombre ù cinquante mille, au m:i:,imum.) 2o Les /ibérnur, qui déjà n'avaient plus gran<l'chose .\ perdre, 011t vu Jt,urs~ffectifsse réduire de 182,980 voix. Ils l'.:taientnne Yingtaine à la Chambre, au lendemain de la revision. Trois ou quatre <l'entre eux _ rari 11a11/e;s,,.gurgite vnslo - y représentaient spécialement l'ancien parti doctrinaire. Ceux qui restent maintenant sont des radicaux, dont les votes à b Ch:imbre se confondent aYec ceux des socialistes. 3o Les cléricaux, entamés <l'une part par les socialistes, de l'.1utrc par les démocrates chrétiens, 11'011p/lus ln 11111jordit1è111les t'orps électoral. Libéraux et socialistes, en effet, malgn'.:le vote plur.il, - si av:intagcux aux conservateurs - n'ont obtenu, en 1896 1898, que 895,63 r voix, contre 848,0_~7données anx cléricaux. Soit donc, sans compter les voix des démocrates chrétiens, plus de 47,ooo YOixde majorité antigouYernemcntales. Et cependant, i chaque élection, la m:ijorite pnrlm1mt11ire :iugmente : 57 voix en 1894, 70 en 1896, 72 en 1898. A mesure que le parti clérical recule, le nombre de ses dcputés Ya croissant, gr,\ce aux scrutins <ll'b. allottage. Les bourgeois libéraux, qui ébranlent le colosse au premier tour, en haine <lela calotte, le consolident au second tOnr, par crainte du bonnet phrygien. C'est ainsi qu'aux élections de 1896 24 cléricaux sortants, en ballottage avec des soci:ilistes, furent réclus, à la fayeur des Yoix libérales, qui les aYaient mis en échec huit jours auparavant. Cette année encore, le même phénomène s'est produit : les quatre députés socialistes de Verviers, qui :1Y,1ientobtenu, le 22 mai, 2,000 Yoix de plus qu'en 1894, ont été écrasés, le 29, par Ll coalition clérico-libéralc. Par contre, grâce au ralli'cmcnt d'un certain nombre de radic;:i.ux,nous avons gagné trois siéges dans les ,1rronJisscn1<.:ntdse Thuin et de Huy. En somme donc, malgré la formidable apparence d'un gouYerncment clérical s'appuyant sur plus des deux tiers de la représentation nationale, il faudrait bien se garder de croire que nous YiYons en pleine théocratie et que la Belgique - cc paradis du libl!ralisme - s'est transformée, depuis quelque quinze ans, en une Y,1stec.1pt1cinière. Si fanatiques que puissent être nos cléricaux, ils ne peuYcnt oublier que, minorité dans le pays, leur prépondérance au Parlement n'est duc qu'aux. doubles et triples Y0tes de la bourgeoisie et ;\ l':ippoint, dans les ballottages, de la grande moitié des électeurs libéraux. Aussi leur politique diffère+elle beaucoup moins qu'on pourrait le croire de celle des opportunistes français, depuis le régne dé l'esprit

LES ÉLECTIONS EN BELGIQUE 3 11ouveau. En somme, les rcpublicains du parti de M. Méline doivent compter avec les cléricaux; en Belgique, ce sont les cléricaux qui doivent compter avec les libéraux conservateurs; mais, au fond, dans l'un et l'autre cas, c'est l'alliance des coffre-forts qui gouverne, avec l'ap pui des populations rurales et contre le prolctariat industriel . .Seulement, a mesure que l'axe des partis se déplace, que les anciennes classifications perdent leur importance, que les capitalistes, cléricaux et franc-maçons, se rapprochent et se font de mutuelles avances, les éléments prolétariens de nos deux partis historiques s'en détachent de plus en plus. , Déja, clans certaines régions de la \1/allonnie, et surtout dans la Hesbaye, qui étend ses champs de blé et ses terres a betteraves autour des bassins houillers, a travers toute la Belgique moyenne, la majeure partie du prolétariat rural, et un grand nombre de petits cultivateurs, confondent désormais leurs suffrages avec ceux du prolctariat industriel. C'est aux campagnes, travaillées par une incessante propagande, que nous devons, pour une large part, l'accroissement du nombre de nos voix, depuis quatre ans. Aussi avons-nous le droit d'espérer que, dans un avenir prochain, les derniers députés cléricaux, qui ne doivent leur élection qu'à la bourgeoisie libérale, disparaîtront des provinces industrielles du pays wallon. • Dans la région flamande, oü les cléricaux regnent en maîtres, l'évolution politique sera beaucoup moins rapide : il n'y a pas un seul député d'opposition dans toute cette partie du pays, qui comprend la moitié dn Brabant, les deux Flandres, le Limbourg et la province d'Anvers. • Néanmoins, ici encore, de graves symptômes de décomposition se manifestent dans les anciens partis. Si les libéraux wallons sont dévorés par les socialistes rouges, les cléricaux flamands sont menacés par les démocrates chrétiens, qu'ils appellent les (< socialistes verts i>. C'est en 1894, dans l'arrondissement d' Alost, que le ChristeneVolkspartij se manifestant pour la premiere fois, parvint a faire élire l'abbé Daens, un prêtre démocrate qui défendit, avec réelle énergie, pendant la derniere législature, les intérêts des ouvriers et des petits cultivateurs flamands. Désespérant de le vaincre, les conservateurs le firent condamner au silence : l'évêque de Gand lui défendit de demander le renouvellement de son mandat. L'abbé Daens obéit, mais ceux qui s'étaient flattés d'e1~finir avec le daensisme doivent se convaincre aujourd'hui ,- qu'ils se sont lourdement trompés. C'est dans tout le pays flamand, en effet, que la poussée démocratique se manifeste et que le mécontentement fait explosion contre le cléricalisme officiel.

4 LA REVUE SOCIALISTE Aux élections derniércs, partout oü des catholiques di~sidents, plus ou moins teintés de dcmocratie, ont pose leur candidature contre les deputés sortants, ils ont été élus à des majorités ccrasantes. Dans l'arrondissement de Saint-Nicolas, par exemple, les quatre députés cléricaux restcrent en ballottage avec deux socialistes, tandis qu'un petit cultivateur, sachant à peine écrire, et ne connaissant pas nn mot de français, passait, au premier tour, avec une formidable majorité. A Termonde, le ministre de l'agriculture, ballotté avec un démocrate chrétien, ne dut sa victoire, au second tour, qu'a des moyens de pression scandaleux et a l'appoint des libéraux conservateurs; mais c'est surtout à Alost et a Gand que les tentatives de rapprochement gui se produisirent entre les divers partis d'opposition donnerent à la bataille électorale un intérêt considérable pour l'avenir. Dans ces deux arrondissements, en effet, les socialistes gantois, appuyés par d'autres fédérations du pays flamand, avaient préconisé et defendu contre des attaques assez vives, au sein du parti, une tactique nouvelle : le cartel de tous les partis d'opposition, dans le but exclusif de faire triompher le suffrage universel pur et simple, avec la représentation des minorites. Le Congres du Parti ouvrier, réuni à Verviers aux Pâques derni6res, déclara que cette tactique n'était pas contraire a la ligne de conduite gcnérale du Parti, mais a la condition expresse que l'on fasse appel a tous les partis d'opposition quels qu'ils soient, et que l'on exige de tous les adhérents au cartel des engagements formels et précis, au sujet du suffrage universel et de la revision immédiate de la Constitution. C'était écarter les libéraux doctrinaires, qui firent bande à part, et ouvrir les portes toutes grandes aux démocrates chrétiens, ou plutôt à ceux parmi les démocrates chrétiens qu'on appelle les sauvages, les scbismocrates, les « socialistes Yerts >), pour les distinguer des démocrates chrétiens apprivg.iscs, domestiqués par les conservateurs. Ces avances, au surplus, ne furent pas accueillies. Les gens du ClJristweVolhspartij prcferaient lutter seuls, avec des listes partielles, craignant de s'aliéner les paysans catholiques qui forment le gros de leurs troupes. Bref, le cartel se trouva réduit a une coalition entre les socialistes et les éléments les plus radicaux du liberalismc. A Gand, où les clericaux luttaient contre quatre listes d'opposition (cartel, libéraux, démocrates chrétiens et commercants) la liste , , du gouvernement triompha, mais avec une majorité fort réduite. A Alost, oü les democrates chrétiens, les libéraux et les socialistes présentaient des listes partielles qui s'appuyaient mutuellement, les cléricaux l'emportèrent également, grâce a l'absence de plusieurs milliers d'ouvriers qui traYaillent a l'étranger pendant la belle· saison.

LES ÉLECTIONS EN BELGIQUE 5 C'est d'ailleu(s pour arriver à ce résultat, pour se débarrasser de ces Landgrenger, que les élections, fixées d'abord en octobre, ont 1:tc reportées à la Rn de mai. En résuiné donc, la tache noire cléricale continue à counir la moitié flamande du pays; les socialistes dominent dans les proYinces de Liège et du Hainaut; dans le reste de la \Vallon nie (Namur et Luxembourg) les différents partis se partagent la représentation. Aux élections de cette année, nous avions tout à perdre et p;1s grand'chose à gagner. Dans les provinces wallonnes, tous les socialistes, à l'exception d'un seul, étaient soumis à réélection : nous avons perdu quatre sièges, mais nous en avons gagné trois. Dans les provinces flamandes, tous les dcputés sortants ctaicnt catholiques : trois ou quatre d'entre eux ont étc remplacés par des dissidents; les socialistes ont gagné beaucoup de ,·oix; les démocrates chrétiens ont fait de notables progrès, mais, si le Gotterdremmenmg commence pour le clèricarisme officiel, il faudra de longues annces encore pour que les populations flamandes, économiquement et socialement arriérées, entrent résolument dans les voies du socialisme. Le plus prochain avenir appartient plutôt dans la Fl:indre à la démocratie ou, plus exactement, à la démagogie chrétienne. Inutile d'ajouter que la propagande du Cbris/e11eVolhspartij nous prépare le chemin et aplanit nos sentiers. Les élections prochaines, pour l'autre moitié du pays, auront lieu dans deux ans. Cette fois, nous n'aurons rien à perdre. et tout ;\ gagner : un seul ·socialiste sortant dont la réélection est certaine; un grand nombre de conservateurs élus à de très faibles 1najorités et dont nous pouvons légitimement escompter la défaite. Cette année, les socialistes étaient sur la défensive et leur résistance a été victorieuse. En 1900, ils prendront l'offensive avec l'ardent espoir de conqu-érir des positions nouvelle~. E. VANDERVELDE.

6 LA REVUE SOCIALISTE NOTRE DÉCADENCE ÉCONOMIQUE Il y a deux ans environ, dans un article ( I) qui nous Yalutd'assez vives ripostes de la presse opportuniste et protectionniste, nous signalions la crise économique, la décadence commerciale ou la France se débat depuis 1891-1892. On contesta alors nos statistiques: on tenta dt: réfuter nos arguments; on affecta de conclure à un développement continu de notre activité industrielle, de nos éch:rnges dans le monde. Un organe qui recevait l'inspiration directe du président du Conseil - la République Jra11çnise - profita même de la polémique qui s'ouvrit pour célébrer sur le mode triomphal les services et ks résultats de la politique mélinistc. Nous avons estimé qu'il convenait aujourd'hui, à l'aide de chiffres plus récents et de documents tout frais, de reprendre notre démonstration. Nous ajou\erons tout de suite que depuis deux ans un revirement d'opinion s'est produit dans notre pays et que la diminution de notre rôle économique sur notre continent - et sur les autres - a été admise et déplorée par beaucoup de publicistes, en dehors même de l'opposition d'extrême gauche. Mais par un contraste assez étrange - quoique fort explicable - ce mouvement d'idées qui se traduisait, soit en librairie, soit dans la presse par des études suggestives, coïncidait - au Parlement - avec une affirmation presque ininterrompue du système protectionniste, au moins partiellement responsable du mal. Comme nous le verrons plus loin, les tarifs de 1892 ont été a diverses reprises aggravés, sur des points spéciaux, au cours de la dernicre législature. L'immense majorité de la Chambre élue en 1893, c'est-à-dire au lendemain de l'application de la loi douanière, était favorable au régime auquel M. Méline avait attaché son nom. La difficulté avec laquelle fut élaborée la convention franco-suisse, jugée pourtant indispensable par les rédacteurs mêmes du tarif en viguenr, atteste la tenacité de l'orthodoxie protectionniste. Il est assez douteux (1) Voir la Re1111e socialiste du I S aoùt 1896 : Les résultats du système M!!Îine.

NOTRE DÉCADENCE ÉCONOMIQUE 7 que la ChambFe de 1898, élue en pleine crise du pain, parmi les protestations véhémentes des municipalités des grandes villes, affiche autant d'intransigeance. La dépression de nos échanges a été consignée, prouvée, sinon expliquée, à la fin de l'année dernière, par un document parlementaire dont la presse quotidienne s'est sur le champ emparée. Nous voulons parler du rapport de M. Charles Roux - alors député de Marseille - sur le budget du commerce. M. Charles Roux n'est pas des nôtres; il appartenait à la majorité rétrograde qui soutenait M. Méline, et qui, dans tous les ordres d'idées, au dedans etau dehors; a valu à la troisit:me République un scandaleux abaissement. Le document auquel nous faisons allusion a eu toutefois le mérite de rouvrir un procès que les opportunistes libre-échangistes et leurs org:ines - le Tt'11Jps et les Débats en particulier - avaient fermé durant deux ans, par dcfércncc pour le président du Conseil, - sinon par intérêt de c,assc. La crise que la France traverse depuis 1891 a été sans cesse s'aggravant. En prenant les chiffres du commc1:ce extcrieur, on essaiera peut-être de dire, sans la nier, qu'elle est restce stationnaire. Mais en prés~nce des progrès constants de nos rivaux, la stagnation même de nos exportations nous constitue une inférioritc qui va s'accentuant d'année en année, tandis qu'elle perme't à des États considérés comme secondaires de se rapprocher méthodiquement de nos propres totaux. Notre décadenc ne se marque pas d'ailleurs seulement dans nos ventes à l'étranger: elle se trahit également, et de façon plus saisissante encore, dans la statistique de nos ports, de notre marine marchande, dans le mouvement général de nos services de transports. Il ne faut point s'illusionner : la France est en recul. Nous en avons assez dit pour laisser entendre que cette dépression n'est pas commhne :\ toutes les nations, mais qu'au contraire elle nous est spéciale, ou que tout au moins, elle nous a frappés'avec une particulière intensité. Ç'a été le grand argument des protectionnistes, dans les années qui suivirent immédiatement la mise en vigueur du tarif de 1892, d'alléguer les réductions sensibles qu'accusaient les tableaux douaniers. de l'Ancien et du Nouveau Monde. Il y a eu en effet pour plusieurs raisons, - et les modifications, en sens divers, des systèmes de la plupart des puissances n'y sont pas étrangères, - une série de deux ou trois années mauvaises pour tous les peuples. En 1892, 1893, 1894, même au début de 1895, les échange~ se sont partout restreints, mais il convient. d'ajouter sans retard que les atteintes n'ont pas été partout égales, et que la France a infiniment plus souffert que ses concurrents. La fin de 1895 et r 896 ont été au contraire signalés par une universelle reprise des affaires, par une recrudescence des achats et des ventes qui ont porté les statistiques commeociales de \ I

8 LA REVUE SOCIALISTE la majorité des nations, soit :iux résultats de 1890-1891, soit même a des rcsultats jusqu'alors inconnus. Seule ou presque seule, la F:ance n'a gncrc bénéficie de cc retour de fortune. L'Allern:igne, les EtatsUnis, l'Angleterre, les Pays-Bas-pour ne citer que ceux-là - dépassaient les meilleures annces d':iutrefois. Notre part dans les échanges totaux du monde, comme dans le mouYcrnent de la navigation, se trouvait soudain réduite, en de fortes proportions. Nous allons essayer de justifier plus loin, en citant des chiffres - et nous nous excusons à l'avance de produire autant de documents d'une lecture aride -les conclusions que nous avons tenu a formuler par avance. Sans prétendre a une rigoureuse exactitude que ne comporte guère l'imperfection de nos publications officielles, sans \'iser a une « actualité» absolue, que nous interdisent les retards de nos administrations de toute nature (r), nous tâcherons de préciser les faits. Nous ne doutons pas au surplus, car les conserYatcurs n'avoueront jamais l'échec de leur politique, que nos ad\'ersaires ne viennent contester nos conclusions. Mais une nouvelle joute - courtoise - aYcc eux n'est point faite pour nous déplaire et nous serions fort heureux, au contraire, qu'un debat loyal pùt jeter un peu plus de lumière sur notre situation - et pour tous les citoyens. Ce n'est pas seulement le procès du protectionnisme que nous voulons entamer ou renouveler ici. Le revirement d'opinion qui s'affirme depuis 1896, et que nous signalions tout à l'heure, laisse supposer que ce système est Mjà atteint, et que, tôt ou tard, il succombera a ses propres excès. La récente crise du pain, en forçant l\,I. tvléline lui-même à snpprinwr rnomcntanement les droits, a porté un coup terrible au régime de 1892. Désormais il est condamne a se disloquer, a se dissoudre sous la poussée des cvénements. Batailler doctrinalement contre lui est presque superflu : il suffit de mentionner les resultats acquis. La responsabilité de la dépression industrielle, commerciale, maritime, etc., de la France remonte, par dela le systcme douanier luimêmc, à l'ensemble de la politique économique qui a cté sui,•ie chez nous depuis une douzaine d'années. Alors que les grandes puissances, nos rivales, perfectionnaient leur outillage, consacraient des millions, des centaines de millions à améliorer leurs voies de communication, leurs ports, etc., nos gouvernements successifs restaient immobiles. (1) Nous n~ cesser~ns de y~otester contre la lenteur aYec laquelle les statistiques du mouvement econom1que general sont communiquées au public. Les O'Ouvernements étrangers. allcman~, anglais, amcricain, vont autrement vite en besognt Nous ajouterons que le dernier ta~leau de la navigation (1896) ne donne qu'une idée très insuffisante de la circulatton dans nos ports. Il n'autorise aucune comparaison avec les tableaux antérieurs.

, NOTRE DÉCADENCE ÉCONmlIQüE 9 On nous permettra momentanément d'abandonner la critique soci:i.- liste qui s'a"ppliquerait à doses égales à l'Allemagne, au RoyaumeUni, etc., et à notre pays. Dans des conditions identiques, avec un régime social uniforme, les puissances dont nous subissons :i.ujourd'hui la concurrence victorieuse, ont su autrement organiser leurs ressources, stimuler l'activité nationale et multiplier leurs débouchés. Tandis que chez nous, en dépit des lots promulguées, des études faites, des intérêts généraux reconnus, les grandes entreprises de trav:i.ux publics restaient suspendues, paralysées, l'Allemagne poursuivait avec une prodigieuse promptitude l'achévement de ses plans de canalisation, les ·pays-Bas se dotaient d'un port de premier ordre qui l'emporte en circulation sur le premier de nos m:i.rchés. Plus loin, nous produirons une longuè liste des cré:i.tions, des remaniements dont l'urgence chez nous n'était contestée de personne, et que le ~léveloppement éventuel de nos échanges intérieurs et extérieurs exigeait impérieusement. Si l'on recherche la respons:i.bilité des retards apportés à l'exécution, on voit qu'elle incombe aux hommes, au parti politique qui a mis depuis vingt ans la france en coupe réglée et qui n'a cessé de suhordonner a des intérêts personnels, à l'enrichissement de ses affidés, le développement même de l:i. fortune publique et du prestige national. C'est ce parti, que 11ous n'avons pas besoin de designer autrement, qui a donné aux compagnies de chemins de fer un pouvoir sans autre exemple dans le monde. C'est par lui que les droits, les plus légitimes revendications de certaines de nos régions, ont été inclinés devant la voracité d'appétits des actionnaires des voies ferrées, et que les produits étrangers ont pu jouir, à l'entrée, de scandaleux tarifs de faveur; c'est grke à lui que des spéculations privées ont pu parfois faire ajourner des travaux d'utilité générale qui fussent venus ruiner leur attente. Soucieux de dériver vers le dehors, vers on ne sait quel rêve de gloire, l'attention du p,1ys, il a jeté des milliards dans l'abîme colonial. li faisait miroiter à la fois les victoires escomptées et les profits incertains, les « placements de pères de famille». Ainsi le Tonkin, le Dahomey, le Soudan, Madagascar ont dévoré de monstrueux budgets de guerre et de fonctionnarisme outrancier, pendant qu'on abandonnait la colonisation nécessaire du dedans, la mise en valeur des richesses naturelles dont la conquête ne coûtait point de sang, - mais, il est vrai, ne surexcitait point la fureur militariste. L'opportunisme a laissé la France en friche:; il a ouv~rt des crédits illimités à l'aventure coloniale qui jusqu'ici n'a jamais ·engendré le moindre résultat économique (r). (1) Voir dans la Revue socialiste des 15 janYier et 15 février 1898: La Colonisation sous la troisième République. • \

IO LA REVUE SOCIALISTE En mê~ temps l'Allemagne concentrait toutes ses voies ferrées aux mains de la puissance publique, et donnait à la collectivité un magnifique outillage de rails, de wagons, de canaux q_ui ~'étaient exploités que pour le profit commun. Elle se gardait bien, en dépit d'erreurs momentanées, de pratiquer la grande et coûteuse colonisation militaire. Cette simple et brève comparaison n'expliqt-1et-elle pas son facile triomphe; n'éclaire-t-elle pas à la fois les raisons profondes de notre decadence économique? * * * La Chambre qui s'est séparée le 3r mai a été plus avant encore dans la voie du protectionnisme que celle de 1889-1893. Il est utile de relever le fait, car les expériences des deux premicres années des nouveaux tarifs eussent pu édifier la représentation nationale sur leur efficacité ou plutôt sur lem action néfaste. Les convoitises particulières qui s'é,taient affirmées avec si peu de scrupule, lors du débat sur la grande loi de 1892, et dont les coalitions transitoires a\'aient emporté de si étranges relèvements des taxes d'entrée, ont poursuivi victorieusement leur œuvre. Si devant la réduction ruineuse de nos importations en Suisse, force a été au gouvernement de faire brèche au principe de la clôture des frontières, le Parlement, par ses votes successifs, a plus que compensé les abaissements, d'ailleurs minimes, consentis alors sur certaines denrées. ; En 1894, le droit sur les blés est porté à 7 francs; les savons, glucoses et amidons et les fruits secs sont surtaxés; en 1897, le régime est aggravé pour les importations de porcs, de viandes fraîches 'ou salées; les mélasses étrangères sont surimposées; ,•ers la même date, le cadenas depuis longtemps réclamé par nos agrariens est introduit'dans la législature; en 1898, la Chambre s'occupe tour à tour, et naturellement dans le même esprit, du plomb et de ses dérivés, de l'acide borique, des chevaux, mules et mulets. Nous n'ayons pas la prétention ici d'énumérer tous les articles sur lesquels le protectionnisme a reçu satisfaction; il nous a suffi d'indiquer, par des exemples puisés dans les divers ordres de la production, les tendances qui ont animé la dernière Chambre. Nous n'entendons pas d'ailleurs discuter les arguments qui ont pu influer sur l'issue de tel ou tel débat; nous n'insisterons même pas sur la question du plomb qui mcriterait pourtant, par ses étranges dessous, une étude approfondie. Nous nous bornerons à constater que tons les votes de relèvements de taxes ont été émis à de très fortes majorités. Elles se sont élevées an moins à 327 voix, aux plus à.422,

-::-,------,-.,--,-----...,....-~--~., NOTRE DÉCADENCE ÉCONOMIQUE I C pendant que les minorités oscillaient entre ces deux extrêmes : 95 et 169 .. • Il est intéressant d'observer, dès à présent, que la décadence économique de notre pays a coïncidé avec un regain continu du protectionnisme. * * * De 1890 à 1896, le commerce extériem de la France (commerce spécial) a baissé presque exactement d'un milliard. Mais ce n'est pas l'année 1890 que nous prendrons pour premier terme de comparaison; mieux vaut choisir 1891, à la veille de l'application des nouveàux tarifs douaniers: d'autre part l'on pourra s'étonner que nous ne prolongions pas nos tableaux comparatifs jusqu'en 1897. Nos adversaires prétendront même peut-être, que nous avons esquivé les statistiques du dernier exercice pour ne pas ruiner nos conclusions, en signalant l'augmentation assez considérable de nos sorties dans les douze derniers mois écoulés. Notre justification ne sera point malaisée; si nous nous arrêtons au 31 décembre 1896, c'est que nous ne connaissons encore que les résultats provisoires de 1897. Ces résultats provisoires accusent, il est vrai, une plus-value de 275 millions par rapport à 1896, sur nos veptes au dehors: mais comme l'on sait, il y a parfois loin d'un résultat provisoire à un. résultat dé.fi11itif et i 1 suffirait d'une légère diminution des prix pour que la majoration enregistrée se réduisît à rien ou presque rien. C'est donc dans l'intérêt de la justesse même de nos déductions que nous avons resserré notre champ d'observation. Nous devons ajouter que si les résultats provisoires de 1897 sont satisfaisants, ceux du premier trimestre et surtout • des cinq premiers mois de 1898 le sont infiniment moins. La réduction aux §Orties du 1er jan,·ier au rer juin n'a pas été inférieure à 132 millions. I. - TABLEAU DU COMMERCE SPÉCIAL DE LA FRAXCE (ENTRÉES ET SORTIES COMPRISES) ,, 1 En millions de francs 1891 1892 1893 189-1, 1895 1896 8. 337 7.648 7.089 6.928 7.092 7. 198 En somme, dans la période des six dernières années dont nous présentons les totaux, notre commerce spécial a baissé de plus de 1,100- millions. "'

12 LA REVUE SOCIALISTE Procédo11s maintenant à la décomposition des chiffres que nous nnons de reproduire : JJ. - T:\ULEAU DES IMPORT.\TI0'.'-1S En millions 4. 188 Nos entrées ont diminué de pres d'un milliard; c'est là un rcsultat qui doit réjouir nos protectionnistes, mais par malheur leurs theses ne se soutiennent point. Ils prétendaient réduire les importations, en augmentant les exportations, ou tout au moins en les 111aillie11autslalio1111aires. A premiére vue, leurs promesses semblaient assez aventureuses, car l'étranger ne peut nous donner sa clientèle si nous lui refusons la notre. Passons aux faits cconomiques. Ill. - TABLEAU DES EXPORTATIONS 3,570 3,373 3. ..j.00 Depuis 1891, nos ventes au dehors ont baissé exactement de 170 millions aprés avoir accusé, au minimum, une dépression de prés de 500 millions en 1894. Nous allons noter que cette restriction des échanges se distribue entre la plupart des puissances en relations avec nous; et qu'elle porte de même sur la majeure partie de nos articles. JV. - TABLEAU DES EXPORTATIONS PAR PAYS Angleterre Belgique . Allemagne États- Unis . Suisse . Italie. Espagne Br0sil Argentine. 1.012 1.027 500 502 364 355 247 240 234 227 125 l 3,2 181 134 102 69 52 62 961 504 336 204 172 128 Il 3 75 59 912 .1-78 324 185 129 98 108 80 50 999 -1-96 333 288 163 134 108 75 43 l .030 501 339 224 179 l I 5 100 68 56 Sur les dix pays gui occupent les premiers rangs dans notre exportation, deux seulement ont accru leurs achats, l' A1;gleterre et la République Argentine, et encore dans des proportions trés modestes· • ' •

NOTRE DÉCADENCE ÉCONOMIQUE un autre a maintenu les siens, sept autres les ont réduits, et parfois de 23 °/o (Suis~e), de 30 °/o (Brésil) ou même de 40 °/o (Espagne). V. - TABLEAU DES EXPORTATIONS (PAR ARTICLES) En millions de francs ' ' 1891 1896 Objets fabriqués l . 92-8' l. 912 --- --- Tissus de laine . 327 294 de soie 245 247 Vins 245 242 Bimbeloterie . 152 160 Vêtements et lingerie 133 98 Outils et ouvrages divers. 89 85 Fromages et beurres. 91 82 Peaux. 79 62 Eaux-de-vie 75 58 --- 1.436 1.328 --- Ainsi, en prenant les objets fabriqués qui constituent à coup sôr la partie la plus importante de nos ventes ;\ l'étranger, on obtient ce rés~1ltat que les neuf rubriques les plus considérables accusent au total une moins-value de I08 millions : deux seulement sont en augmentation insignifiante, les sept autres ont subi des réductions qui vont jusqu'a plus de 35 °/o pour les vêtements et la lingerie. Les protectionnistes ont coutume, pour défendre leur systéme, de contester la portéë comparative des statistiques en millions de francs. Ils alléguent les dépréciations qui frappent les denrées, et qui tiennent surtout a la crise du métal blanc, pour dénier toute signification aux tableaux que nous avons présentés. Aussi, pour les confondre et pour ,se mettre à l'abri de leurs subtilités, convient-il <le compléter les statistiques en valeurs par des statistiques en poids. Ici, l'unité étant invariable, tout expédient de raisonnement est d'avance condamné. VI. - TABLEAU DU COMMERCE (ENTRÉES ET SOJ{TIES) \ r89r 1896 Commerce par mer .. 20. 900. ooo tonnes 20.000.000 - 900.000 par terre .. 14.700.000 14.600.000 - I00.000 35 . 600. ooo tonnes 34.600.000 - 1,000.000 ,Le commerce de la France s'est réduit d'un million de tonnes

LA REVUE SOCIALISTE exactement : la Mpression constatée n'est donc pas une simple apparence, mais une entit:rc rblité. Il nous reste a montrer que la crise, ainsi trahie par de multiples statistiques, est spéciale a la France, qu'elle rcsulte de causes essentiellement particuliéres et saisissables- et qu'elle a épargne la plupart de nos rivaux. \'II. - CO:'ü!ERCE DES PRI~CIPALES PUISSAKCES (1892-1896) En millions de francs 1892 1893 189~ 1895 1896 Allemagne. 8 .61 I 8.711 8. 521 9.800 10. 250 Autriche-Hongrie. 3.336 3. 661 3.69 1 3.660 3.780 Belgique. 2.905 2.931 2.878 3 .065 3 .07 I Espagne. 1.314 1.32-1- r.289 1. 395 I. 6-J.O France 7.648 7.090 6.928 7.092 7. 198 Italie . 2.003 2. 103 2. 121 2.225 2.225 Pays-Bas 5 .036 5.260 5. 164 5.606 )) Royaume-Uni 18. 0-J.5 17 • 195 17.202 17.717 rS.617 Russie. 3 • 57 3 ..J..308 -1-.978 4.721 4.800 Suisse. 1. 5-J.6 1.527 I . -~..J.6 r. 578 1 .680 États-Unis. 8. 386 8. 570 7.995 8.310 9.075 Seule parmi les grandes puissances productrices - et nous avons écarté a dessein les jeunes nations, Japon, Australie, Transvaal, etc., dont les bonds sont extrêmement accentués, - la France a décliné dans les cinq derniéres années. Nous nous arrêterons un peu plus longuement,,,. sur l'Allemagne qui mérite, a tant d'égards, par sa soudaine croissance, une attention soutenue; mais il est un peu surprenant, à première vue, de constater que des États atteints pourtant dans les sources mêmes de leurs richesses, !'Espagne, l'Italie, progressent, tandis que nous reculons. Il n'est pas jusqu'à l'Autriche qui n'ait accéléré sa cir- 'culation, en dépit des fautes d'un gouvernement rétrograde. Et que dire des Pays-Bas, de leurs efforts toujours victorieux pour se rapprocher de nos propres ècbanges? En r 89 r, nous les battions encore de 2,600 millions; en 1896, ils ont déjà réduit la marge de r,100. VJII. - T.-\BLEAUDES_EXPORTATIONSDES Dl\"ERSES PUISSANCES En millions de francs 1892 1896 Allemagne 3 .6-1-8 4--1-25 1 777 T Autriche-Hongrie r.787 r. 964 -L 177 1 Belgique. 1.369 r. -1-27 1 58 T France. 3 .460 3.400 60

- /· i. \ NOTRE DÉCADENCE ÉCONOMIQUE I 5 1892 1896 '--- Espagne· . •759 872 + I 13 Italie. 958 1.129 + I 7 I Pays-Bas . 2. 361 (1895)2. 474 + ll3 Russie. 1.957 2.764 + 807 Suisse . 657 688 + 31 États-Unis 4.228 5,250 + 1.022 Angleterre 6,250 7. 100 + 850 Le tableau VIII suggérera a nos lecteurs les mêmes réflexion's que le tableau VII; à part la France, tous les pays de l'Ancien et du Nouveau Monde ont développé leurs ventes. L'on ne saurait donc sérieus~- ment parler de-dépression générale. Depuis quelques années, on a pris l'habitude, et pour des raisons faciles à discerner, de rapprocher le mouvement économique de l'Allemagne de celui de la France. C'est là une comparaison significative a .tous points de vue. Pour en offrir les éléments fondamentaux, nous ré~umons, sous forme de tableau, les exportations de l'Empire germanique dans les contré~s qui forment le fond de sa clientéle. IX. - TABLEAU DES EXPORTATIONS DE L'ALLEMAGNE En millions de francs 1893 1894 1895 1896 Russie. 230 230 275 455 Autriche: . . •· 525 501 549 597 États-Unis . 445 340 462 491 \ Suisse. 2 54 240 274 304 Pays-Bas 300 305 307 327 Belgique. 185 188 202 214 Italie . 107 101 I09 107 Chine. )) 37 )) 57 Japon. )) 7.,2 )) 45 A la différence des résultats que nous relevions pour la France, l'Allemagne_ a accru partout ou presque partout ses débouchés : la Suisse, en particulier, que les tarifs de 1892 nous avaient momentanément fermée et que l'obstinatipn des pr9tectionnistes faillit nous clore pour longtemps, a reporté sur l'Empire germanique une large partie de sa clientéle si sûre. Le bénéfice que nos concurrents ont retiré ùe l'aveuglement tenace de notre dernière Chambre ne s'est pas èlèvé a moins de 50 millions, dans l'espace de trois années. L'Allemagne a d'ailleurs profité dans presque toutes les contrées des deux hémisphéres, des mauvaises dispositions que suscitaient contre nous les rigueurs du systéme Méline. Nous n'avons pas l'intenJ \ '-.

16 LA REVUE SOCIALISTE tion de nous appesantir sur les merveilleux progrés du commerce allemand en Asie, en Afrique, dans l'Amérique du Sud. Des ouvrages récents et gui se sont imposés :\ l'attention publique (1) ont épuisé, ou peu s'en faut, la matière. Quelques courtes confrontations permettront toutefois de saisir la rapidité des conquêtes économiques de l'Empire, en des régions qu'il y a quinze ans, il ne songeait même pas :\ effleurer. Au Cap, l'importation allemande passe de IO à 30 millions de francs, entre 1892 et 1896. Au Canada, elle saute de 10 millions en 1886, à 28 en 1892, et 30 en 1896. Au Mexique, de 13 en 1892 à 22 en 1896. Au Transvaal, dans le même laps de temps, de 50,000 francs à près de huit millions. Nos rivaux vendent pour 76 millions au Chili, pendant que nous y écoulons péniblement pour 9; leur exportation au Vénézuéla atteint 44 millions - 24 de plus que la nôtre; dans la Nouvelle-Galles du Sud, 18 millions - !4 de plus que la nôtre; au Pérou, 9 millions - 4 1/2 de plus que la nôtre; à Singapour, IO millions - 6 de plus que la nôtre, - et nous pourrions niultiplier indéfiniment ces exemples, qui attestent l'unin:rsclle extension de notre défaite commerciale. Non seulement nos échanges sont en diminution accélé'rée; mals encore un grand pays Yoisin grandit de toute la profondeur de notre chute, et cet État, qui nous inflige aujourd'hui méthodiquement, laborieusement, sûrement un Sedan économique, est celui-là même qui, vingt-huit ans plus tôt, inscrivait dans ses annales notre écrasement militaire. La France, qui occupait jl y a peu d'années le second rang sur la liste des grandes puissances commerçantes,est aujourd'hui au quatrième. En 1890 déjà, le Royaume-Uni, l'Allemagne, l'Amérique la battaient respectivement au total de 10,698, 1,037 et 196 millions: aujourd'hui, les écarts sont de II,418, 3,050 et 1,874. * * * Le mouvement de la navigation dans l'ensemble de nos ports a suivi, comme il est naturel, celui de nos échanges avec l'extérieur. Les statistiques que nous reproduirons, soit pour la jauge totale, soit pour la décomposition par port, - et que nous rapprocherons des statistiques de l'étranger, - affirmeront mieux encore si possible que les précédentes, notre décadence grandissante. Le tonnage de tous nos entrepôts maritimes réunis montait, (r) Schwob : Le Pùil al/ei,,and; Blondel : L' f::1•ol11tioi11 dustrielle de l'A/le,,1ag11e; \ïlliams : Made i11 Ger111a11y, etc., etc.

• ' NOTRE DÉCADENCEÉCONOMIQUE en 1877, à 14,400,000 tonnes; grâce à une série d'années très prospères, il atteignait, en 1883, 22 millions; à la veille du triomphe du protectionnisme, en 1891, il touchait au maximum de 25,100,000, i\nmédiatement après commence la chute et, malgré les relèvements qui sot'lt intervenus depuis, la jauge en 1896 n'est plus que 24,340,000: c'est en six années une différence en moins de 760,000 tonnes. Nous empruntons maintenant à un rapport parlementaire, et pour mieux préciser, un tableau des progrès réalisés par les diverses puissances, de 1886 à 1895. Il eût été préférable sans doute de prendre pour termes de comparaison les exercices 1891 et 1896, mais les chiffres que ;10us possédions étaient trop incomplets. ' X. - TABLEAU DES GAINS RÉALISÉS DE 1886 A 1895 PAR LES DIVERS ÉTATS DANS LE MOUVEMENT MARITIME France . 3. 6 o/o Angleterre 26 °/o Belgique 47 °/o Espagne 23 o/o Hollande . 57 °/o Italie. -l7 °/o Allemagne 37 °/o Rien de plus suggestif, et il faudrait ajouter que les dates choisies sont singulièrement favorables à la France. Ceux de nos publicistes qui plaignent systématiquement l'Italie feraient bien de réserver un peu de leur compassion pour leur propre pays. En 1886, nous battions la Hollande de 15,200,000 tonnes; en 1895, la marge est.tombée à 12,210,000; en 1886,. nous l'emportions de 13 millions de tonnes sur l'Italie; elle en a regagné déjà, en 1895, 3,600,000. Dernier trait : l'Allemagne qui venait après nous pour la jauge totale, en 1886, dépasse maintenant 30 millions de tonnes, nous devançant de plus de cinq. Sur nos dix premiërs ports, deux seulement ont accusé quelque progrès de 1891 à . 1896; pour le reste, stagnatlon et décroissance. Qu'on en juge: XI. - MOUVEMENT DE NOS PORTS En millions de tonnes 1891 1896 1891 1896 Dunkerque. 2. 1 1.9 Nantes. 0.4 0.4 Calais . 1. 2 1.1 Saint-Nazaire. 1 . 1 Dieppe. o.6 o.6 Bordeaux. 2. I 1.9 Le Havre. 2.6 2,2 Cette 0.7 o.8 Rouen. I.4 I. 3 Marseille. 4.9 4.7 ' Seule Marseille est en progrès, mais combien les 400,000 tonnes qui représentent la majoratîôn de son mouvement paraîtront maigre 2

18 LA REVUE SOCIALISTE bénéfice à coté des plus-values constatées pour les grands ports allemamls, hollandais, belges, italiens, si l'on veut se restreindre a ceux-Li. Hambourg, aujourd'hui le premier port du continent, a gagné exactement 1 million de tonnes de 1891 à 1896. Son tonnage a passé de 5,700,000 à 6,700,000; le nombre des navires qui.sont entrés ou sortis a monté de 17,400 à 20,700; b navigation de !'Elbe canalisé a presque doublé, et il n'y a point L'i un phénoménc fortuit et transitoire; le développement se poursuit d'année en année, tres régulicrement et sans à-coups. Les Pays-Bas sont trcs fiers de Rotterdam, qui dépasse Marseille, et dont l'importance tend à devenir triple de celle du HaYre. Le tonnage était de 3 millions en 1891, de 4,100,000 en 1894, de 5 millions en 1896 : le profit réalisé est égal à cinq fois celui de notre entrepôt de la Méditerranée. Anvers a sauté de 4,700,000 tonnes à 5,&00,000; Gênes, dont le percement du Simplon accroîtra encore notablement la circulation, atteint presque Marseille, après lui aYoir été infér~ur il y a peu d'années encore, d'un million de tonnes. Son mouvement a grandi de 3,500,000 tonnes en 1891 à 4,550,000 en 1896; il n'est pas jusqu'à Trieste, malgré sa situation assez dcfaYorable au fond de l'Adriatique, gui n'ait accru son tonnage de près de 800,000 tonnes ; 3,100,000 en 1891, - 3,860,000 en 1896. De tous les grands ports du continent, Marseille est celui qui dans la dernière période scxennale accuse l'augmentation la moins sensible : encore faut-il souhaiter guc notre mar.ché méditerranéen ne tombe pas au-dessous de lui-même pour 1898. ·Quant ù nos autres entrcpots maritimes, leur situation est de plus en plus navrante. Le Havre, Bordeaux, Dunkerque, Saint-Nazaire sont, on l'a vu, en recul, alors qu'Amsterdam progresse à coté de Rotterdam, Brême et Dantzig à coté de Hambourg. * * * Notre marine marchande n'a pas échappé à la crise grave qui a atteint le mouvement de nos ports. C'est presque rebattre un lieu commun que de le rappeler; tant ont été nombreux les livres, brochures, articles de journaux, discours parlementaires ou extraparlementaires gui ont signalé le mal et préconisé des remèdes! L'effectif de nos bâtiments était de 15,278 en r888, de 15,047 en en 189 r, de I 5,536 en 1896. Nos protectionnistes YOntchanter victoire, mais leur triomphe ne sera pas long, car si le contingent s'est accru, le tonnage n'a cess~ de se réduire aYcc une desespérante régularit<:. Il

'NOTRE DÉCADENCE ÉCONOMIQUE était de 961,000 tonnes en 1888, de 948,000 en 1891, de 894,000 en 1896 : de 1888 à 1891, la diminution annuelle moyenne a été de \ 4,330 tonnes.·; de 189 r a 1896, de près de 11,ooo. Et pendant ces deux périodes, les marines étrangeres développaient sans trêve leur capacité. ~'Allemagne, qui n'avait pas 800,000 tonnes en 1886, arrivait l'année dernière au total de 1,551 ,ooo - 660,000 tonnes de plus que la flotte française. Nous extrayons une statistique autrement suggestive encore d'un annuaire britannique. On y apprend que notre marine à vapeur est restée stationnaire de 1886 à 1895 - mais que pendant le même laps de temp~ celle de l'Angleterre gagnait 54 °/ 0 , celle de -la Hollande 72 °/o, celle de-1'Allemagne 9-1-0 / o, celle de l'Italie 53 °/ o, celle de l'Espagne 37 °/o• Le même 0ll\'rage nous montre que l'Espagne, en fetard.-<le 116,000 tonnes sur nous, à l'une des extrémités de la période, nous battait de 26,000 a son autre terme. On s'explique maintenant que dans.nos ports, les pavillons étrangers conquièrent une place de jour en jour plus large, qu'ils couvrent même une part sans cesse plus considérable de nos échanges. On comprend que la navigation sous les couleurs françaises sur notre littoral soit tombée (1891-1896) de 9,050,000 tonnes à 8,435,000, tandis que la navigation sous les autres couleurs restait du moins égale à elle-même. On conçoit que la proportion de la marine française dai1s nos transports soit descendue de 36 °/o a 34 °/o, tandis que celle de la marine anglaise s'élevait à pres de 46 °/o à l'entrée, à près de 36 °/0 à la sortie (1). De plus en plus, pour nos propres serYices, nous devenons les tributaires des autres puissances, des innombrables cargo-boats britanniques, comme des immenses transatlantiques allemands de Hambourg, les Kaiser Wilhelw der Grosse, les Pensylvania, les Prétoria aux tonnages ~nonnes qui viennent jusque dans nos havres militaires solliciter nos passagers. La réduction de notre effectif marchand va de pair avec la décad~nce de notre pavillon dans les ports de l'Ancien et du Nouveau .Monde. Les rapports de nos agents consulaires sont pleins de doléances motivées sur la raréfaction des bâtiments français dans les entrepôts, grands et petits, d'Asie et d'Amérique. A Singapour, Yokohama, HongKong, la Nouvelle-Orléans, Valparaiso, etc., jusque dans certains marchés de premier ordre du continent européen, Trieste entre autres, notre marine se laisse rapidement et facilement distancer, alors qu'en un prodigieux élan, le contingent allemand vient parfois toucher et menacer le colossal contingent du Royaume-Uni. (1) On a constaté tout récemment que sur plusieurs dizaines de bâtiments arrivés à Marseille charges de blé, pendant la suspension des droits, 1111 seul était français.

20 LA REVUE SOCIALISTE * * * Une dernicre et courte note. Les protectionnistes se rabattent, pour défendre leur système et son action, sur le mouvement des voies ferrées. Ils affectent d'être glorieux des progrès constatés, des plusvalues ·annuelles en tonnes, des recettes kilométriques grandissantes. Il est exact gu'ici les constatations sont - relativement à certaines années antérieures - moins douloureuses que les conclusions de nos études sur la marine marchande et le mouvement des ports; mais si l'on confronte le trafic français avec le trafic allemand et anglais dans les derniers exercices connus, - la comparaison viendra corroborer l'impression pessimiste qui se dégage nécessairement de cet article. Le tonnage des marchandises transportées par Yoie ferrée a augmenté en France (1891-1896) de 1. 3 °/o en moyenne par an, mais en Allemagne, l'augmentation a été de 3 °/o et en Angleterre de 3. 3 °/o. De 1895 à 1896, la petite vitesse a élevé son produit en France de 703à715 millions, soit une différence en plus de 12 millions ; mais en Allemagne le produit en a passé de I, 173 à 1,229, soit une différence en plus de 56; - 1.7 °/o d'un côté, près de 5 °/ode l'autre. Les recettes totales des divers réseaux français se sont accrues (1895-1897) de 5 °/o, mais l'accroissement a été de 12 °/0 sur les réseaux allemands. Dans les cinq derniers exercices, la plus-value annuelle a été en moyenne de 2.8 °/o pour la France, mais de 3. 3 pour l'Angleterre et de 3.9 pour l'Allemagne. Elle s'est chiffrée à 36 millions pour la France, 73 pour l'Angleterre, 1 r I pour l'Allemagne. Les recettes kilométriques moyennes (1895-1897) ont haussé de 1,000 francs dans notre pays, mais de 3,200 dans le Royaume-Uni et de 8,900 dans l'Empire germanique. L'on voit que nous n'avons aucune raison d'être fiers, ni satisfaits. Comparé aux grands trafics étrangers, le trafic de notre réseau ferré accentue chague année son infériorité. * * * Nous croyons avoir établi successivement : 1° Que le commerce de la France, comparé à lui-même, avait diminué de 1891 à 1896; 2° Que le commerce de la France, comparé à celui des nations, grandes, moyennes et petites qui nous entourent, n'avait cessé de réduire son importance relative; 3° Que nos ventes au dehors, dans presque tous les pays et sur la plupart des articles, avaient fléchi dans des proportions variables, et que cette dépression nous était essentiellement particulière;

• NOTRE DtCADENCE tCONOMIQUE 21 4° Que le mouvement général de notre naYigation, comme le trafic de nos ports, était en baisse notable; 5° Que notre marine marchande tombait sans relâche au-dessous d'elle-même, en même temps que notre pavillon déclinait sur nos côtes et dans toutes les mers ; 6° Que l'accroissement réel de notre circulation interieure était sur tous les points dépassé par l'accroissement de la circulation allemande et anglaise et que, par suite, l'écart à notre détriment s'élargissait d'année en année. Ce sont là, si nous ne nous trompons, les éléments d'une décadence économique que nous déplorons, mais dont la continuité et la gravité sont incontestables. ,,,,, I * * * Il nous reste à en rechercher brièvement les raisons, Co111me nous l'avons dit, ce n'est pas la critique proprement socialiste que nous pouvons introduire ici, car nos rivaux n'y échappent pas plus que nous, et, pas plus que la France, le Royaume-Uni et l'Empire germanique n'ont substitué << l'administration des choses au gouvernement des hommes », le régime de la gestion économique à celui de l'État de la moderne conception. Ce que nous tentons. de discerner, ce ne sont pas les-causes d'ordre général et universel qui, visiblement ou non, stérilisent en partie les richesses, l'activité des nations les plus prospères sous le rapport des échanges: de quelle autre puissance économique disposeraient une Angleterre, une Allemagne qui ne seraient •point asservies à la domination d'une classe égoïste, bourgeoisie _industrielle ou aristocratie foncière? Nous nous sommes donné pour tâche d'exposer les motifs d'ordre spécial, transitoire, accidentel, qui ont déterminé la diminution du rôle commercial de la France dans le monde. Le protectionnisme a dans cette chute lamentable une écrasante responsabilité. Ses tenants les plus obstinés ont beau contester, nier l'évï~e : ils ne tromperont plus persorÎne. L'ère de la crise particuculière que nous traversons s'est ouverte trés exactement avec l'application des tarifs de 1892. Elle est contemporaine du triomphe des idées de M. Méline; elle s'est développée au fur et à mesure que s'aggravaient les rigueurs douanières; sur un seul point quelque amélioration s'est manifestée depuis deux ans-dans les relations franco-suisses, là précisément où une convention venait faire bréche au bloc prohibitionniste. Nous ne pousserons pas plus loin la critique du système méliniste, satisfaits d'avoir été des premiers, en 1896, à en signaler pra- - tiquement l'action néfaste. Nous ne démontrerons même pas, qu'au point de vu_eexclusivement agricole, jl n'a tenu aucune de ses promesses·. Les travailleurs ruraux sont encore un peu moins heureux, \

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