La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVII- vol 01

/

LA REVUSEOCIALI Fondée par Benoît MALON DIRECTEUR, Georges RENARD TOME XXVII (JANV·I ER-JUIN 1898) '\ PARIS LIBRAIRIE DE LA REVUE SOCIALISTE • 78, Passage Choiseul, 78

' .

LE RÉGIME SOCIALISTE I LE RÉGIME SOCIALI-STE(!) (Su-ileet fin) ORGANISATION ÉCONOMIQUE (Suite de la troisie111pe.11/ie) CHAPITRE III RÉPARTITION DES FRUlTS DU TRAVAIL Il s'agit de savoir la quote-part qui reYiendra a chacun dans le partage des revenus de la grande Coopérative nationale, et il est entendu déja que chacun doit recernir, aprés prélévement des ressources nécessaires à l'entretien de ceux qui ne peuvent pas travailler, l'équivalent de son travail. Mais comment juger de l'équivalence d'un travail et d'une rémunération? Comment cornp:ner des trava_ux d'ordres divers? Comment déterminer ce que peu,·ent Yaloir, l'un par rapport a l'autre, un service et. un objet quelconque? li faut de toute nécessité 1111tebiorie de la valeur et c'est cette théorie qu'il convient de commencer par établir. ' § 1. Elémeuls co11slil11a11/s et variations de la valeur. - Il n'est point de théorie qui ait été plus retournée sous toutes ses faces par les économistes de toute école, et cependant les conclusions de ces nombreuses études ne sont pas encore arrivées a défier toute contradiction. Nous essaierons, faute de mieux, d'apporter dans la discussion de ce sujet difficile toute la conscience et toute la clarté qu'il nous sera possible J'y mettre. (1) Voir ks numéros des 15 octobre, 15 novembre et 15 décembre 189ï,

2 LA REVUE SOCIALISTE Il me parait que, dans cette gue~tion comme, dans ?c~uc~u p d'autres, les idées ont été surtout brouillées faute dune <l1stmct1on capitale qu'il importe de faire des le début .. , On peut procéder de deux façons fort d1ffercntes : étudier seulement ce gui est, étudier aussi cc qui doit être, quand le j_eu _des _lois naturelles régissant la Yaleur n'est pas faussé par la const1tut1on cconomiquc de la société actuelle. Dans le premier cas on risque de perdre de vue l'essentiel pour l'accessoire, de prendre la réalité momentanée pour la verité de toujours, de méconnaitre les conditions d'existence permanentes et nécessaires de la valeur au milieu des accidents qui produisent des hausses ou des baisses artificielles et qui peuvent être l'effet de la spéculation, des monopoles, des privilégcs de toute cspéce. Dans le second cas on s'attache ;\ rctrom:"er l'essence même de la valeur sous les caractércs secondaires et factices qui la voilent; on cherche à déterminer ce qu'on peut appeler la. valeur 11ormale des choses. C'est à cc second point de vue guc nous nous placerons ici. La valeur normale des choses est constituée par deux éléments. D'une part il faut que cette chose réponde à un besoÎII, ~out au moins à un dcsir. C'est en cela que consiste cc qu'on nomme son utilité. D'autre part il faut que par un certain travail cette chose devienne apte à satisfaire le besoin ou le désir existant. • La coexistence de ces deux éléments est indispensable. Si l'un vient à manquer, la chose est sans valeur. Supposons le besoin absent. C'est l'histoire du coq qui trouve une perle quand il cherche de quoi manger. Le moindre grain de mil f<!raitmieux son affaire. Qu'importe à qui n'a pas soif la plus abondante fontaine? Que vaut pour l'homme mourant de faim la plus belle symphonie du monde? Supposons le travail absent. La chose peut être d'utilité infinie et de valeur nulle. C'est le cas, par exemple, pour l'air que nous respirons en rase campagne. Ce fut le cas, :\. l'origine, pour la terre qui sans culture peut produire quantité de choses utiles, mais ayant seulement une valeur latente, ou, pour mieux dire encore, une valeur en puissance que le traYail achève de créer. Le fruit, mûri sur l'arbre sauYage, n'acquiert de valeur qu'après l'effort qu'on a fait pour le cueillir ou le ramasser. A eux seuls comme à eux deux, utilité et travail sont les facteurs, ou, si l'on Ycut, les conditions d'existence de toute valeur. L'échange

LE RÉGIME SOCIALISTE 3 ne crée pas ae valeurs, comme on le dit quelquefois à tort. Quand on troque deux objets l'un contre l'autre, c'est qu'on les estime équiYalents, et par conséquent aucun surplus de valeur ne se produit dans l'opération. Les deux èlemcnts que nous venons de distinguer sont variables. Le besoin d'une même chose Yaric d'intensité suivant les individus et pour chaque individu suivant les moments. Le travail nécessaire à se le procurer varie aussi en durée et en intensité suivant les circonstances comme suivant le zèle et la capacité du traYailleur. Il suit de là que la valeur n'a rien d'absolu, qu'elle est un rapport entre deux quantités ,·ariablcs: l'i11twsitéd11désir éprouvé et ln so111111e de travail 11écessnire à le satisfaire. Quel est sur elle l'effet des variations que subissent ses deux élcments constituants? On peut distinguer trois cas : 1° Si l'111d1es élé111wtsvient à croître 011 ti décroitre, l'autre restn11tco11sln11t, la valeur mit ce 111011ve111ent d croissn11c0e11de décroissn11ce. Un objet vaut daYantagc, lorsque, coùtant le même effort, il est dcsiré plus vivement, et rcciproqucmcnt il vaut moins, quand il est moins demandé. De même un objet vaut davantage, lorsque, le dcsir qu'il excite restant le même, il faut plus de traYail pour se le procurer, et réciproquement il vaut moins, quand la difficulté de l'acquérir diminue. 2° Si les deux éléments croissent ou décroisse11te11se111bllea, valeur augmente011dimi1111deans 1111peroportio11bea11co1p1lpus co11sidérable. Dans une ville assiégée, la faim devient de plus en plus aiguë; la nourriture devient de plus en plus rare, ou, cc qui revient au même, de plus en plus difficile à trouver. La valeur des comestibles devient exorbitante. En revanche une machine permet de fabriquer aYéc rapidité une énorme quantité de bas. Tout le monde en est abondamment pourvu. Travail et besoin sont moindres. Les bas en arrivent à n'aYoir plus qu'une très faible valeur. 3° Si l'un des éléments croît, tandis que l'autre décroît, la valeur a11gmwte,dimi,we ou reste la même, suivant que lescha11ge111erntbsisde part et d'autre s'équ-ilibreufou sont i11égaux. Par exemple un produit manufacturé, soit une cuiller en ruolz, a une certaine valeur. Un procédé nouveau en simplifie la fabrication. Mais en même temps un progrès de la prospérité générale, dû que sais-je? à une bonne récolte, à une activité plus grande de la production, à une répartition plus équitable des impôts, fait que beaucoup de gens, se contentant jusqu'al0rs de cuillers de fer, peuvent se payer

4 LA RE\'UC SOCIALISTE des couverts plus luxueux. Si le surcroît des demandes égale le sur~lus les cuillers fabriquées avec le même effort, la ,·aleur de la cmller l • ''l l' • demeure identique; s'il le dépasse, cette \'aleur croit; s I ne atte111t pas, cette \'aleur baisse. . . Telle est Ja loi - trés simple - des Yanat10ns de la Yaleur; et, s'il est trop facile de noter des Mrogations a cette loi dans la société actuelle, c'est que, comme nous l'avons fait observer plus haut, la propriété de la terre devenue un monop~le p~ur quelques-uns'. le ~ri: vilcge laissé à d'autres d'accaparer certa111sbiens et de produire a111s1 une rarctc factice, la concurrence et les rabais qu'elle entraine, etc., sont des causes perpétuelles de perturbations. ~ous n'ayons pas ù nous occuper de ces troubles passagers qui tiennent à la constitution particulière de la société capitaliste, mais qui n'ont plus de raison d'être en régime socialiste. . L'important est pour nous de saYoir comment la Yalcur, qui est toujours en fonction du besoi11du co11s011111,a/eur et du travail du prod11cle11r, peut être mesurée d'une façon juste et pratique. § 2. Mesure de la valeur. - Consommateur et producteur peuvent être réunis en une seule et même personne, cc qui reYient a dire qu'un individu peut produire pour sa propre consommation. Les choses ont donc une Yaleur pour un individu isolé, et pour lui, sans aucun doute, cette Yaleur est proportionnelle à la fois à l'intensité du besoin qu'il éprouve et à la grandeur de l'effort nécessaire à le satisfaire. Mais y a-t-il un moyen de fixer aYec précision cette nleur indiYiduelle ? Psychologiquement, cela est possible. L'économie politique nouYellea démontré de façon ingénieuse que la valeur se détermine par le plus petit degré de l'utilité qui puisse provoquer un effort donné. C'est-à-dire que si, par exemple, neuf seaux d'eau sont nécessaires pour satisfaire aux besoins d'un indiYidu, la Yaleur du neuviemc et dernier déterminera pour lui la valeur des huit autres et que le dixieme et les suivants, le besoin étant assouYi, ne vaudront plus la peine qu'il se les procure. Mais comment mesurer de façon scientifique l'intensité du besoin indiYiduel et la quantité <le traYail indiYiduel qui peut en assurer la satisfaction ? Pratiquement, chacun opère cette mesure à chaque instant de la Yie journalière. Seulement, c'est par des ütonnements et des procédés empiriques qui ne pcuYent servir qu'à lui. Il est trop évident que les deux cléments :'t calculer Yarient d'individu a individu, et pour chaque individu sui,·ant k moment et les circonstances.

LE RÊGn!E SOCIALISTE 5 Des économistes ont dit : La Yaleur des choses se mesure par l'échange; une chose vaut la quantitl'.: d'autres choses contre laquelle elle peut s'échanger. - Le fait est incontestable. C'est ainsi que cela se passe sur le marché. Mais qu'est-cc qui nous garantit que l'cchangc est juste, que l'équivalence établie empiriquement entre ces objets de nature différente est une équivalence raisonnable et susceptible de scrYir de base à l'organisation d'une rémunération équitable ? Il y a pourtant, dans la constatation de cc fait qui crcvc les yeux, un point à retenir : c'est que, dans cet essai de mesurer la Yaleur, on la conçoit déjà comme sociale. Qu'est-ce, en effet, que la valeur d'une chose sur le marché, valeur qui est ensuite inscrite à la cote officielle, sinon 1111meoye1111seociale qui se dégage des appréciations et des conditions différentes des vendeurs et acheteurs? Il me paraît que la solution du problème pourrait bien consister à généraliser et à régulariser cc procédé. Autrement dit, pour mesurer la valeur, il faut la socialiser. Je chercherai donc quelle est, normalement, la valeur sociale ou, ce qui revient au même pour une société organisée en nation, la valeur nationale d'une chose. Pour mettre plus de clarté dans cette question compliquée, je distinguerai deux catégories de choses : 1° Celles gui peuvent être aisément multipliées, de façon que la production soit sans trop de peine mise en équilibre a\'Cc la consommation, ou, si l'on veut, de façon que la demande soit aisément couverte par un surcroit de travail. Remarquons que ce sont, en général, les plus nécessaires à la vie, attendu que l'humanité a naturellement fait porter ses efforts sur les moyens de se procurer ce qui lui est indispensable. 2° Celles qui sont limitées en quantité, soit pour toujours, soit pour un temps plus ou moins long, par la difficulté de les produire ou l'impossibilité de les reproduire. Dans cc nombre sont, par exemple, les œuues d'art, des inventions nouvelles, des pierres précieuses, des produits naturels oomme -le vin de tel ou tel grand cru. La rareté est un élément qui entre alors en ligne de compte dans la constitution de la valeur. Ce. n'est pas a dire qu'il y ait une démarcation tranchcc entre ces deux o.rdres de choses. Le progrès de la science et de l'industrie a pour effet ordinaire de rendre communes des choses rares et d'en diminuer la difficulté d'acquisition. Le sucre était encore, au commencement de cc siècle, une chose de luxe. On 'peut prévoir le temps, pour ne citer qu'un exemple, où le diamant, fabriqué par des procédés de moins en moins coûteux, pourrait deven-ir abondant et passer ainsi dans la catégorie des choses facilement multipliables. Mais, sans parler

6 LA REVUE SOCIAUSTE de l'art, dont les œuvrcs, telles qu'un beau tableau, une belle statue, resteront souvent à l'état d'exemplaires uniques, la science, par une fonction inverse de celle que je viens d'indiquer, crée incessamment autant de choses rares qu'elle en vulgarise. Ainsi, la découverte d'une force nouvelle, une combinaison inconnue de matières jusque-la réfractaires à tout alliage donnent naissance à des produits qui, pendant longtemps, peuvent demeurer en très petite quantité. Il y aura donc toujours des choses que beaucoup pourront désirer sans que chacun puisse les obtenir. Cela dit, quelle est, en régime socialiste, la Yaleur sociale d'une chose, dont la production peut être, avec une facilite relative, égalée à la demande qui en est faite? La valeur sociale est déterminée, comme toute valeur,· par le rapport du besoin et du travail; seulement, en ce cas-ci, social est le besoin et social le travail. L'un et l'autre peuvent t':tre mesurés scientifiquement. En effet, tous deux pcuYcnt être prévus. La statistique fait déjà aisément la somme des produi1s de toute nature qui sont consommés en un an par une société et, par conséquent, la somme des besoins satisfaits qui varie peu d'une année à l'autre. Et, si la somme du travail nécessaire pour satisfaire ces besoins est difficile à calculer, dans l'état anarchique de la production actuelle, le calcul deviendra relativement aisé, une fois tous les corps de métier organisés et reliés par un bureau central de renseignements. Ce qui rend la prevision possible pour une société, tandis que les besoins de l'individu ne peuvent guère être prevus que par lui-même, c'est qu'en totalisant les besoins de toute une masse d'individus on compe:1sc les variations inévitables qui se produisent de l'un à l'autre. Il se passe là ce qui arrive pour la prévision des mariages dans une nation OLJ la statistique en est dressée régulièrement. Nul ne peut dire de telle ou telle personne : Elle se mariera cette année. - Et cependant il est facile de prédire, avec une approximation très suffisante, le nombre des mariages qui auront lieu au cours de l'année. En d'autres termes, le calcul du besoin social aboutit à une moyenne, et il en est de même pour le travail social. C'est donc le travail moyennement nécessaire à la satisfaction du besoin moyen que nous ayons à considérer, et la valeur d'une chose, nous l'avons dit et redit, est en rapport avec l'un et l'autre. Mais comment les mesurer? Si nous pou\'ions climincr l'un des deux facteurs en fonction desquels elle varie, le problème serait simplifié. Il se ramènerait à la me!>urcdu facteur restant.

LE RÉGIME SOCIALISTE 7 Or il se trouve que, dans le cas qui nous occupe en cc moment (choses qui peuvent être produites en aussi gran<l1.q;uantité qu'elles sont demandées), le besoin social cesse d'a,·oir une influence sur les variations de la valeur. Le besoin n'agit, en effet, sur clic qu'en tant qu'il n'est pas satisfait; et ici, le besoin social étant pré,·u, étant par conséquent satisfait aussitôt que ressenti, tend :i n'avoir plus cette action modificatrice. Sans doute le besoin social ne cesse pas d'être b condition préalable et ncccssaire de la nleur; une chose ne \'aut que si clic est utile à un degré quelconque, ou, cc qui rcYicnt au même, si clic est demandée. Mais ici, la demande <':tantsùrc d'être satisfaite, cette condition préalable dcYient fixe, toujours ég::ilc à elle-même et par là s'annule comme cause de variation. Il n'y a pas de degrés d'utilité plus ou moins gr::inde entre les choses <le même nature dont un certain nomlfre a cté reconnu ncccssairc pour la socictc entière. Si la demande est de 100,000 pains par jour, le 99,999è est aussi demandé que le premier, et le premier qui Mpasse le nombre requis n'est pas plus demandé que le 200,000°. Il suit de là que, pour les choses ci-dessus désignées, Qn peut faire abstraction du besoin social, quand on Ycut déterminer leur v::ileursociale. Reste alors à Yoir si l'autre facteur de cette Yaleur, le traYail soci31l,peut suffire à la mesurer. D'abord, il est à remarquer que le trav::iil, en devenant social, ne tend pas, comme le besoin, à s'annuler. li peut être et sera sùrcment réduit; mais la satisfaction du bcsoi11social exigera toujours une certaine somme d'efforts. Cette somme, qui est Yariable suiYant les progrès de l'agriculture et de l'industrie, fait à son tour Yarier la valeur et permet ainsi de la mesurer. Mesurer le trav::iilsocial est donc un moyen de mesurer la Yalcur sociale. Et chose curieuse! on peut s'autoriser, pour appuyer cette conclusion, d'aveux échappés à des économistes qui ne sont pas socialistes. Selon l'un d'eux et non de~ moindres (r), « il serait à souhaiter que la valeur des choses fût en raison du travail qu'elles coùtent »; et alors « il serait relativement facile d'arranger un monde où la ricbesse serait proportio1melleau travail et d'asseoir par là solidement l'organisation sociale sur un principe de justice ». L'aveu que la mesure des choses par le travail est « l'expressiollde cequi devrait être ,, me parait (r) M. Ch. Gide. Pri11cipedr 'econo111pioelitique (s• édition), p.1gcs 62 :1 66. - P.iris, L:irose, éditeur. 1896.

8 LA REVUE SOCIALISTE précieux à enregistrer. Il_ est fort i111~01:tanp~our u,n~-soci~té con~i:1e pour un individu de savo11·vers quel 1d:al 11faut s 011ente1. Il n '! a plus qu'à rectifier la pensée d~ l'~conom'.ste qL~Cn?~1sv~rions de citer en disant qu'une bonne orga111sanonso~1ale,doit d~1a_exister y~ur qu~ ta Yaleur puisse se mesurer par le traYatl. C est le rcg1111scocialiste qm permettra de substituer ainsi cc qui doit être à ce qui est. On a rarement fait un éloge plus grand et plus mérité de sa portée morale. La question se ramène maintenant à mesurer le traYail social ou - moyen quc coûte une chose. L'effort peut se mesurer par son intensité ou sa durée. La mesure directe et exacte de l'intensité serait à désirer et, si la science nous en fournissait la possibilité, nous lui deHions un grand merci. Mais la science, pour résoudre cc problème, devrait nous dire deux choses : d'abord cc qui se dépense de force musculaire et de force cérébrale dans toute cspcce de travail; ensuite quelle quantité de l'une équiYaut à une quantité déterminée de l'autre. Qui peut aujourd'hui oser ce double calcul? Qui sait même si la psycho-physiologie sera jamais capable de l'opérer? Toujours est-il que, dans l'état actuel de nos connaissances scientifiques, l'intensité du travail ne peut être évaluée que de façon approximative et indirecte. La durée est, au contraire, aisément mesurable. On peut la découper en quantités homogènes, susceptibles de fournir un <'.:talon fixe et facile à retrouver. On peut ainsi prendre pour unitt'.:de mesure l'heurede lravnil, quitte à modifier cette unité par un coefficient représentant, autant que faire se pourra, l'intensité de l'effort dont il est fait provisoirement abstraction. Il va de soi que l'heure de traYail dont nou's parlons ici est une !Jeure 11Ioyenue Oil sociale. Il s'en faut, en effet, que le même produit soit toujours créé dans le même temps et avec la même quantité de traYail. Il y a dans la production des différences qui tiennent tantôt aux facilités inégales offertes par le milieu naturel ou social, tantôt à l'inégalitc même des facultes humai1Jes. Ainsi, dans un temps donné, une mine riche fournira plus de charbon qu'une mine pauvre; un tisserand usant d'un outill~e perfcctionnt'.: fera plus de toile qu'un autre attardé dans la vieille routine; un tourneur habile fabriquera plus de chaises qu'un ouvrier novice. Pour établir la Yaleur sociale d'une chose, on n'a pas à tenir compte de ces differcnccs qui se compensent dans la somme qu'on est oblige de faire du traYail employé à créer toutes les choses similaires. Cela dit, nous pouvons poser cette t'.:quation: Telle chose Yaut ta!1t d'heures de travail social. Un calcul clémentaire suffit alors à dctermincr cette valeur. On

LE RÉGIME SOCIALISTE 9 totalise les h_eures de travail que coùtc la production de toutes les {:hoses semblables; on divise ensuite le nombre des heures p.1r le nombre des choses produites. Ainsi on obtient, je suppose ( 1), 1,000,000 d'hectolitres de blé en I 5,000,000 d'heures. On peut donc dire : r ,ooo;ooo d'hectolitres de blé Yalcnt 15,000,000 d'heures, et, par conséquent, r hectolitre de blé yaut 15 heures de traYail du laboureur. La formule ci-dessus pourrait nous contenter, s'il s'agissait de trouver seulement la ,•aleur sociale de ce produit considéré en soi, indépendamment de tous les autres, c'est-à-dire le rapport de la quantité totale de ce produit au nombre total des heures dépensées à le produire. Elle pourrait suffire encore, s'il s'agissait de déterminer b valeur de produits rcsultant de traYaux :i très peu près semblables. i\lais il est évident que les travaux diYers accomplis dans une société, sans méme sortir du cercle de ceux qui sont absolument nécessaires, sont inégalement pénibles. L'heure de traYail ne représente pas la même dépense d'efforts, scion qu'on passe d'un métier à un autre. L'heure d'un menuisier contient-elle autant de travail que celle d'un casseur de pierres? Celle d'un terrassier vaut-elle celle d'un mécanicien? Question grave qu'il n'est pas permis d'esquiver. Faut-il déclarer qu'une heure de travail vaut une autre heure de travail, quels que soient le contenu et le résultat de l'une et de l'autre? Ou bien, si l'on n'accepte pas cette parfaite égalité, comment établir une différence équitable de valeur entre des heures, qui sous une apparente identité cachent des quantités et des qualités trés diverses de travail ? Les deux solutions peuvent se défendre. La premiére, qui choque à première vue nos habitudes et même l'idée que nous nous formons aujourd'hui de la justice, a pourtant des mérites indéniables. Elle simplifierait ctrangemcnt le problème ou, pour mieux dire, elle le supprimerait. Elle empêcherait le retour des interminables querelles qui ensanglantèrent certaines villes du i\loyenAge, oü existaient des métiers supérieurs et des métiers inférieurs (les arts majeurs et les arts •minèurs a Florence). Elle tuerait radicalement le préjugé qui veut qu'il y ait des professions nobles et des métiers grossiers, qui fait peser encore un mépris plus ou mo1us mal dissimulé sur les travaux manuels. (1) Est-il besoin de dire que tous les chiffres ici e111ployés n"on: d"autrc but que d'illustrer mes démonstrations et ne prétendent nullement expri111er l'exacte rê.llitê <les choses?

IO LA REVUE SOCIALISTE Je n'oserais affirmer qu'elle répugnera à des populations d'esprit plus égalitaire que nos contemporai1,1s.I_l ~e peut ~ue les générati_ons_a venir trouvent tout naturel que la retnbut1011de 1heure de travail soit )a mème pour tous et qu'elles considèrent ceux qui auraient pu choisir des occupations plus intellectuelles comme déj.'t suffisamment avantagés par l'agrément plus grand qu'ils auraient a s'en acquitter. ~ filais cc qui serait a craindre avec ce système d'cquivalence de toutes les heures de travail, c'est que les travaux vraiment répugnants et dangereux ne fussent pas librement exécutés et que la société fût rcduite, s'ils étaient indispensables, a user de contrainte pour en assurer l'exécution. Le danger serait aussi que les métiers, jugés les moins pénibles, fussent encombrés au détriment des autres et qu'il fallût encore l'intervention de l'autorité sociale pour répartir les individus entre les diverses professions. Afin d'échapper a ces tristes nécessités autoritaires, il faut étudier l'autre solution, qui est peut-être meilleure, quoique plus compliquée, et qui en tout cas a cet immense mérite de ne porter aucune atteinte à la liberté. La justice, telle que nous la concevons, semble exiger que l'heure ait un taux différent suivant les métiers et que ce taux soit proportionnel (qu'on me passe le mot) a la pé,,ibilité de chaque méti~r. Mais comment déterminer cette échelle de pénibililé <lesdifférentes professions ? Pour éviter à ce sujet des discussions sans fin, deux choses sont nécessaires : r0 Une entente entre tous les travailleurs autrement dit une ' ' décision sociale sur le principe d'aprés lequel le taux de l'heure doit être calculé; 2° L'adoption d'un principe qui ne permette pas l'arbitraire, qui agisse à la façon d'un régulateur aut?matiquc. , L'entente sera facile, si le principe proposé a les avantages requis. C'est donc à la recherche de ce principe qu'il faut s'attacher. Un premier procédé s'offre a nous pour mesurer le plus ou moins de complexité, sinon de difficulté, que présentent les différents mét!ers. Il c.onsistc à prendre le nombre moyen des années qu'en dure l apprentissage pour coefficient modifiant le taux de l'heure dans un n~étier do'.1né. !l faut, je suppose, un an pour faire un bon casseur de pierres, dix-hui_t' 1. 10is )~Ourfaire un bon tourneur, deux ans· pour faire u'.1 bon mécamc1cn. L heure de traYail valant I pour le casseur de pierres, vaudra r 1/2 pour le tourneur, 2 pour le mécanicien. Le pro 'd ' d. 1 • ce e, 1sons- e vite, aurait des inconvenients graves. Il y

LE RÉGIME SOCIALISTE II a des métiers répugnants ou dangereux, quoique peu difficiles à apprendre, et ·en cc cas il serait injuste de ne pas tenir compte de l'aversion qu'ils inspirent ou du péril qu'ils font courir; et, n'.:ciproquement, telle profession qui exige un dur et long apprentissage peut être douce et aisée i exercer. En cc dernier cas l'effort dépensé à acquérir la pratique du métier est déja compensé par l'agrément relatif qu'on trouve a le pratiquer, et élever aprcs cela le taux de l'heure.:de travail serait conférer un second et inique a,·antagc aux traYaillcurs ayant choisi cc mode d'actiYité. Je ne crois pas qu'on évitt1t de.:cette façon les querelles entre « arts majeurs et arts mineurs » et j'estimL: qu'il faut recourir a un autre procédé. Il me paraît que la pé11ibilité inégale des différentes "professions peut s'évaluer par l'attrait inc.gàl qu'elles exercent sur les membres de la société. Je veux dire que le taux de l'heure de travail doit Yarier d'après la somme de travail offerte. Si pour un métier il se présente un grand nombre d'ouvriers, ce taux baissera. Si au contraire les tra,·ailJcurs s'offrent en petit nombre, cc taux montera. Avec cette méthode point de réglementation· cxtér-icurc, point de discussion possible. Le libre choix des intéressés décide de la hausse ou de la baisse de leur rémunération. Le rapport qui s'établit entre la quantité du tra,·ail :\ faire et le nombre des indi,·idus désireux de le faire modifie automatiquement la valeur de l'heure de travail. Un exemple éclaircira l'emploi du procédé. Soit 15,000,000 le nombre d'heures de tra,·ail social qui est nécessaire pour produire le nombre d'hectolitres de blé pour la subsistance annuelle de la nation; et soit 10,000 le nombre des traYailleurs agricoles qui se présentent pour s'employer à cette production. Les r 5,000,000 d'heures seront également réparties entre ces 10,000 travailleurs, soit r, 500 heures par an pour chacun. Chacune de ces heures de travail d'un travailleur agricole a un . coe!Jicie1d1el valeur do1111é (supérieur, inférieur ou cgal au coefficient de l'heure de travail d'un mineur ou d'un forgeron; nous dirons plus loin la manière de le mesurer) - coefficient déterminé, suivant la formule ci-dessus énoncée, par le rapport existant entre le nombre d'heures de travail nécessaires à la production de l'article considéré et le b i ·11 . , fi' . 1 J . . .. 15,000,000 nom re <es travai eurs qui s o renta e pro lllrc : sott tct --'-'----. 10,000 Cc rapport - le même qui détermine la quantite annuelle d'heures de travail revenant à chaqùe travaiHcur de cette partie - mesure en effet le degré de pé11ibilité de l'heure de travail et par conséquent le coefficieu t de va leur de cette heure. Supposons maintenant qu'au lieu de 10,000 travailleurs agricoles - la quantité de blé à produire restant identique - il ne s'en pn:sente

12 LA REVUE SOCIALISTE I 5 000 000 , 1 15,000,000 e 5 000 • le rapport ' ' devient e rapport 5 000 , qu , , ' 10,000 , c'est-à-dire que le coefficient de valeur de l'heu:e de travail pour l;_s travailleurs employés à la production du blé devient double de_cc qu il était auparavant (le numérateur de la fraction étant resté identique et le dénominateur ayant été divisé par deux). Ainsi, en supposant que par suite de certaines circonstances, le travail de production du blé devienne deux fois plus pénible, c_ette aucrrncntation de pénibilité se traduit par une diminution proport1onnelle dans le nombre des travailleurs qui s'offrent, et cette diminution permet de calculer avec rigueur la juste augmentation du coefficient de valeur attribué à l'heure de travail. Les variatio11s que peut subir successivement la valeur de l'heure de travail pour 11nmêmemetier sont donc bien mesurées par les variations du rapport existant entre le nombre total d'heures de travail réclamées de ce métier et le nombre des travailleurs qui se présentent. Reste à déterminer la relation des différentes valeurs de l'heure de travail eutre lesdiversweliers. Cette détermination suppose la détermination préalable d'un roejjiciendt e valeurmoyen auquel tous les autres devront être rapportés comme .'t l'unité. Comment établir ce coefficient de valeur moyen, ce coefficient de l'heure de travail social dans une société donnée? Procédons comme nous avons fait pour étab!ir le coefficient de valeur relatif de l'heure de travail dans un métier donné. Prenons le rapport entre la quantité totale d'heures de travail social réclamées· par le besoin social annuel et le nombre total des travailleurs de la société. Soit r 5 milliards ( r 5,000,000,000) le nombre des heures et ro millions (ro,000,000) le nombre des travailleurs : cela nous donne 1,500 heures de travail annuel pour chaque travailleur. Ces heures de travail sont de pénibilité moyenne, partant de coefficient de valeur moyen, de coefficient r ; car, dans la totalisation des heures de travail réclamées pour faire face à la somme des divers besoins sociaux, les différents degrés de pénibilité des divers travaux, les différents taux de valeur de l'heure de travail se compensent et sont ramenés nécessairement a une pénibilité moyenne, à un taux moyen. Le chiffre 1,500, qui exprime le nombre annuel moyen d'heures de travail réclamées des travailleurs de la nation, exprime du même coup que le travail fourni suivant cette proportion est du travail de valeur moyenne ou ayant pour coefficient de valeur r. Rien de plus aisé des lors que de calculer le coefficient de l'heure de travail pour chacun des différents métiers : il suffit de prendre le

LE RÉGIME SOCIALISTE 13 nombre annuel. d'heures de travail réclamées des tranillcurs du métier considéré et de le diviser par le nombre d'heures moyen détenniné ci-dessus. Supposons un métier où, par suite du petit nombre des traYailleurs relativement à la grandeur du besoin social, c'est-a-dire :rn nombre d'heures de travail à accomplir, chaque travailleur doive fournir 4,500 heures de travail annuel, soit troisfois plus que la 111oye1111e qui est de 1,500: le coefficient de valeur de l'heure de travail, clans cc métier, est de 3 (4 • 500 ). I, 500 Supposons en même temps (et la premiére suppos1t1on implique nécessairement la seconde) que dans la mème société un autre métier ait surabondance de travailleurs; supposons que chaque travailleur de cet autre métier n'ait plus a fournir que 500 heures de travail, soit troisfois 111oi1q1use la111oye1111e; le coefficient de Yaleur de l'heure de travail dans ce métier est .: (~)- 3 I, 500 Ainsi s'évaluera en régime socialiste - pour chaque année et pour chaque métier - la valeur de l'heure de travail. Remarquons avec quelle force, par le jeu naturel de cc mécanisme d'évaluation, la proportion du nombre des travailleurs s'offrant et du nombre d'heures de travail demandées en chaque métier tendra a s'unifier; comment, par suite, les diflérentes quantités de traYail à fournir annuellement par les travailleurs et, par suite encore, les différents coefficients de l'heure de travail dans les divers métiers tendront a s'identifier. Supposons, en effet, deux corps de métier où le nombre des heures a fournir soit identique, soit 15,000,000; et identique aussi le nombre des travailleurs s'offrant, soit 10,000. Dans les deux métiers, le nombre d'heures de travail annuellement demandées à chaque travailleur sera identique, soit 1,500; et identique aussi le coefficient de valeur de l'heure de travail. Et, si nous nous supposons placés dans la société dont nous avons parlé tout a l'heure (1 5 milliards d'heures de travail et IO millions de travailleurs), ce coefficient identique pour les. deux métiers en question sera identique aussi au coefficient normal ou moyen ( coefficient I). Ainsi, entre les deux métiers, il y aura : 1° Égalité de la quantité de travail annuellement fournie par chaque travailleur; 2° Égalité de rétribution annuelle des traYaillcurs; Et cette quantité sera précisément la quantité moyenne demandée au travailleur, cette rétribution sera précisément la rétribution moyenne accordée au travailleur dans la sociétc considérée.

I..j. LA REVUE SOCIALISTE Suppos·ons maintenant que la moitié des travailleurs de l'un des deux métiers, du métier A, préfere s'offrir à un autre métier, par exemple au métier B - alors que ni pour le métier A ni pour le métier B le nombre d'heures réclamées par le besoin social n'aurait changé. (2) Soit: Métier A. Métier B. Heures de travail 15,000,000 15,000,000 ::-fous obtenons par le calcul les résultats suivants : MÉTIER A a) Coefficient de valeur de l'heure de travail égal à 2. En effet : 15,000,000 = 000 5,000 3,' 3 ,ooo --=2. I, 500 Travailleurs 5 ,ooo 15,ooo b) Rétribution annuelle du travailleur t:oale à tl travail moyen (de coefficient 1). celle de 6,000 heures de En effet : 3,ooo X 2 = 6,000. MÉTIER B a) Coefficient de valeur de l'heure de travail égal à o.666 .... En effet : 15,000,000 15 ,ooo = 1,000, 1 ,ooo ï";soo = o.666 .... • ~) Rétribution annuelle du travailleur égale à celle•de 666 heures, 66 de travail moyen (de coefficient 1). En effet : r ,ooo X o.666 ... = 666.66 .... Comparons la rétribution annuelle du travailleur dans' l'un et dans l'autre métier : 6,000 666.66 ... = 9. La rétribution annuelle du travailleur du métier B est neuf fois plus forte que celle du métier A. I

LE RÉGIME SOCIALISTE I 5 Donc en ·règle générale, dans le régime socialiste, l'écart des rémunérations, au-dessus ou au-dessous de la rémunération normale, tendra à croître ou à décroître en progression géométrique de l'écart entre le temps de travail fourni et le temps de travail normal. Comment une pareille inégalité dans la rétribution ne tendraitelle pas à se détruire clic-même? Comment l'afflux des tra\'ailleurs vers les métiers manquant d'hommes ne \'tendrait-il pas, et trls \'ite, rét.ablir l'équilibre? Il est évident qu'en rcgime socialiste r0 le 11ombredes travailleurs s'offrant pour chaque métier; 2° la q11m1lildée travail à fournir par chaque travailleur dans les divers métiers ; 3° les différents coef.ficieuldse valeur de l'heure de travail dans les di vers métiers; 4° finalement la rétribution a111111elle de chaque travailleur dans les divers métiers; graviteront naturellement dans un cercle étroit autour du nombre normal, de la quantité normale, du coefficient normal (coefficient r), de la rétribution normale, et que la quasi-égalité économique tendra à se réaliser d'elle-même. Il faut nous occuper maintenant de la seconde catégorie de choses que nous avons réservée : celles qui sont limitées en quantité de telle façon que la demande ne peut être couverte par un surcroît immédiat de travail. Quelle sera leur valeur? Un élément nouveau est introduit ici, la rm-elé; ra1-elé11al11relle, dans le cas d'un produit dont les qualités tiennent à certaines qualités du sol ou du climat, comme il arrive pour le chambertin ou le closvougeot; rnretéhu111ai11e, dans le cas d'un produit qui doit sa supériorité aux facultés éminentes de l'auteur, comme il arrive pour une œuvre d'art. Par ce seul fait qu'il y a rareté, c'est-à-dire que la quantité des produits ne peut satisfaire à la demande qui en est faite, le besoin non satisfait reparait et intervient pour faire varier la valeur ; la concurrence entre demandeurs agit, suivant la vieille et fameuse loi de l'offre et de la demande, pour faire baisser ou hausser le prix de la chose à évaluer (r). Mais là aussi il est aisé de trouver un régulateur automatique de ces variations. Il suffit de modifier la valeur normale de l'objet par un nouveau coefficient, qui; cette fois, représentera, non plus le rapport (1) Voir Hyndman : Eco110111iocfs socialism, p. 244, note (London. Tbe lwenlielb cent11rypress. 1896).

16 LA REVUE SOCIALISTE de la demande à l'offre du travail, mais le rapport de la demande à J'offre du produit. . La récolte annuelle a fourni, par exemple, IO,ooo boute1lles <lcclos-Yougeot.Pour déterminer le prix d'une bouteille, nous calculons, suivant la formule, le prix normal d'aprés le nombre d'heures qu'en a coi'.1téla production. Mais supposons qu'il y ait IOo,ooo demandes, . . , l ffi . I00,000 , , le prix normal doit être mult1pl1épar e coe c1ent ro,ooo , c est-adire ro. On dira : Tel objet rare, un tableau, un line peut être désiré par deux ou trois personnes seulement, mais ayec une telle intensité de désirs qu'elles soient prêtes a de grands sacrifices pour l'acquérir. En cas pareil suffira-t-il du coefficient obtenu suivant la méthode que nous Yenons d'indiquer pour modifier et élever à la hauteur du désir ressenti la valeur de l'objet désiré? Et encore, si l'objet est unique et dispute, à qui l'attribuera-t-on? Il est aisé de répondre à cette objection. Le coefficient détermine d'aprcs le rapport de l'offre à la demande du produit fixe seulement le prix social de l'objet, ou, pom parler plus clairement, sa rnise a prix. La société est alors comme un propriétaire qui Yend au plus offrant; le prix réel peut être au-dessus ou au-dessous de la mise a prix, suivant que les demandeurs retireront ou maintiendront leurs offres apres hl détermination mécaniquc de ce prix de Yente moyen, destiné à donner un point de départ aux enchéres. L'objet ou les objets disputés seront,. en définitive, adjugés à celui ou a ceux qui les auront cotés le plus haut. De la sorte, les choses rares s'acquiérent au moyen d'une surenchère, comme dans la société actuelle; la_différence(et elle est notable, d'ailleurs) est qu'en régime socialiste la société entière bénéficie du. surplus de valeur donné aux choses; que par conséquent le surcroît du prix payé pour les acquérir augmente le total du revenu social et se répartit entre tout le monde. Libre à qui en a envie de se procurer des choses rares, dans les limites de ses ressources! Seulement, celui qui se paie une jouissance supérieure à la moyenne apporte aux autres, à tous les autres, une compensation, en leur fournissant par la même de quoi augmenter le nombre et la qualité des jouissances qu'ils peuvent se procurer à leur tour. Il y a ainsi une tendance naturelle à l'équilibre du superflu. § _3· La rém1111ératiodnu travail. - Une fois que nous savons. détermmer ~a;7,,lcur d'un~ chose quelconque, et, par suite, l'équival~nce des ~1fferentsproduits en heures de travail, le problème de la n:munérat1on du traYail peut se résoudre aisément.

LE RÉGIME SOCIALISTE 17 Répartition du travail et répartition des fruits du travail doi\'ent se faire exactement pendant; cc sont, à proprement parler, deux aspects d'une même organisation, considcréc tour à tour du point de vue de la production et du point de vue de la consommation. Pour la répartition du travail, on a dressé un budget de la besogne à exécuter. On a calculé d'avance le nombre d'heures de travail tH.'.:ccssaires à satisfaire les besoins de la nation entière, cc que nous a,·ons déjà appelé le besoinsocial; l'entretien des sen·ices publics et celui de l'outillage rentrent dans le total prévu. On a pu dcterminer ainsi pour chacun un temps de travail 11or111al qui peut être modifie, nous l'avons vu, par l'afflux plus ou moins grand des travailleurs dans td ou tel corps de métier. Pour la r6partition des fruits du travail il faut, par un procédé analogue, calculer d'abord, non plus avant, mais après le tra\'ail accompli, l'ensemble du reveu11social en produits agricoles et manufacturés. Ce total est indispensable pour établir les dividendes que la société aura ensuite à répartir entre tous ses membres. Non pas qu'il y ait lieu de partager intégralement cette richesse entre tous les travailleurs qui l'ont créée. La formule courante qu'en régime socialiste l'ouvrier rocevra le produit intégral de son traYail est une formule inexacte. Il est bien nai qu'il n'y aura plus, comme de nos jours, de prélèvement capitaliste, allant à quelques privilégiés, sous prétexte qu'ils ont le monopole de la terre et des moyens de production. Mais il est vrai aussi que la société devra prendre sur le montant de la richesse sociale de quoi remplir certaines obligations qui lui sont imposées. 1° Il est sage de garder en magasin, pour parer à une insuffisance possible de la récolte, une partie de la récolte rentrée. Il est bon, en un mot, d'instituer régulièrement une éparg11ceollective, qui permettra de faire face à des dangers éventuels. 2° Il est nécessaire de réserver une certaine quantité de produits destinés à l'écba11gie11ternalio11al, diminution qui sera, d'ailleurs, compensée par une quantité équivalente d'autres produits. C'est un simple virement. Puis il y a lieu d'ajouter au nombre des producteurs directs de la richesse nationale un certain nombre de personnes qui, à deux titres divers, ont droit aussi à une part des dividendes. Ce sont d'abord ceux qui ne peuvent pas ou ne peuvent plus travailler ( enfants, vieillards, malades, infirmes). Ce sont ensuite tous les membres de la société dont le travail, quoique producteur d'utilités sociales, ne laisse aprés lui aucun produit matériel susceptible d'être réparti (t~ls les professeurs, les médecins, les employés d'administrations publiques, etc.). 2

18 LA JŒVUE SOCIALISTE Une fois qu'on a établi de la sorte le nombre des co-partagcants et la somme des produits à partager mesurée par la somme des heures de tra,·ail qui ont servi à les créer, une simpk diYision du dernier chiffre par k premier donne le reve111111or111a0l 11moyw de chaque individu. Il n'y a plus, aprés cela, qu':\ opérer la répartition au prorata_des heures de traYailaccomplies par chacun et k reYenu de chacun devient alors, suivant le coefficient de son métier, égal, inférieur ou supérieur, mais toujours dans des limites fort restreintes (r) au revenu normal. C: rc,·cnu est toujours suffisant et plus que suffisant, puisque la somme de traYail a cté calculée de façon à satisfa_ire,non seulement les besoins essentiels, mais les autres. Et de plus il doit être grossi de la quantité des jouissances que la socicté offrira gratuitement à tous ses - membres. Le re\·enu de chaque individu se compose donc, à \Tai dire, de deux parties : 1° d'une somme de jouissances qui sont collectives en ce sens qu'il les partage avec tous les membres de la société; 2° d'une somme de jouissances personnelles qui est proportionnelle i son travail personnel. Ces régies générales posées, il reste pourtant quelques cas particuliers qui méritent attention. Quelle part de revenu sera accordée à ceux qui n'auront pas travaillé? Le montant en peut Yarier scion la genérosit<.'.:Je la nation. Elle seule peut le fixer. ~lais, comme tout le monde a intérêt à ce que vieillards et enfants soient bien traités, comme toute famille est aussi exposée qu'une autre à arnir ses malades et ses infirmes, la lésin~rie est peu à craindre en pareille matiére. Quant à ceux dont les services ne se traduisent pas en produits. palpables, la rémunération peut être, la plupart du temps, calculée d'aprés les mêmes principes que celle des autres travailleurs. Il est facile, par exemple, de compter les heures de travail d'un employé de chemin de fer comme celles d'un ouvrier d'usine. li est facile aussi de dcterminer, d'aprés le rapport du tra\'ail offert au traYail demandé, le coefficient spécial qui donnera sa valeur définitiYe à l'heure de cet employé. Sans doute il peut subsister encore quelques di(ficultés <le détail. On peut se demander si, pour calculer les heures de travail du professeur, on prendra seulement l'heure de la lecon l'heure brute pom· , ' ' ainsi dire, ou, si l'on y ajoutera, comme il serait juste, les heures de préparation. On peut se demander comment il sera possible d'éYalucr

LE RÉGIME SOCIALISTE les heures de travail d'un médecin ou d'un pompier, de tous ceux qui ont a la fois des occupations discontinues et l'obligation de se tenir en permanence à la disposition du public. li me paraît que pour.les professions de ce genre la société pourra et devra intervenir. Imposant, comme de nos jours, des conditions de capacité qui seront de nature a réduire le nombre des concurrents, elle aura par la même 1~ droit de fixer directement par son vote des honoraires qui seraient autrement trés difficiles à évaluer. On peut en dire autant des savants, des artistes, des inventeurs. La valeur souvent énorme des résultats de leur labeur ne pouvant se mesurer au temps qu'ils auront coûté, la société sera toujours libre d'encourager une activité si précieuse pour elle, en leur octroyant largement les moyens d'existence et de travail, en leur assurant des loisirs féconds et heureux comme a des êtres rares ayant bien mérité de la nation. La société, par les primes qu'dlc offrira ainsi au travail vraiment créateur, décidera elle-même des progrès qu'elle voudra réaliser et du rang qu'elle voudra occuper parmi les peuples ciYilisés. 4. Ec/Ja11get distrib11tio11. - La rémunération des travailleurs réglée (et c'est le point capital), il faut encore dire quelques mots du mécanisme de l'échange et de la distribution. • La société met en circulation ,une somme de bo11sociaux correspondant a la somme des heures de travail représentées par la somme des produits :'t distribuer. Ces bons sont, par les soins de èhaque corps de métier, répartis entre les travailleurs de cc métier. Ils sont personnels, nominatifs, incessibles, et ils expirent avec celui qui en est titulaire. Chaque travailleur a son carnet, son compte-courant, pour ainsi dire, où sont marqués d'une part ce qu'il a droit dé réclamer et d'autre part ce qu'il demande au fur et a mesure de ses besoins. Les bonssociaux deviennent ainsi une monnaie de valeur in\'ariable et garantie par des produits existant réellement en magasin. Ils remplacent avec avantage en cet office l'or et l'argent qui ont toujours cet incorrigible défaut d'avoir deux valeurs différentes, l'une réelle et l'autre nominale, puisque les métaux précieux sont en même temps une marchandise soumise aux variations de l'offre et de la demande et une matiére monétaire devant a la loi une fixité de prix toute conventionnelle ( r). Oü ces bons s"üciaux pourront-ils s'échanger contre cc qu'ils représentent? Plus de boutiques innombrables et concurrentes, oü (1) Il se peut que l'or serve encore à parfaire la différence ou, comme on ,lit, it faire ln soulte dans les échanges internationaux.

20 LA REVUE SOCIALISTE tout achat est un combat de ruse et de patience entre le vendeur et le client; oi.1le temps se gaspille d'une part a faire l'article et de l'autre a marchander interminablement; où la nécessité de prélever sur le prix des choses la dime de l'intermédiaire aboutit an renchérissement de tout et, mauYaise conseillère, pousse au hideux frcfatage de denrées qui a empoisonné tant de générations! La société devient l'interm~<liaire unique entre consommateurs et producteurs; elle économise ainsi une quantité de forces et de peines actuellement perdues par l'éparpillement du commerce. Partout où cela est nécessaire, et là seulement, s'élèveront des entrepôts, nationaux ou communaux, où figureront, avec leur prix de revient et leur qualité fidèlement estimée, les échantillons de tous les produits sociaux. Les « grands magasins » d'aujourd'hui peuvent déja donner une idée approximative de ces Yastes bazars où chacun pourra faire son choix a l'aise et échanger des bons contre des objets d'une Yaleur correspondante. C'est une simple affaire d'aménagement intérieur de mettre à la portée des villages, au moyen de succursales, de télégraphes, de téléphones, les facilités d'approvisionnement jusqu'ici résen·ées aux villes. Les frais de transport qui aujourd'hui font monter si fortement le prix des choses, rentreront -dans les frais généraux supportés par la communauté et pourront même être réduits a néant, s'il lui plaît <l'organiser l'exploitation des messageries en service public gratuit. Je ne m'amuserai pas, d'ailleurs, à suine dans le détail infini de leur application les principes que je me suis attaché a établir, à montrer, par exemple, comment entre les entrepôts et les différents corps de métier s'établira un va-et-vient distribuant les produits, au mieux <lel'intérêt général et particulier, sur toute la surface du territoire; comment chacun sera libre de satisfaire ses goùts et pourra, s'il le Yeut, voyager hors de son pays en se faisant donner sur l'étranger une lettre nationale de crédit, qui, par une simple opération de comptabilité, rentrera dans la balance de l'échange international. Avec un peu d'imagination il est aisé de se figurer le fonctionnement des rouages secondaires, dont sera nécessairement compliquée la machine sociale; il me suffit d'avoir indiqué, aussi nettement que je l'ai pu, comment est possi.ble et praticable l'agencement des pièces maîtresses.

LE RÉGIME SOCIALISTE 21 CONCLUSION Le voyageur sur le point d'arriver au sommet de la montagne qu'il a patiemment gravie se retourne souvent pour embrasser du regard l'espace qu'il a parcouru. Ainsi yeux-je, en achevant cette étude, jeter un coup d'œil rapide sur la route que j'ai suivie. Elle se divise en trois étapes. J'ai passé en revue, dans la premiére, une série de principes généraux fournis par la science de l'homme et par celle des sociétés ; dans la seconde et la troisi~me, les conséquences sociales qui en découlent. Autrement dit, dans la premiére partie de ce travail, j'ai tâché d'établir sur un terrain solide les fondations philosophiques et juridiqbes de la société qui se construit lentement, non pas seulement dans le cerveau des penseurs, mais sur le terrain de la réalité, derriére la façade lézardée de la société contemporaine. J'ai mis a nu et a l'épreuve les assises sur lesquelles reposera cette vaste Coopérative nationale où le bien-être et la liberté des individus doivent résulter de l'association des hommes et de la socialisation des choses. La régie étant que dans toute grande transformation historique le droit idéal de la veille devienne le droit positif du lendemain, je pourrais dire que, en vue. de la révision nécessaire et prochaine du droit ayant eu cours au dix-neuviéme siécle, j'ai préparé pour la Constitution sociale du siècle qni Yient les matériaux dont peut se former une Déclaration11ouvelldees Droitspolitiqueset économiquesde l'Hommeet du Citoyw. Dans les deux derniéres parties, sans prétendre à dessiner un tableau complet de la société future dans son infinie complexité, j'ai tracé les grandes lignes de la double organisation qui permettra de faire passer ces droits au rang des réalités vivantes. Je m'arrête au seuil d'une étude toute différente, qui serait le complément naturel de celle-ci: Quels sont les voies et moyens les meilleurs pour passer de ce qui est à ce qui doit être? Une profonde transformation sociale, comme celle du régime capitaliste et bourgeois en régime socialiste et vraiment démocratique, peut s'accomplir de deux façons différentes, non contradictoires, par révolution brusque et violente, par évolution lente et douce. Une révolution ne se fait pas suivant un programme. L'imprévu y

RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==