LA REVUE SOCIALISTE TOME XXIV
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LA REVUSE·OCIALI Fondée par Benoît MALON • DIRECTEUR· ,Georges REN .ARD TOME XXIV . (JUIL'LET-DÉCEMBRE 1896) . . PARIS LIBRAIRIE DE LA REVUE SOCIALISTE 78, Passage Choi~cul, 78 \ .
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LE SOCIALIS:\IE SÉPARÉ DE t' ANARCHISME I LE SOCIALISME SÉPARÉ DE L'ANARCHISME L'anarchisme peut-il et doit-il être aujourd'hui considéré comme une fraction du socialisme? Telle est la question que M. Hamon a traitée dans Jeux articles qui ont paru en français dans la Société Nouvelle de février et de mars 1896, en même temps qu'ils paraissaient dans d'autres périodiques en anglais, en espagnol, etc. Question grave pour l'avenir des deux doctrines; question que l'approche du Congrès socialiste international de Londres rend éminemment actuelle. M. Hamon, avec un grand luxe d'arguments et de citations, s'attache à établir que les anarchistes ont été longtemps et sont encore maintes fois confondus avec les socialistes; il conclut de là qu'ils peuvent toujours marcher dans leurs rangs a l'assaut de la société bourgeoise, et il annonce (p. 208) qu'ils revendiqueront le droit de figurer parmi eux au prochain Congrès. Le Congrès peut seul statuer sur ce point et il le fera en pleine souveraineté; nul n'a qualité pour lui prescrire sa conduite. On peut toutefois pressentir l'accueil réservé à cette prétention, si elle se produit, puisque une résolution votée à Zurich en 1893 et rappelée par le comité organisateur soumet l'admission des délégués à cette condition préalable : qu'ils reconnaissent la nécessité de l'action politique. Or, on sait que les anarchistes répudient toute action de ce genre et prêchent l'abstention électdrale, même en pays de suffrage universel. Mais s'en ré(érer à un vote vieux de ~rois ans pourrait passer pour une· façon d'éluder le débat, et il est plus digne d'aborder de front les raisonnements de M. Hamon. Aussi bien m'invite-t-il lui-même à le faire, puisqu'il me cite plusieurs fois dans ses articles et répond aux idées qué j'ai émises dans ma brochure : Socialisme libertaire et anarchie ( 1). * * * M. Hamon se plaint des insultes qui n'ont pas été épargnées à ses (1) Librairie de la Re-v11Seocialist.e (20 centjmes). \ '.
2 LA RE\'UE SOCIALISTE amis les anarchistes, et je Jéplorc a\'ec lui que la Jiscussion des idées <légénérc trop sou\'cnt en disp~tc aigre et bru.~al_c.J'e~~é_rc_qu'il, ,·c~1t bien ne pas rnc compter panrn ces Lrnceurs d 1n1ures. J a1 d1scutc tres franchement ses thfories comme celles <le M:--1. Sl'.:bastien Faure et Jean Gra,·c; je n'ai jamais manqué;\ l.1 courtoisie qu'on doit à des advers,1ireshonnêtes et con\'aincus. En fait d'injures, je ne trouYc, pour cc qui me concerne, que celles dont j'ai l'.:tcmoi-même gratifié. La Rrvol!e, en 1893, m'empruntant pour le reproduire un fragment <l'un <lemes romans, profita <lel'occasion pour m'appeler« bourgeois repu>), et je crois bien me souYenir qu'elle Youlut Yoir en moi un jeune homme (ce qui me flattait) ven:i.nt au socialisme, parce que le socialisme était, parait-il, :'t la mode (cc qui était moins flatteur, mais heureusement peu conforme .'t mon passé <l'exile). Récemment ( r) la Rm11issa11cc, une autre revue anarchiste, a trouvé mieux. Je ne sais quel homonyme ;\ moi a,·ait je ne sais où frappé je ne sais qui; anssitôt paraissait l'entrefilet sui,·ant : « Georges Renard (le rédacteur de l.1 PetiteRclp11bliq11e, croyons-nous) a donné un coup de couteau dans la joue d'un Je ses ,·oisins. La Yictirnc Ju journaliste soci:'llistc( croyons-nom) est:\ l'hôpital Tenon (ça, nous en sommes sùrs). >) Je ne me plains pas Je ces charmantes insinuations. Je suis toujours enclin à me fl'.:liciterd'êtrc ,·ilainemcnt injurié par des aÙYcrsaires. Cela prouYe qu'ils rempbcent commc ils peuvent les bonnes raisons qui leur manquent; et je serais presque tenté de les remercier pour la peine qu'ils prenm:nt ain<;i de prl'.:\'cnir en ma fa,cur tout lecteur ayant le respect de la pensée indépendante. Scukment je puis bien dire à M. Hamon (en qui je me pl.lis à saluer une urb,rnité parfaite) que ces proddés de polémique sont d'étranges pn'.:lulks de conciliation et ne Yiennent guères à l'appui de Li thl'.:scqL1'il soutient. Mais abordons sa thcse clic-même. A ne reo-ardcr oue leur orioinc b 1 ~ > il est incontestable que le socialisme et l'anarchisme sont né~ tous Jeux d'un désir passionné de remplacer le régime capitaliste par une société plus juste et plus heureuse, qu'ils sont ,linsi comme deux branches sorties d'un tronc commun. P,1s n'était besoin d',1ccumuler les textes pour démontrer cette Yérité. Il est bicn é\'idcnt que toute histoire du socialisme a Jù donner une pl.icc .'t l'exposé des théories anarchistes, et, comme M. Hamon le rappelle, quand j'ai \'Oulu dans mes lt11clcs s11r la Fra11ceco11te111porai111· embrasser l'ensemble des doctrines, sou,·cnt fort vagues, qui ont porté l'étiquette socialiste, je n'ai pas plus qu'un autre essayé de me dérober à cette nécessité. Le malheur est qu'aujourd'hui la question n'est pas là. Il ne s'agit
' LE SOCIALISME SÉPARÉ DE L'ANARCHISME 3 pas de savoir si ces deux branches ont jailli côte à côte de la même poussée de séve et ont pu dans les premiers temps de leur croissance mêler leurs frondaisons. Il s'agit de décider si, aprés avoir grandi vigoureusement en s'écartant l'une de l'autre, elles peuvent, non seulement se rapprocher, mais se réunir jusqu'à n'en faire plus qu'une seule. L'histoire nous offre des exemples nombreux de partis qui avaient une origine commune et qui n'en ont pas moins abouti aux points les plus opposés de l'horizon. Pour ne citer qu'un seul cas, au moment où la Reforme substitua l'autorité de la Bible à celle des papes et des conciles, les Luthériens comme les Anabaptistes représentèrent tous deux la révolte contre Rome et le recours direct à l'Écriture ; chacun sait pourtant que de principes originairement fort voisins les deux sectes tirèrent des consequences si différentes qu'elles en arrivérent à se heurter dans une lutte implacable. Sans désirer le moins du monde une pareille lutte entre le socia-. lisme et l'anarchisme,j'estime qu'ils ont suivi une marche analogue. Tous deux, inspirés au début d'un esprit semblable, groupés d'abord sous les plis d'un drapeau de couleur indecise, ont pris peu à peu conscience de leurs divergences; ils se sont séparés et_je crois qu'il y a avantage pour chacun d'eux à rester constitué en parti distinct; je crois que pour la dignité de l'un et de l'autre, voire même pour les rapports de voisinage que nous souhaitons entre eux aussi corrects que possible, il serait mauvais, à supposer que ce fût possible, de les confondre de nouveau dans l'équivoque d'une denomination unique. Voici ce qui empêche, selon moi, cette fusion : D'abord, la séparation dont je parle est un fait accompli. Elle a eré constatée, proclamée par trois con grés socialistes, en 1889, en 1891, en 1893; et il me semble que, si j'étais anarchiste, j'aurais la fierté de ne pas vouloir me raccrocher de force à un parti qui par trois fois m'aurait dit : Vous n'êtes pas des nôtres. Passez au large! J'ajoute que bon nombre d'anarchistes ont à leur tour accepté et proclamé cette sêparation. M. Hamon, dans son ouvrage Psycbologie de l'anarchiste-socialiste, s'est efforcé de ressouder deux mots qui tendent de plus en plus i se disjoindre en se pré"cisant. Eh bien ! dans cet ouvrage même (M. Hamon le sait aussi bien que moi), il est aisé de relever quantité de textes prouvant qu'anarchistes et socialistes entendent se distinguer les uns des autres. Parmi les conespondants de l'auteur, l'un dit nettement : « Aussi n'ai-je pu être socialiste et je suis devenu anarchiste ». Plusieurs attaquent aussi vivement que M. Yves Guyot la prétendue tyrannie· socialiste. M. Jean Grave, dont j'estime particuliérement la franchise, se déclare maintes fois contre le socialisme « sans distinction d'école », ce qui indique bien qu'il ne se
4 LA REVUE SOCIALISTE considere point comme socialiste. Tout d_ernièrement encore (mars 18 9 6), la Revue Rouge, dans un article où j'ét~is honoré de quelques injures, s'écriait tout comme la plus bourgeo1_se des revues : _« A,l.lez, messieurs les socialistes, triste engeance, continuez de pourrir l ame du peuple a\'ec des préjugés anciens retapés ... Déjà au_x clairvoyants \'OUs n'apparaissez plus que comme des marchands de vieux-neuf ... de très stupides messieurs Homais ». M'est a\·is apres cela que_M. Hamon denait commencer par se mettre d'accord a\'ec ses amis avant de rcclamer pour eux le droit de prendre part aux congrès de la « triste engeance » que nous sommes. On le voit, le lien qui a pu jadis unir les deux groupes est brisé d'un commun accord, et il importe assez peu que certains hommes et certains journaux hésitent dans l'entre-deux, ne sachant de quel côté se ranger. Les fronti<'.:res peu,·ent être sur certains points indécises et litigieuses·; cela n'empêche point le gros de chacun des deux partis d'avoir choisi sa place et sa ligne de bataille. * * * Mais, plus que l'attitude et la posn1on dcjà prises, des différences essentielles séparent socialistes et anarchistes. Faut-il les rappeler une fois de plus? C'est d'abord une différence dans le but final. Les anarchistes sont des chercheurs d'absolu ; ils rêvent la suppression complète de toute autorité. Or, les socialistes croient que toute organisation sociale comporte un minimum d'autorité, et, tout en désirant une extension indéfinie de la liberté, ils n'espèrent point qu'on arrive jamais à cette liberté illimitée qui ne leur semble possible que pour l'individu isolé (1). C'est ensuite une diffcrence de mèthode et de moyens. Les socialistes rcpudient énergiquement l'attentat individuel, qui leur parait inefficace pour supprimer un mal collectif et moins justifié que partout ailleurs en pays de constitution libcrale ou républicaine; ils répudient par-dessus tout la bombe stupide et aveugle dont les cclats vont frapper au ha!lard amis et ennemis, innocents et coupables. Les socialistes n'ont pas la prétention de créer du jour au lendemain une société parfaite; il leur suffirait d'aiguiller la société actuelle sur la voie nouvelle où les hommes doivent s'engager pour devenir incessamment plus solidaires et plus libres; il leur suffirait de lui faire accomplir une bifurcation décisive sur la route où elle chemine d'une façon si pénible et si lente. (1) J'ai dévdoppé cela ailleurs. Voir Sotialisme liber/aire et aua,·chie, pp. 23 _ 2 6.
LE SOCIAÜSME' SÉPARÉ DE L'ANARCHISME M. Hamon fait quelque part (page 379) un aveu qui porte loin. ' Il écrit, en parlant de la division qu'il faut bon gré mal gré constater entre les deux partis : « Si l'on éliminait le facteur temps, elle cesserait d'exister». Cela est vrai en une large mesure. Mais cela suffirait, à défaut d'autre chose, pour ne pas permettre aux <lcux partis une action commune. Prenons, en effet, deux ou trois exemples. L;i patrie, nous l'espérons, se fondra un jour dans la grande unité humaine, comme les anciennes provinces françaises se sont fondues dans cc qu'on nomme aujourd'hui la France. Les anarchistes s'écrient en conséquence : - Agissons dès maintenant comme si la patrie n'existait plus. - Les socialistes disent au contraire : - Ne commençons point par démolir la maison modeste et médiocrement bâtie oü nous habitons, sous prétexte que nous pourrons avoir plus tard un palais magnifique. De même il viendra peut-être une époque (et nous ne demandons pas mieux que de l'aider à venir) où la contrainte de la loi sera inutile pour garantir les faibles contre l'oppression des forts et• pour faire régner la justice sur la terre. - Agissons-donc, reprennent les anarchistes, comme si la loi n'était d'ores et déja qu'une entrave toujours , . nuisible ou superflue. - Non, répliquent les socialistes, émancipons progressivement l'individu; mais gardons-nous de prêter aux hommes tels qu'ils sont l'équité, la sagesse, la bonté que pourront avoir les hommes tels qu'ils seront après une longue période éducative. De même encore il est permis à la rigueur de concevoir un régime où la production sera devenue assez abondante, où les hommes et les femmes sauront assez limiter leurs désirs pour que chacun puisse << prendre au tas » de quoi satisfaire ses besoins. Et les anarchistes <le conclure: - A quoi bon dès lors régler la production et la répartition de la richesse sociale? Agissons immédiatement comme si l'on pouvait puiser à pleines mains dans une provision inépuisable. - Pardon! répondent les socialistes. Si nous commencions par assurer la vie de la société en assurant à tout trava,illeur une rémunération équivalente à son travail ! Pour le reste, nous verrons plus tard. Impossible de répéter en pareille matière : Le temps ne fait rien à l'affaire. Et, sans même examiner qui a tort ou a raison, on sent assez l'irréductible difficulté de faire marcher ensemble deux partis qui disent, l'un : Transformons d'un coup et sans répit tout notre idéal en réalité; l'autre : Opérons à mesure qu'elles deviennent réalisables les transformations justes et nécessaires, et laissons aux générations futures le soin de perfectionner ,et d'achever ce que no~s aurons ébauché. * * * Étant do~nées ces divergences profondes, on peut se demander cc ..
6 LA REVUE SOCIALISTE que Yicndr:lient faire les anarchistes Jans un congres so~iali,st_c.,Notcz qu'ils sont par définition même ennemis de toute :1sse111bkcdeliberantc, qu'ils ne reconnaissent point les lois des majorit_és, qu'ils s'intei:l)ise~it de Yoter puisque « YOtcr, c'est s'aYilir », su1Yant le mot d Elisee Reclus! ~otcz qu'ils ne peuYcnt être logiquement les délégués d'~ucun aroupc • qu'ils abdiqueraient leur indépcnd:1ncc absolue et renie- ::, ' 1 • ••1 raient leurs principes en acceptant le rolc de mallt at,nres; qu 1 s deviendraient eux-mêmes des espèces de parlementaires en entrant dans une sorte de parlement ounier. Qu'on ne parle point àcc propos d'exco111munication. Le parti socialiste, rcpondant au besoin de précision et de clarté qui est à l'heure qu'il est dans tous les esprits, s'efforce de dire nette111entcc qu'il désire et comment il entend y parYenir. Il ne peut sans <langer laisser les premiers venus se cou,Tir de son pavil Ion. Il indique les conditions indispensables pour qu'on ait droit <le se réclamer de lui. Libre à gui le nut de se joindre à lui, en adoptant la ligne de conduite, d'ailleurs souple et large, qu'il a dù se fixer. Cc sont les anarchistes gui s'excluent euxmêrncs, s'ils yculent demeurer fidt:lcs aux doctrines qu'ils ont tant de fois prèch<'.:es. Ils seraient deplacés :rn milieu d'un parti organis<'.:, eux qui repoussent toute organisation; et comme œ parti d':1ction et de combat doit discuter sa tactique pour les années suiYantcs, eux gui sont réfractaires à tout engagement, à toute discipline, ils ne pourraient rien faire dans le Congres, sinon agir comme des clcments dissolvants, empêcher les d<'.:libcrations à force de tapage et de désordre:. De la part d'hommes gui parlent sans cesse de libcrt<'.:, cc serait, il faut en con\·cnir, une singulière façon de respecter la liberté d'autrui, et il resterait à sarnir à quel point il est loyal et honnête Je Yenir chez les gens, sans y être invites, pour cou,Tir leurs voix, troubler leurs réunions et faire ainsi le jeu de la pire réaction bourgeoise. Assurément on peut regretter que des penseurs illustres et considcrables, comme Éliscc Reclus et Kropotkine, des écrivains et de~ orateurs qui sont <les forces, comme Jean Graye et Sébastien Faure, se condamnent Yolontairement à être absents de ces arandes assises du t, monde ouvrier. Je leur sais gré, pour ma part, de maintenir avec énergie les droits de l'individu et de rappeler ainsi au socialisme, s'il était tenté de l'oublier, qu'il doit faire aussi large que possible la part de la liberté, dont l'anarchisme n'a point le monopole. Je leur pardonne volontiers d'être les outranciers de l'ideal et de ne pas laisser le socialisme borner ses revendications aux reformes prochaines et prendre les premières étapes pour le terme du Yoyagc. Je crois qu'ils peuvent, du dehors, être d'utiles avertisseurs pour le socialisme militant. Je les v~1-rais même avec plaisir, si leurs principes le leur permettent, orgamser de leur coté un congres anarchiste, où ils préciseraient aussi leur
LE SOCIALISME SÉPARÉ DE L'ANARCHISME 7 programme et diraient comment ils \'Culent le réaliser. On saurait après cela si les points communs qu'ils ont a\'cc nous (il en existe que j'ai indiqués déjà) ( I) rendent possible une entente ultérieure limitée a certaines questions. Mais, en attendant, nous persistons à croire que les anarchistes feraient bien de renoncer à l'attitude double dont M. Hamon s'accommode pour eux trop aisément, et qui consiste à attaquer le socialisme tout en essayant de s'y rattacher. Nous pensons qu'une séparation nette, de nom comme de fait, vaut mieux pour la dignité des deux partis qu'une apparente et impossible unité, prétexte à conflits interminables autant qu'inévitables. Que chacun demeure avec son autonomie, sa pleine liberté d'allure, ses journau.x, ses revues, son corps de doctrines, sa rcsponbilité distincte ; c'est à nos yeux la solution la plus simple comme la plus franche, celle qui ne lése et ne trompe personne. M. Hamon termine en disant qu'en sociologie non plus qu'en histoire naturelle il n'y a pas de ligne de démarcation; que du plus farouche libertaire à l'autoritaire le plus forcené il existe une série d'intermédiaires formant une gradation presque insensible. Je le Yeux bien; s'ensuit-il que monarchistes et socialistes doivent arrêter en commun leur programme d'action, sous prétexte que des uns aux autres on peut établir une chaîne ininterrompue oü ne manquera pas un chainon? Ou, pour prendre des partis plus voisins, cela empêchc-t-il radicaux et socialistes de vivre côte à c·ôte, voire même de s'allier à certains moments, sans pourtant se confondre? La vérité est que, dans la société comme dans la nature, il se forme des groupements, non pas inYariables, mais dont les caractéres sont cependant assez fixes pour leur donner une quasiindividualité, pour permettre de les reconnaitre et de les discerner. Or, il me paraît que l'évolution du parti socialiste et du parti anarchiste est assez avancée pour r'endre nécessaire et facile leur constitution, tout au moins provisoire, en deux variétés indépendantes. GEORGES RrnARD. (1) Socialisme.libertaire et auarcbie, p. 22.
8 LA REVUE SOCIALISTE EssAr DE PROPAGANDE SocrALISTE Dans la Can1pagne <i) li est bien c.::rtain qu'en France le parti socialiste n'acquerra une influence pn'.:pondérantc que s'il obtient le concours dévou<'.:de la démocratie rurale. Aussi cherchons-nous depuis longtemps les moyens propres à faire pénétrer les doctrines socialistes dans la campagne, surtout dans les régions oü domine et où dominera longtemps encore la petite propriété. Nous soumettons l'essai suivant aux appréciations et aux critiques de nos amis: c'est L\ le type d'une des nombreuses conférences que nous a\'ons eu l'occasion de faire dans les villages du Gard, en qualité d..: secrétaire de la Hdération socialiste de ce département. Citoyens, Vous C:testous, a des titres diYers, <lestravailleurs de la terre: et tous vous vous plaignez justement de la situation de plus en plus mauvaise qui vous est faite; vous sentez que, <l'année en année, le poids <lesimpôts augmente, que la petite propriété s'endette et que le paysan s'épuise à payer des intérêts; vous Yendcz ,os produits (blé, vin, cocons) toujours trés difficilement et à des prix inférieurs aux prix normaux et rénumérateurs qui n:gnaient il y a vingt-cinq ans; d'autre part, le prix des objets manufacturés que Yous ach.:tez :\ la ville est devenu bien plus élevé. Vous réclamez depuis longtemps de profondes réformes ; vos députés les promettent ; on \'Ote bien quclques lois de façade et <lepure apparence; mais rien de décisif n'a encore été fait en YOtrefaveur. Le parti socialiste, auquel j'ai l'honneur d'appartenir, croit pouvoir (r) Voir sur le même sujet, G. Renard : Le/Ire aux Paysans (20 cent.); Jem Guettré: Le Parli socialiste el la Queslûm agricole, avec préface d'A. \'eber (20 cent.) ; .Émile Vandervelde : Le Socialisme agricole (S cent.); Justin Allavail : La Mëvmlt dts 1•im, etc. (librairie de la Revue Socialisle).
ESSAI DE PROPAGANDE SOCIALISTE DA.'.S LA CAMPAGNE 9 vous indiquer d'abord la cause de vos souffrances et ensuite le remède :\.ces souffrances. Comme je vous le prouverai chemin faisant, seul aussi le parti socialiste a sérieusement défendu vos intérêts a la Chambre des députés. Seul il a préconisé des solutions efficaces. Quelle est donc la cause permanente et générale qui détruit peu a peu l'aisance jadis si répandue dans nos campagnes ? Quel est le pouvoir mystéi;icux. qui recule toujours la réalisation des réformes sociales que vous réclamez? Nos ancêtres de 1789, qui firent la grande Révolution, crurent avoir détruit à jamais les classes priYilégiées : ils pensaient avoir accompli une œuvrc définitive et empêché à jamais la constitution d'oligarchies assl!z puissantes pour dominer la nation et l'exploiter politiquement et économiquement. Les hommes de la Révolution se trompaient. A peine la noblesse et le clergé étaient-ils déchus d,e leur situation et de leur prépondérance, qu'une aristocratie nouvelle se formait en s'enrichissant de leurs dépouilles. Cette classe a grandi pendant toute la durée de cc siècle et peu à peu elle a acquis un degré de puissance et de richesse qui la rend plus redoutable encore que la vieille noblesse et que l'ancien clergé. Cette caste est formée par la coalition des hauts et puissants seigneurs, détenteurs du capital : grands propriétaires terriens, enrichis par l'achat a vil prix. des biens nationaux. en 1793 ; puissants banquiers, maîtres du marché des Yaleurs et artisans perfides de la ruine des petits rentiers et des petits capitalistes succombant à leurs mànœuncs; gros importateurs de blé ou de vins, ruinant le producteur par leurs spéculations; actionnaires des chemins de fer, des mines et de la Banque de France, livrées contre l'intérêt de tous à quelques poignées de capitalistes parles gouvernements de classe trahissant et dépouillant la nation au profit de la bourgeoisie; gros industriels, gros négociants, régnant par la puissance dé l'or et établissant leur domination hautaine sur des milliers de prolétaires par l'effet de la concentration des capitaux et par la ruine des petits ateliers ou, il y a cinquante ans, l'artisan laborieux vivait et travaillait en paix: voilà, citoyens, de quels éléments impurs, nés de l'agiotage, de l'usure, de l'exploitation de l'homme par l'homme, se compose la nouvelle aristocratie, la féodalité contemporaine, la classe des hommes d'argenter de rapine. La constitution de cette classe est le phénomène économique C$sentiel qui s'est produit depùis la Révolution. La Révolution a cru nous émanciper; mais nous sommes retombés bientôt sous la domination de la nouvelle noblesse, qui nous opprime aujourd'hui d'une façon indirecte et hypocrite. Contre la haute banque et contre la bourgeoisie capit11liste, il faudra, nous aussi, que nous fassions notre Révolution.
10 LA RE\'UE SOCIALISTE En effet, c'est cette classe qui \'0US ruine, qui \'0USronge, paysans. Toujours et partout \'0US Y0us heurterez, \'0LIS \'0US briscrc~ c_ontre clic, contre ses intl'.:rêts, contre son a\'euglcrncnt, contre son ego1srne. C'est cc que je Yais Yous proLl\'er, en <'.:tu<liantsucccssi\'emcnt la condition et les plaintes des deux cat<'.:goriesprincipales <le trarnilleurs <'.:gaiement 1111'.:ritantsqui composent notre population, les journaliers agricoles et les petits propriétaires. Les journaliers sont certainement les plus nulheurcux; cc sont des exploités Jans toute la force <luterme. Leur nombre est considl'.:rable en France, si nous en croyons les statisticiens mêmes <lu gou,·erncmcnt (de Fo\'ille, la Fra11ce éco110111iq11e ( 889). On compte 1,.+80,68ï journaliers et I,95-~,251 <lomcstiques à gages, hommes ou femmes, ,•iyant dans les fermes. Les journaliers gagnent en hi\'er 2 fr. ou 2 fr. 25 c. par jour et, en été, quand les journées sont si longues, 2 fr.50 à 3 fr., rarementda\'antage, si cc n'est au moment de la moisson et des Yendange~, quand le tra\'ail est tn'.:spressant et que les bras sont rares. C'est peu certainement; et encore \'0US seriez bien l1eureux, si Yous pou,·iez être ccrt;1ins d'.n-oir <lu traYail toute l'année. i\Iais \'OUS redoutez ces longs hi,·crs, où l'on reste deux ou trois mois sans rien faire et sans rien gagner. A ce moment, la famille souffre: le grand propriétaire, Y0tn.: patron, s'en moque bien; il nourrit ses cl1c,·aux, quand la pluie ou le gd empêchent tout travail. Mais Yous, il ne Yous nourrit pas: il n'a pas besoin de YOus et il mus re1woie. Vous sentez bien par là la cruauté de cette classe capitaliste qui soigne che,·aux. et mulets, mais que le sort des hommes et des enfants laisse indifférente. \Tous Yicillisscz ainsi de souffrance en souftr,1ncc, de plainte en plainte. \'ous élcYcz péniblement Y0trc famille; YOus Yoili vieux. Qu'allcz-Yous dc\'enir? On vous chasse; \'0us ne pouvez plus rendre une bonne journée; vous produisez moi11s que le jeune homme vigoureux. Le propriétaire vous congédie. Allez vous-en ! Pendant trente ans, on a exprimé de vous toute la sé\'e et toute la force de rntrc corps. Et aujourd'hui on Yous jette à la rue, comme le raisin des éché et vidé par le pressoir. Yoili votre sort. La société n'a pas sonaé à \'OUs assurer à YOUS b ' qui avez tant travaille, un peu de ce pain et de cc vin que Yous avez produits pour d'autres. Pourquoi êtes-vous malheureux? Parce quc, conformément à la doctrine socialiste, vous ne possedcz
ESSAI DE PROPAGANDE SOCIALISTE DANS LA CAMPAGNE II point les moyens de production, sans la possession desquelles le producteur ne saurait-être libre. A vous la force de traYail, à d'autres la terre et l'outillage agricole. C'est de cette séparation que nait Yotrc malheur. La terre appartient au grand propriétaire oisif: il Yous admet à l'honneur de travailler sur son bien, mais à son profit. Il ne Yous occupe que parce qu'il a intérêt à le faire, parce que YOUSll!i rapportez chaque jour beaucoup plus d'argent que vous ne lui en coûtez. Naturellement, les bénUices sont pour lui. Cc grand propriétaire, votre patron, est un des membres de la bourgeoisie capitaliste, de la classe qui vit du travail des autres, de votre travail. Vous sentez bien que cette classe est \"Otre ennemie, puisqu'elle vit à YOSdépens, puisqu'elle vous dépouille d'une partie de cc que YOUSproduisez. • Yous ne serez emancipés économiquement, vous ne rcccwez le produit intégral de votre travail que lorsque l'outillage agricole et la terre sur laquelle vous travaillez vous appartiendront. Alors les produits de YOtre labeur seront pour vous; nul parasite ne s'interposera entre vous et cc que vous aurez créé. Alors aussi YOus serez libre politiquement et moralement. \'ous penserez et Yous agirez en homme libre; vous regarderez fièrement le ciel ; car YOUSn'aurez plus la crainte de déplaire au· maitre et de perdre YOtrc traYail. Le parti socialiste veut \"Ous donner la terre, non pas eu la partageant ( comme nos adversaires le disent), mais en transformant les grandes propriétes en propriétés communales et nationales, qui seront mises sous des formes diverses à la libre disposition des travailleurs pour qu'ils en tirent le meilleur parti possible. Tantôt les terres communales seront exploitées en grand par des associations d'ouvriers agricoles; tant6t (cela dépendra des cultures et de bien des circonstances) chaque famille recevra une étendue, dont clic jouira, moyennant une faible redevance, à la condition de travailler elle-même et de n'exploiter personne. C'est ce que le citoyen Fcrroul, maire socialiste de Narbonne, a réalisé dans son pays, procurant ainsi l'aisance et le bonheur à de nombreux ouwicrs. Voilà le remède - complet et définitif - à votre misère. Il faut rendre au peuple travailleur ce qui lui appartient: pendant la Rholution, les bourgeois se sont emparés des biens du clergé, des biens de la noblesse, des biens communaux; pendant que les sans-culottes de r 79 3 défendaient la Patrie, eux tripotaient et accaparaient, protégés contre l'étranger par les baïonnettes des paysans et des ouvriers. Il est temps que justicc se fasse et quc les fils des sans-culottes héroïques rentrent en possession de leur heritage. Mais, en attendant le grand joùr de l'émancipation totale, nous demandons comme mesures préparatoires l'interdiction aux communes d'aliéner les biens communaux, l'attribution de ces biens à des familles
12 LA REVUE SOCIALISTE non possédantes (art. 3 et 4 du programme agricole du Parti ouHier français), une caisse de retraite agricole pour les invalides et les Yicillards alimentée par un impôt spécial sur les revenus de la grande propriété (art. 5 du même programme), un minimum de salaire pour ics ouvriers à la journée et pour ceux qui sont loués à l'année (art. 1er du même programme). Plusieurs de ces reformes ont été proposées aux Chambres par les socialistes; on a longuement bavardé, afin de vous faire croire qu'on songeait à vous; mais on n'a rien fait. On vous a paye de promesses et de vaines paroles, parce que la haute bourgeoisie capitaliste, qui est maîtresse du gouYerncment, ne veut pas qu'on réalise en Y0trc faveur les réformes les plus équitables. Pour soulager Yotrc sort, il faudrait diminuer son opulence; et clic ne Ycut pas en abandonner la plus minime parcelle, à moins que vous ne Yous redressiez comme dlé!s hommes et n'ayez ~nfin le courage d'exiger. II Notre programme final consiste donc à mettre la terre à la disposition et en la possession de celui qui la cultive; c'est YOUs faire comprendre du même coup que nous sommes non pas les ennemis ( comme nous en accuse la mam·aisc foi de nos adversaires), ma'is les amis et les défenseurs des petits propriétaires. En effet, ces derniers possèdent le moyen de production, qui est le sol; ce moyen de production se trouve encore, sur bien des points, posscdé à titre individuel par les producteurs eux-mêmes.« Notre rôle ( comme disent les considérants du programme agricole du parti ouHier) n'est pas de séparer la propricté et le travail, mais au contr,lire de réunir dans les mêmes mains ces deux facteurs de toute production dont la division entraîne la servitude et la misère des travailleurs tombés à l'état de prolétaires >>. Nous sommes donc les amis, les défenseurs, les seuls a111isiucères des petits propriétaires. Pour vous le prouYer, commençons par réfuter quelques-uns des mensonges avec lesquels la presse bourgeoise vous trompe. On dit couramment: En France, la terre appartient au paysan, tout le monde est propriétaire. En effet, il y a dans notre pays q millions de cotes fonciercs, ce qui équivaut à c1wiron 8 millions de possédants. Heureux pays! presque tout le monde est propriétaire - mais beaucoup n'ont que fort peu de chose. En effet, 74 °/ o des cotes foncicres concernent des proprictés de o à 2 hectares, c'est-à-dire des possessions minimes et dont l'exploitation ne saurait faire vivre une famille. Les trois quarts des cotes foncières désignent donc des propriétaires apparents. - Cela ..
ESSAI" DE PROPAGANDE SOCIALISTE DANS LA CAMPAGNE I 3 fait>bon effet dans les discours officiels, mais ces discours couvrent une • réalité misérable. Quelle est maintenant l'étendue du territoire possédé par les diverses catégories de propriétaires? L'enquête gouvernementale de 1879 a prouvé que, sur une superficie totale de 52 millions d'hectares, 11 millions d'hectares seulement appartiennent à la petite propriété, soit moins du quart; un autre quart appartient à la moyenne propriété (propriétaires ne cultivant pas eux-mêmes), et la moitié à la grande propriété. M. Challemel-Lacour, sénateur très opportuniste et ancien président du Sénat, l'a hautement affirmé dans les discours mémorables par lesquels il a combattu la politique de protection douanière·: il affirmait que d'après les enquêtes officielles 45 centièmes du sol appartiennent à la grande propriété. Quoi qu'en disent les harangues gouvernementales, la terre de France n'est pas au paysan - cultivateur - puisque ce dernier n'en possède qu'un quart; les trois autres quarts forment la part des rentiers oisifs du sol - de la bourgeoisie capitaliste. Vous voyez que la part des faineants est plus belle que la vôtre! Le parti socialiste, ennemi des oisifs et défenseur naturel des intérêts des travailleurs, s'est toujours préoccupé des souffrances de notre \;aillante classe paysanne et propriétaire. De quoi vous plaignez-vous donc, citoyens? D'abord, du poids énorme de l'impôt foncier. Il a été prouvé, en effet, dans une discussion parlementaire du mois de janvier 1894, que l'agriculture paie de 25 à 33 °/o de son revenu, pendant que la propriété. urbaine paie 17 °/o, le commerce et l'industrie 13 °/0 , la propriété mobiliére (actions, obligations) 4 °/o, c.t les rentiers de l'État rien du tout. Vous êtes donc durement traités par l'impôt. - Seuls les socialistes proposent e'n votre faveur des mesures sérieuses. - En effet (art. ro du programme du parti ouvrier) : Impôt progressif sur les reYenus dépassant 3,ooo francs; suppression de l'impôt foncier pour les propriétaires cultivant eux-mêmes, et diminution de cet impôt p,our ceux dont la terre est grevée de dettes hypothécaires. Vous vous souvene? aussi de la célèbre discussion dans laquelle Jaurès a demandé que les 60 millions résultant du bénéfice de la conversion fussent employés à dégrever la propriété du paysan qui travaille lui-même. Vous savezquela Chambre, entraînée par l'éloquence de ce véritable ami des travailleurs de la campagne, avait adopté sa proposition; mais les députés revinrent sur leur vote aprcs les menace.s de M. Casimir Périer, alors président-du conseil. M. Casimir Périer est le type accompli du bourgeois capitaliste; il appartient à cette nouvelle féodalité de l'argent qui, grandie par l'exploitation du travaillenr,
14 LA RE\'UE SOCIALISTE s'oppose a\·ec une invincible ténacité à toutes les reformes que réclame la d<.':mocratie. C'est cette classe que Yous avez alors trom·ee devant vous vous barr:rnt l:1route; c'est elle aussi qui a fait avorter tous les projets de transformati0n équitable de notre systeme d'impôts. C'est à elle que vous vous heurterez partout et toujours, parce que, si elle exploite directement l'ouvrier dans ses mines et dans ses usines, elle exploite aussi le paysan propriétaire et toute la nation par son action politique et par ses manœuncs financiercs. Après avoir satisfait aux exigences de l'État usurier, vous devez aussi tenir Y0S engagements à l'égard de l'usure banquière ou bourgeoise. Il faut passer chez le notaire, ou se presentcr au guichet d'un credit quelconque, afin d'y deposer - sous le nom d'intérêts - le produit de vos pénibles travaux. Tout cela sert à entretenir des oisifs qui Yivent à la ville et qui, chaque trimestre, ont pour fonction sociale, pour seul travail et pour vocation, de passer à la caisse, non pour payer, comme vous, mais pour empocher. C'est une forte somme que, chaque annee, vous suez pour eux; la dette hypothécaire française depassc 20 milliards. Comptez les interêts. Le taux auquel on vous prête est variable. Aux gros proprietaircs, qui sont en même temps gros actionnaires, le crédit est léger. « On ne prête qu'aux riches », vous connaissez le proYcrbe, et on leur prête à un taux raisonnable. Mais quand le pau\Te paysan demande à emprunter, lui qui n'a rien qu'un bout de terre et sa Yaillancc, on le regarde de haut en bas; on fait une enquête sur son compte, on scrute ses actions, ses habitudes; s'il est connu comme bon républicain ou comme socialiste, messieurs les banquiers et les riches bourgeois, qui disposent du credit, repoussent sa demande sans pitie. Si c'est un homme d'ordre, un timide, un résigné, on l'admet enfin à goûter aux félicites de l'emprunt et de l'hypothèque; on lui prête - contre de bons gages - au taux de 10 à 11 °/ 0 . C'est du moins ce que j'ai lu dans un discours de M. Meli1,e, qui reconnaît le taux excessif du crédit fait au paysan pauvre. Et le malheureux halètera toute sa vie sur sa terre, bien illusoire, propriété negative; il croira travailler pour lui et il travaillera pour la classe capitaliste. Triste proléta;rc, attaché à ce lambeau de terre et à ce travail de forçat par le boulet de l'hypothèq uc, encore soutenu cependant par le mirage propriétaire - mode raffiné et commode de l'exploitation capitaliste. Il y a aussi les banques de crédit mutuel, dira-t-on; nous pourrons en parler plus longuement une autre fois. Souvenez-vous que ces institutions sont dans la main du parti monarchiste et clérical un moyen d'influence politique. On fait semblant d'aider le cultivateur afin de l'enchaîner et de le détourner de la reYendication socialiste de ses droits.
ESSAI _DE PROPAGANDE SOCIALISTE DANS LA CAMPAGNE I 5 Voilà le mal: l'usure exercée contre vous par la bourgoisie. - Et cependant le taux réel de l'argent n'est guère que 3 °/ 0 ! Pourquoi ne bénéficiez-vous pas de cet abaissement des revenus des capitaux? Les socialistes l'ont demandé; l'article r r du programme du parti ouvrier réclame la réduction du taux légal et conventionnel de l'argent; le député socialiste Rouanet a déposé un projet de loi sur la matière. Vous me direz peut-être que la fixation légale est un leurre dans ce cas; que si le taux légal est trop faible, on ne trouvera point de prêteur disposé à avancer son argent. Cela est vraisemblable; mais il existe un moyen infaillible de créer le crédit agricole au taux de 3 °/ 0 . On n'a point songé à ce moyen, le seul efficace, parce qu'il contrarie la haute bourgeoisie. Il suffirait de refuser le renouvellement du priYilège de la Banque de France et de créer la Banque de France nationale. Quand la Banque de France ne devra plus distribuer chaque année à ses 26,000 actionnaires un dividende qui a varié de 9 °/ 0 à 35 °/o, quand elle fonctionnera a prix de revient, clic pourra abaisser considérablement le taux de l'escompte commercial. « En effet, la Banque de France nationale faisant l'escompte a prix coûtant snr toute la surface du pays doit par cela seul entraîner la réduction de l'intérêt sous toutes ses formes. La Banque est le grand régulateur du marche des capitaux. Quand l'escompte baisse a la Banque, successivement et de proche en proche l'escompte baisse partout. Du jour où les· commerçants pourront escompter leurs valeurs faites a r ou r r/2 °/o, tous les capitaux qui se prêtent sur valeurs fuites, sur garanties matérielles, devront faire payer moins cher leurs scrYices ; l'intérêt des prêts bypotbécaires, le loyer des immeubles, etc., suivront - d'un peu loin il est vrai - la baisse de l'escompte a la Banque » (Georges Dazet, la Banquede France - fin du privilège, p. 203). La démonstration est faite: il n'y a de crédit agricole possible que par la nationalisation de la Banque de France. Cette thèse, c'est encore un socialiste qui l'a défendue a la Chambre, le citoyen Millerand. Malheureusement elle n'a aucune chance d'être adoptée (car nous approchons de l'expiration du privilège), parce que la bourgeoisie capitaliste qui règne et domine voudra continuer l'exploitation fructueuse du pays. Mais vous élevez une plainte plus grave encore : vous ne vendez plus vos produits a un prix suffisant. Je vais vous montrer que c'est là encore une conséquence de l'organisation capitaliste actuelle et de l'existence d'une bourgeoisie puissante, dont les interêts sont en opposition avec les vôtres. . Le blé se vend de 14 à 15 francs l'hectolitre. Vous ne pouvez faire vos affaires qu'en le vendant 20 francs au moins l'hectolitre. Pour
16 LA REVUE SOCIALISTE maintenir la rente du sol, payée par les cultivateurs, on a établi un droit de douane de 7 francs les roo kilogrammes, soit 5 fr. 60 par hectolitre sur les blés venus de l'étranger. Vous avez cru que cette mesure, inspirée par les parasites de la terre, vous sauverait. - Elle n'a rien produit de sérieux pour vous, petits proprietaircs; si vous vendez votre blé quelques centimes plus cher, vous payez aussi plus cher (en vertu de la même protection) les objets manufacturés dont vous avez besoin : car vos dépenses absorbent complétemcnt vos recettes. La protection ne sert vraiment qu'aux gros exploitants: riches fermiers qui opérent sur de grandes quantites et grands propriétaires oisifs, qui préviennent - par ce moyen - l'abaissement du prix des fermages. Le bénéfice de la protection vous est ravi, parce qu'au moment de la récolte, la coalition des speculateurs ( une poignée de Grecs à Marseille et de Juifs allemands à Paris) accablent le marché et abaissent les cours par des importations considérables. Au moment ou vous être forcés de Yendre - parce que vous avez besoin d'argent - les cours sont toujours bas. Vous vendez la mort dans l'âme - au plus mauvais moment; et plus tard, lorsque le blé n'est plus en ,•otre possession, lorsque les gros spéculateurs l'ont accaparé, les cours se relèvent - trop tard pour Yous, mais au plus grand avantage de ceux qui dominent le marché par la puissance de leurs capitaux coalisés. N'oublions pas les fraudes consenties au bénéfice des gros minotiers de Marseille. D'après cc qu'on murmure, ces messieurs ont pu pendant longtemps faire entrer à Marseille, sans payer de droit de douane, des bics lcgèrcment ccrascs qui ctaient - pour la circonstance appelés : son. Vous le voyez encore; l'intérêt de la bourgeoisie capitaliste est opposé au vôtre - mais le vôtre est toujours sacrifié. Notre ami Jaurès avait cependant trouYé un excellent moyen de couper cours aux manœuvrcs de la spéculation; il aYait proposé d'attribuer à l'État le monopole de l'importation des blés en France. Chaque année, on aurait fixé par une loi le prix auquel, en cas de récolte trop faible pour suffire à la consommation du pays, seraient inis en ventc'les blés étrangers importés par l'État et Ycndus par lui. Admettons par exemple le prix de 20 francs. Cc prix régularisait les cours, empêchait et la baisse exagérée, nuisible au proprietaire, et la hausse exagérée, nuisible au consommateur. Actuellement, quand, à New-York, par exemple, le prix des blés tombe très bas, les tarifs de douane ne jouent plus; on a encore avantage à venir vendre en France - en payant les droits. - Dans le cas où l'État serait le seul importateur, la dépression des prix, au lieu d'alourdir les cours et de ruiner le paysan, laisserait dans les caisses de la nation la différence
ESSA~ DE PROPAGANDE SOCIALISTE DANS LA CAMPAGNE 17 •. entre le prix de vente à New-York et le prix légal en France. Plus forte serait ia.·baisse à l'étranger, plus considérables deviendraient par suite les sommes encaissées de ce chef par les caisses publiques. - Voilà une des solutions pro,·isoires proposées en votre faveur par le parti socialiste. Mais •il faut creuser davantage le problème et se demander pourquoi il est possible qu'à l'étranger on produise du blé à un prix. si bas. Cela tient à des causes multiples : les impôts sont moindres, la valeur du sol est moindre, et, par suite, la rente foncière prélevée sur le sol par l'oisif est moindre aussi. Mais la cause prépondérante, c'est que la grande propriété en Angleterre, en Amérique et ailleurs, cultive mieux que nous : munis de puissants capitaux, armés d'un outillage perfectionné, aidés par les découvertes de la physique et de la chimie, ces industriels du sol exploitent mécaniquement et obtiennent par l'application des séiences physiques et naturelles à l'agriculture un rendement supérieur. Il y a quarante ans, le rendement moyen en France était de 10 hectolitres par hectare Çblé) ; actuellement la productivité s'élève à 16 hectolitres. Dans les pays de culture perfectionnée, en Angleterre, dans les departements du Nord et du Pas-de-Calais, de nombreuses propriétés ont un rendement moyen de 40 à 50 hectolitres par hectare (Proust, Traité d'hygiene). , , Voila la cause de votre infériorité, paysans si durs à la peine! Vos muscles toujours tendus pour l'effort ne pourront jamais lutter avec le fer et l'acier de la machine. Vous êtes mal outillés, vous n'avez pas d'engrais, ou, si vous achetez les engrais chimiques, vous êtes trompés encore par le bourgeois sans scrupule qui vend des matiéres saru valeur. Ici encore le socialisme accou1t à votre aide : article ro (programme du parti ouvrier). « Achat par la commune, avec le concours de l'État, de machines agricoles ou location de ces machines mises gratuitement a la disposition des petits cultivateurs; création d'associations de travailleurs agricoles pour l'achat d'engrais, de semences, de plantes et pour la vente des produits ». Voila l'idée qui sauvera votre petite propriété; mais qu'on se bite! Vous n'avez ni outillage, ni capitaux., ni moyens d'acheter ou de vendre en gros; il faut que la commune crée en elle un commencement d'outillage collectif et d'organisation collectiviste de la vente, de l'achat et de la production; il faut que tout cela soit mis a votre disposition et fonctionne pour vous et dans votre intérêt. Sinon, vous serez ruinés; c'est le sort qui vous attend; car on ne peut lutter sur le marché du monde_ et sous le régime de la concurrence universelle que si on est armé comme le sont ses rivaux; c'est la l9i du-progrès. Qui ~e sert aujourd'hui de la quenouille pour filer? 2
18 LA REVUE SOCIALISTE - \'ous lutterez longuement, car vous ètes tenaces et laborieux, mais vous succomberez fatalement, comme les diligences ont succombé à la concurrence des chemins de fer, comme la navigation à voile a cédé dcrnnt la yapcur, comme le métier à bras a disparu devant le métier mécanique. On ne peut s'opposer, dans une sorte de rêve de réaction, à la nécessité qui se fait jour d'appliquer à toutes les branches de la production les moyens les plus perfectionnés. Le génie humain invente toujours et augmente sa puissance d'action sur la nature. Vous voulez lutter avec vos bras! Dérision! L'agriculture se fait et se fera toujours plus scientifique; clic exige dejà et exigera toujours un matériel de plus en plus compliqué - c'est-à-dire plus cher. Aussi vos ennemis, les représentants autorisés de la haute bourgeoisie capitaliste, se réjouissent-ils déjà. Ils s'apprêtent, escomptant déjà YOtrc ruine, à vous enlever vos terres, à industrialiser l'agriculture; il y a là une belle matiére à opérations capitalistes et de beaux diYidendcs à faire jaillir du sol et de l'exploitation des paysans réduits à l'état de prolétaires. Écoutez M. Paul Leroy-Beaulieu, professeur d'économie politique au Collège de France : La situation agricole ne peut pas durer ; il faut une réorganisation complète des cadres de l'agriculture; il faut la disparition despetits propriétaires qui n'ont ni le crédit, ni les reYenus, ni mème les lumières nécessaires il une production utile à la société, etc ... Citation extraite de : Leltres de Jean G11é!réaux paysans, page 32. Et ailleurs (article cité par la Dépêche de Toulouse, en avril 1895) : De petits propriétaires qui ont des lopins dissiminés, parfois incultivables dans de bonnes conditions, dépourvus des installations les plus rudimentaires. Tous ces cadres du temps jadis appellent une transformation ; elle est douloureuse et délicate, et cependant il faut qu'elle s'effectue. Vous le voyez : Les ennemis de la pefitc propriété, ce sont les représentants de la bourgeoisie capitaliste; ceux qui la défendent, ce sont les socialistes. Mais après le blé, le vin; après le vin, les cocons; et puis les primeurs, les fruits, le fourrage ! Nous trouvons les mêmes plaintes, les mêmes ruines, et la même cause à ces multiples souffrances. Le vin s.e vend mal, parce que les chemins de fer, au lieu d'être à la nation, appartiennent à des compagnies qui cherchent, non point à favoriser la vente libre des produits, mai-s à maintenir leurs dividendes. Nationalisons les chemins de fer, supprimons les parasites de la voie ferrée, et nous pourrons ouvrir à nos vins l'énorme marché du nord
ESSAI DE PROPAGANDE SOCIALISTE DANS LA CAMPAGNE 19 de la France. - C'est la encore une réforme socialiste et collectiviste qui s'impose. La spéculation capitaliste, en ce qui concerne les vins, est surtout saisissable à Bercy : c'est là que sont réunies les puissantes maisons qui alimentent le marché parisien. La haute bourgeoisie n'ayant point encore voulu consentir a la suppression des octrois, Paris paie un droit énorme par hectolitre de vin à 16 degrés; d'oü avantage oonsidérable a introduire des vins artificiellement vinés a -16 degrés et dédoub_lés apres l'entrée; d'oü aussi, avantage pour les négociants à fabriquer des vins de raisins secs et , autres produits artificiels. M. Alglave, dans une conférence faite a Nimes, le 2 mars 1896, a raconté qu'une seule maison de Paris aYait commandé 70,000 hectolitres de vins de raisins secs. Ces gros négociants dominent le marché parisien; la plupart des boutiques de débitants leur appartiennent; ils y placent un homme chargé de vendre les produits de leurs laboratoires. Le consommateur ne saurait échapper a leur action pas plus qu'a leurs breuvages. Il est exploité par eux et empoisonné, ainsi que le constatent tous les jours les médecins dans les hôpitaux de Paris. Pour l'alcool, l'histoire est semblable. M. Alglave a cité les chiffres suivants: Le consommateur paie 2 milliards l'alcool consommé par lui; 360 millions reviennent à l'État et aux communes sous forme d'imp6ts; soixante millio11s seulement arrivent entre les mains du producteur. La différence entre 420 millions (total des sommes payées soit à l'impôt solt au producteur) et 2 milliards représente le bénéfice du commerce, de la spéculation, de la fraude. Mais le producteur est toujours màigrement partagé. Pour améliorer votre situation a vous, viticulteurs, il faut d'abord que vous nous aidiez a briser la tyrannie capitaliste, et qu'a sa place la ville de Paris installe le service municipal de l'approvisionnement en vins de la population parisienne. C'est du collectivisme; mais c'est le seul moyen de faire cesser la spoliation du producteur, l'exploitation et l'intoxication du consommateur. La même solution doit s'appliquer a la vente des fruits, primeurs et légumes. Aux halles de Paris, le consommateur paie un milliard_ les marchandises qu'il achcte : • deux cent millions seulement reviennent au producteur paysan. (Conférence Alglave). Le reste, c'est la part du bourgeois négociant, spéculateur ou courtier. III Avant de terminer, permettez-moi d'étudier encore devant vous une autre branche de l'agriculture, et ·de vous. montrer que dans cette
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