La Revue socialiste - 1896 - Tome XXIII- vol 01

LES DÉSHÉRITÉS Elle n'en continua pas moins. Elle aYait beau ne pas vmiloir, c'était plus fort qu'elle. Ça l'hypnotisait, cc souvenir de la lugubre vie ouvrière du faubourg de Rouen. Elle me conta par saccade, en un décousu de fit:ne, l'enfourne• ment a la filature au coup de cloche, le~ heures monclks devant le métier automatiquement despotique, les repas de charcuterie détra• quant les estomacs déjit capricieux, rcscrrés de manque, d'a,·oir p,îti. Elle me fit assister a l'écoulement morne des sorties pour regagner le taudis malsain achcYant l'anémie de corps etiolcs en des s.11les mal aérces, mortelles aux poitrines affaiblies. Elle me cria, toute d'une t'xaltation confinant :\ la crise de nerfs : - Et pas une main tendue, pas un regard sympathique échangé, pas un cœur capable de s'entendre aYec le votre, dans cette foule! Est-ce qu'on sait seulement cc que c'est que ks autres, lorsqu'on ne s'intéresse 1111:meplus à soi! Elle me fit reYivrc, a force d'obsession graYa11t les moindres détails en son souYcnir, clic me fit revivre le grouillement abruti et veule de cc dessous d'humanite hi1ve, déguenillc, sans pcnsee, dcYié même jusque dans ses instincts, enfonce même au-dessous de l'antmalite, n'obéissant plus qu'aux impérieux besoins de Lt durée, tir.111tla chaine de la nécessite en une promiscuité quotidienne d'efforts en commun les laissant pourtant isolés, trop execrés pour les unir. Oublier! oublier! echappcr au milieu cnYironnant et ;\ son souvenir! Voila l'unique tendance de ces misérables. Oublia et s'oublier eux-mêmes! voilà cc dont ils ont soif. L'alcool est l;\ pour y rcpondre. En marche ,ers l'iYresse ! Oü Ya ce troupeau hagard, par la fange des \'Oies charbonneuses des centres de fabriques ou d'usines, par les ruelles louches? Il n aux débits flanquant les angles de longs murs, de façades couleur de sang ou de Yin; il \'a à la soùlcric assommée et a son néant ami. Cc que le débordement de tendresse de la ptiio/e ne parYctiait pas à comprendre, c'était la passi,·itc de ln souffrance côte à cote sans irrésistible élan de consolation, :\ défaut de secours impossibles. Elle conservait l'horreur de cela, plus que de tout le reste : - Sùrcment, monsieur, on a a en supporter de rudes a la campagne ... ~!ais au moins on y existe les uns pour les autres. On trouYc une face humaine a qui parler. ,·ous plaignez et on ,·ous plaint. Tandis que là-bas, en leur Yillc de malheur, c'est tout ainsi que si on était seule au monde. Vous pleurez, on ne tourne seulement pas la t~tc; on passe sans quitter de siffler entre ses dents. Cr.:œ, chien! aprcs toi, un autre ... et un autre. Chacun lt son tour! lis appellent ça : b

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