La Revue socialiste - 1894 - Tome XX- vol 02

LA RE\TUE SOCIALISTE TOME X~

LA REVUSEOCIALI Fondée par Benoît MALON DIRECTEUR, Georges RENA.RD TOME XX (JUILLET-·DÉCEMBRE 1894) • PARIS · LIBRAIRIE DE LA REVUE SOCIAL!STE 10, Rue Chabanais, JO ; • 1 ,J

,- DEUX PRÉSIDENTS PRÉSIDENTS Deux évén~ments considérables viennent d'émouYoir profondément la France. M. Carnot, Président de la République, a été assassiné à Lyon; M. Casimir-Perier vient d'être élu à sa place. Au premier nous payons de grand cœur notre tribut de regrets et de respectueuse commisération : d'abord parce que nous sommes, en principe, ennemis de ces sauvages attentats individuels, que, dans les guerres religieuses du seizicme siècle, catholiques et protestants préconiserent et pratiquèrent tour à tour sous le nom de tyrannicides, mais que le Suffrage unin::rscl et les libertés progressivement arrachées par le peuple rendent de plus en plus inju.stifiablcs en notre temps et dans nos pays d'Occident; ensuite parce que nul ne méritait moins la haine que la victime frappée. M. Carnot eut, en effet, cette double et précieuse qualité : probité priYée, probité publique. Il a passé, sans en être éclaboussé, au milieu des boues du Panama parlementaire; il a su garder dans sa carriere présidentielle l'attitude correcte et en quelque sorte impersonnelle que commande 11otre Constitution. A M. Casimir-Perier nous ne pouYons enyoyer que l'expression de notre défiance. An moment où nous écrivons ces lignes, il n'a pas encore fait connaître la façon dont il entend remplir le mandat qui fait de lui, pour sept longues années, quelque chose comme un roi constitutionnel. Mais les souvenirs de violence légale et de raideur cavalière laissés par son dernier passage au ministère sont de trop fraiche date pour qu'il n'inspire pas des inquiétudes légitimes à ceux qui souhaitent le déveioppement régulier de nos institutions républicaines et l'organisation si longtemps retardée de notre démocratie.

2 LA RE\TE SOCIALISTE Le Temps, moniteur officieux Je tous nos gouYerncments, a bien youlu nous assurer que le nounau Président ne Yengera pas les injures Ju ministre tombé; qu'il s.mra renoncer.\ ses allures cassantes d'homme de combat; qu'élu par une majorité purement républicaine (cc qui est au moins Joutcu:-. !) il aura« l'esprit et le cœur plus larges que sa majorité» (numéro du 29 juin). Pour croire à cette métamorphose heureuse, que nous souhaitons bien plus Jans le Jésir <l'épargner a la France une crise tragique que par crainte <l'une persécution profitab'lc à nos idées, nous attendons <lesactes, non des paroks. Si i\L Casimir-Perier demeure, comme quelques-uns de ses amis l'ont impru<lemmcnt proclamé, le prisonnier de son passé, de ses relations, Je ses traditions Je famille, de ses intérêts Je grand proprii:- taire et Je gros actionnaire; si le poids Je son pouYoir perwnncl fait encore pencher danntage la balance en f.1Yeurdes plus forb et <les plus riches; si sa petite cour Je !'Elysée deYient un foyer de concentration bourrreoise et aristocratique contre les J\tstes récl:imations des v , traYailleurs; si son a\·cnement signifie rcaction en matiére politique et religieuse; s'il est une déclaration de guerre à tom ceux qui Yeulent introduire plus de justice, d'ég.1litt'.:et Je libertt'.:Haie dans la socit'.:tt'.: actuelle; nous regretterons, nous qui prt'.:ft'.:ronls't'.:Yolution ù. la Rt'.:rnlution, qu'il diminue les chances de progrés pacifique; nous lui laisserons la lourde responsabilité de commencer contre toute une classe de citoyens cet engrenage de \ iolences OLIont pt'.:ri broyt'.:s tant Je trônes et de gou\·crnements autoritaires; mais nous ne reculerons pas dc\·ant la lutte et, aYcc une fcrrnett'.:paisible, aYec une énergie puist'.:e dans la certitude du succés final, nous dt'.:fendrons, sans mt'.:nagement pour celui_qui du r.1ng de représentant Je la Fr,rnce entiére se rabaisserait ainsi au rôle de chef Je parti, les idées sociales qu'en qualitt'.: d'hommes et de Français nous ayons le droit de propager par la parole, par la presse, par le liYrc, par l'enseignement, par l'association, par tous les moyens que la loi reconnait aux autres doctrines, mieux nies Jans les n:gions officielles. ~ous osons mettre le nouYcau Prt'.:siJent en rrarJc contre les ~ fanatiques et les entrepreneurs de réaction qui Youdraient faire retomber sur une collectiYité innocente un crime commis p,1r un indiYiJu. Au lendemain de l'attentat, les uns ont crié: - Cn Italien a tut'.:M. Carnot. Sus :\ tous les Italiens! - D'.1Utres,h.1bilesà jouer du cadaYre au profit de leurs passions, \'Ont rt'.:pét,lllt: - L'assassin est un anarchiste. Sus donc, non seulement aux anarchistes, nuis à tous les socialistes, quoique ceux-ci n'admettent ni les principes ni les procédés de l'anard1ie ! · Nous protestons contre une confusion dt'.:loyalc,inique, périlleuse

DEUX PRÉSIDE~TS 3 pour la tranqllillité publique, et nous ajoutons résolument, en réclamant franchise pour franchise : - Le moment est décisif. Plus d'équi,·oque ! S'il est nai que l'élection de M. Casimir-Perier ait été faite co11trele socialislllc, qu'il le dise haut et net. Le socialisme accepte le défi. A la politique de résis- • tance et de recul il répond sans hésiter : En aYant ! r" juillet 189-1-. GEORGES RENARD. P. S. - Le message de ).,1. Casimir-Perier a été lu. Il contient la promesse louable de ne pas briguer une réélection dans sept ans; le reste se compose de phrases vagues ou n'est pas affirmée une seule fois la nécessité de réformes sociales profondes, mais ou perce la ,·elléité de poursuivre une politique personnelle. Nous n'avons rien :1 retrancher de ce qui pré.:èdc. G. R.

4 LA RE\'UE SOCIALISTE LA LOI DU PROGRÈS I IDÉE GÊ~ÊRALE DU PROGRÈS D'une façon genéralc, on entend par progres tout cc qui semble réaliser un perfectionnement, mais cette expression est plus spéôalement réservée pour désigner l'amélioration des choses humaines. Nous pouYons même dire que le progrés a surtout été cnYisagé et discuté au point de nie politique, c'cst-.\-dirc au point de vue des gouYCrnemcnts et des législations. La notion réelle du progrés est demeurée obscure, mal comprise, tant que les hommes n'ont pas été amenés a envisager l'évolution sociale de l'humanité dans son Yéritablc caractérc organique. Sans doute, les anciens ont bien acquis la notion de la marche de l'humanite et de la succession des phases et des formes diYcrses de gou,·erncmcnts et de ciYilisations : « Tout cc gui appartient a cc monde, a dit Occllus Lucanus, est mobile et changeant; les sociétés naissent, croissent et meurent comme les hommes, pour être remplacées par d'autres sociétes, comme nous le serons par d'autres hommes ( I). » Aristote, en recueillant toutes les constitutions grecques et barbares, en a extrait sa Politique et créé le premier la science politique comparée; il reconnait trois formes principales de gouYcrncments possibles: le gom·erncrnent d'un seul, de plusieurs ou de tous. Pour lui, le meilleur gouYcrnement est celui qui réunirait la monarchie, l'aristocratie et la démocratie. C'est la doctrine de Polybe (2), de Cicéron (3), de Machiavel (4), c'est l'éternelle histoire de la recherche de la stabilité politique par l'équilibre des pouvoirs; mais cette conception de l'idcalpolitique entraine a considercr l'équilibre, le statu quo comme le but à atteindre, comme l'idéal que doivent se proposer les peuples. C'est, en effet, cc que conclut Aristote, c'est cc qu'ont pro- (1) De la Xature de l'U11ivers, trad. Lebatteux. (2) Hist. ge11erale, IV, ch. JI[. (l) République, liv. 1, ch. xxIx et XLV, et li,·. 11, ch. xxIx et xxxIx. (-l) Discoun rnr Tite-Live, liv. 11, ch. JI.

LA LOI DU PROGRÈS 5 fessé tous les· gom·crncmcnts, c'est cc qu'on peut appeler l'essence et la condamnation de tout systcme exclusiYcmcnt politique, n'ayant pour but que la hiérarchie sociale et le gouYcrncment des personnes. Mais tout nous démontre que le mouYemcnt, que l'éYolution est la loi des ciYilisations qui se succédcnt, s'engcndrcnt et se transforment à travers les âges, comme les êtres organisés se succedent de génération en genération, se modifient sui,·ant les conditions de milieu et transmettent à leurs descendants leurs aptitudes à Yi\Te ou leurs dégénérescences. Il ne suffit point de constater que l'humanité marche, que les civilisations changent; il faut, de plus, comprendre que cc mouYCmcnt de progression des sociétés est la résultante de leur organisation qui conditionne leur existence dans le temps et dans l'espace, absolument comme le déYcloppcmcnt des êtres YiYants résulte de leurs aptitudes héréditaires et de leur adaptation continue à leurs conditions de milieu. Or, si tous les penseurs ont constaté la marche de l'humanité, la succession et la transformation des formes politiques, si tous ont conçu un idéal social, il faut bien reconnaître que, jusqu'aux temps modernes, cet idéal a cté un idéal politique, bien plutôt qu'un idbl social, humain. Dominés par leur conception générale de causalité anthropomorphe, les anciens n'ayaient pu atteindre la compréhension du dctcrminismc social. L'insuffisance de leur connaissance du passé ne leur permettait pas de saisir l'enchainement ininterrompu, la progression généalogique des hommes et des é\'énemcnts. Ennobli par l'imagination des poètes, agrandi par les C< cent bouches de la Rcnommcc », le passé rcpn:scntait l'ùgc d'or, tandis que le présent, nécessairement mal compris dans sa signification et dans son rôle historique, uniquement apprécié d'après les réalités tangibles, semblait !'tige de fer, faisait croire à la dccadence. Mais l'esprit humain, dcYcnu conscient de ses moyens et de ses origines, s'est cmancipé; nous ne jurons plus par Aristote ou Platon; nous ne considérons plus nos maîtres, nos anciens,. quels qu'ils soient ou aient été, comme nous ayant transmis le dernier mot des choses, la Ycrité définitive'. Sans doute, nous ne sommes pas tous de l'a,·is de « ceux qui pensent que les choses nouYellcs Yalent mieux 'lue les anciennes, uniquement à cause qu'elles sont plus nouYelles » (Paracelse); mais nous croyons Yolontiers, ayec Bacon, que C< l'âge mûr et l'antiquité du monde, c'est le temps même où nous YiYons, et non celui où YiYaient le~ anciens, qui était sa jeuncssé. Par rapport au monde, le temps où ils ont yccu ctait nouYeau. » Nous aYons ainsi renYersé l'idée ancienne de l'àge d'or, et 1e sentiment de la transformation incessante de l'humanité a fait une place de plus en plus large à l'idée du progrès dans les cerveaux modernes. « Toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siécles, doit être considérée comme un même homme qui

6 LA ·RE\"UE SOCIALISTE subsiste toujours et qui apprend continuellement; d'où l'on Yoit avec combien d'injustice nous respectons l'antiquitc dans sa philosophie : c:ir, comme la Yieillesse est l'âge le plus distant de l'enfance, qui ne YOit que la Yieillesse dans cet homme universel ne doit pas être cherchée dans les temps proches de la naissance, mais dans ceux qui ne sont pas les plus éloignés. Ceux que nous appeloi1s anciens ét:iient Yéritablement nouYeaux en toutes choses et formaient l'enfance des hommes proprement, et comme nous aYons joint à leurs connaissances l'expérience des siccles qui les ont suiüs, c'est en nous que l'on peut retrouYer cette antiquité que nous réYérons dans les autres ii (1). Toujours, dit Vico, cc l'homme fait de lui-même la régie de l'uniYers » (2). De là l'aothropomorphisme de la mythologie antique, qui n'est pas autre chose que l'explication des phénoménes physiques par les conditions de notre propr~ nature, comme l'a si bien montré Eugéne Véron dans son étude du Progrès i11tel!ect11el. Les images, les locutions poétiques, que nous admirons tant chez les anciens, ne sont, au fond, que des preuYes de leur ignorance de la physique. Hélas! combien de nos contemporains, grands contempteurs de la science et de sa cc n1lgarite », continuent à s'extasier sur la beaute de cette pocsie physique, sans se douter du rnen·eilleux de la science qu'ils ignorent ou dont ils méconnaissent les enseignements et les consequences pour l'humanitc. « La physique des ignorants est une mctaphysique vulgaire par laquelle ils attribuent à la Yolo_nté de Dieu la cause des choses, sans s'occuper des moyens employcs par la Yolontc diYine i> (3). La métaphysique propreh1ent dite, c'est-à-dire l'ontologie, la doctrine des cc entités », de la « subst:incc », des « causes >i, ne fut pas autre chose que la tentatiYe d'explication des causes des phcnomcnes « par des expressions abstraites, comme des essences et des facultés ; expressions qui n'expliquaient rien, et dont cependant on raisonnait :omme si elles eussent cté des ètres. On multiplia les facultés pour rendre raison de chaque effet (Turgot) (-1-). « Pour retrouver et connaitre la nature des choses humaines, c'est-à-dire la maniére dont chacune de ces choses est née, la science nouYelle 'procède par une analyse sévère de la pensée humaine ... Au milieu de tant de doutes et d'incertitudes, il y a cela de sûr que le monde des nations a été fait par les hommes et qu'on doit en chercher les principes dans les facultés de l'entendement humain ... Les hommes ont creé eux-mêmes (1) Pascal, Pre/acemr le Trnilé dtt Vide. (2) \'ico, Science 11011vclle. (3) \'ico, Science 11011velle, p. 33. (~) \'oir dans Le Mo11dpebysiquc, p. 25, et dans La Vie et la Pensée, la rcfutatiou de la doctrine et de la " substantialité », qui a été confondue avec l'objectivité.

LA LOI DU PROGRÈS 7 la civilisation.; le droit, la science, les arts, sont sortis des faits extérieurs et du jeu des passions humaines·. Toutes ces choses s'expliquent p;-ir l'histoire de l'esprit humain lui-mème, qui passe du sentiment à la raison et qui fait toujours de lui-même la rcglc de l'univers » (r). S'appuyant sur ces principes _et se guidant sur une methode rigoureuse, Vico entreYoit le premier le vcritable sens de l'histoire et fonde définitiYement sa théorie du progrès, que toutes les dccouYertes modernes n'ont fait que confirmer ( 2). La notion du déterminisme a été une grande et fcconde rcYolution dans la mentalitc humaine: clic a permis de rattacher la notion de causalitc a sa vcritablc gencse, a l'enchaînement des choses dans leur uniYcrscllc dcpendance. Au lieu d'attribuer les phénomènes à l'un des 30,000 dieux dont parle Varron, la science nous montre la genèse des choses dans leurs actions et réactions réciproques qui se répercutent nécessairement a l'infini, attendu que nous ne pouYons leur conceYoir ni commencement, ni fin, ni mesures autres que nos propres moyens de les percevoir, pas plus que nous ne pouYons comprendre l'existence de quoi que cc soit inch':- pcndamment de cc qui le précède, l'accompagne ou le suit. « Les phénomènes de la nature, dit Turgot, dans son second discours dcYant la Sorbonne, soumis à des lois constantes., sont renfermés dans un cercle de réYolutions toujours les mèmes. Tout renait, tout périt, et dans ces générations succcssiYcs le temps ne fait que ramener à chaque instant l'image de ce qu'il a fait disparaitre. La société des hommes offre, au contraire, de siècle en siècle, un spectacle toujours Yarié. Tous les âges sont enchainés par une suite de causes et d'effets qui lient l'ctat présent du monde à tous ceux qui l'ont précédé. « Les signes du langage et de l'écriture, en donnant aux hommes le moyen de s'assurer la possession de leurs idées et de les communiquer aux autres, ont formé un trésor commun qu'une génération transmet à l'autre, ainsi qu'un héritage, toujours augmenté des décou-- vertes de chaque siècle, et le genre humain parait, aux yeux d'un philosophe, un tout immense qui a, comme chaque individu, son enfance et ses progrès. » « Le \Tai symbole du progrès de l'humanité, c'est le développement organique d'un être vivant, non pas d'une Yie éphén1ère et qui passe par toutes les phases de la nature mortelle, mais d'une vie éternelle et inépuisable, qui survit à toutes les formes, qui remplace perpétuellement les organes Yieillis par des organes nouveaux, supé- (1) Vico, Science11ouvelle. (2) Voir dans la Tbéoriedu Progrès, par M. de F~rron, t. 1", un très saYant exposé des DoclrÏlleset des Découvertes, de Vico. . '

8 LA RE\'GE SOCIALISTE rieurs en force et en Yitalité, et qui, toujours plus complet, plus beau, plus riche, s'éleYant de forme en forme, d'organisation en organ'.- sation, se rapproche de plus en plus de son type absol.u sans pouY01r y atteindre. ii (Vachcrot.) . Le déYcloppcment des sociétés apparaît ainsi aYec son Yéritablc caractére organique, et l'éYolution sociale est la résultante de l'adaptation de chaque société à ses conditions d'existence, comme l'éYolution de chaque être YiYant résulte de son accommodation à ses conditions de Yie. Par conséquent, nous pouYons dire que le progrés social consiste toujou1:s dans ce qui a pour conséquence de faciliter b Yic sociale, directement ou indirectement, immédiatement ou médiatcmcnt. Ainsi cnYisagé, le progres ne peut être ni défini, ni renfermé dans une formule. L'idée fondamentale qui semble le mieux correspondre à cc que les peuples entendent par prog.rés est l'idée de ciYilisation, c'cst-ù-dire l'idée de déYcloppcmcnt de la Yie ciYilc (civilis, ri-z,is, citoyen), de la société proprement dite, des relations des hommes entre eux (sociabilité), de l'homme lui-même, de ses facultés, de ses sentiments, de ses idées. « L'histoire nous montre que tous les grands déYeloppcmcnts de l'homme intericur ont tourné au profit de la société, tous les grands déYcloppcmcnts de l'état social au profit de l'humanité. C'est l'un ou l'autre de ces deux faits qui predominc, apparaît aycc éclat et imprime au mouYcmcnt un caractérc particulier. Cc n'est quelquefois qu'aprés de très longs intcn·allcs de temps, après mille transformations, mille obstacles, que le second fait se deYcloppe et Yiclit, en quelque sorte, compléter la ciYilisation que le premier aYait commencée. Mais, quand on y regarde bien, on reconnaît le lien qui les unit. << Depuis longtemps, et dans beaucoup de pays, on se sert du mot ci\·ilisation: on y attache des idées plus ou moins nettes, plus ou moins étendues, mais enfin l'on s'en sert et l'on se comprend. C'est le sens de cc mot, son sens général, humain, populaire, qu'il faut étudier. Il y a presque toujours, dans l'acception usuelle des termes les plus géneraux, plus de Yérités que dans les définitions en apparence plus précises et plus rigoureuses de la science. C'est le bon sens qui donne aux mots leur signification commune, et le bon sens est le genie de l'humanite. La signification commune d'un mot se forme succcssiYernent et en presence des faits; à mesure qu'un fait se présente, qui parait rentrer dans le sens d'un terme connu, on l'y reçoit, pour ainsi dire, naturellement; le sens du terme s'étend, s'élargit, et peu à peu les <liYers faits, les di\·erses idées que, en \·ertu de la nature des choses mêmes, les hommes doi,·cnt rallier sous cc mot, s'y rallient en effet. Lorsque le sens d'un mot, au contraire, est <leterminé p.1r la science, cette détermination, ounagc d'un seul ou <l'~m petit '

LA LOI DU PROGRtS 9 nombre d'indiYidus, a lieu sous l'empire de quelque fait particulier qui a frappé leur esprit. Ainsi les définitions scientifiques sont, en général, beaucoup plus l'.:troites, et, par cela même, beaucoup moins Haies au fond que le sens populaire des termes. En étudiant comme un fait le sens du mot civilisalio11, en recherchant toutes les idées qui y sont comprises, scion le bon sens des hommes, nous aYancerons beaucoup plus dans la connaissance du fait lui-même que si nous tentions d'en donner nous-même une définition scientifique, parût-clic d'abord plus claire et plus précise » (r). Pour Condorcet, l'idl'.:e de progrcs SC ramcnc tout cnticrc a l'idl'.:c de perfectibilité indl'.:finic de l'humanité, cette idcc nous est imposl'.:e par l'obscrYation du passé; l'histoire de l'humanité nous enseigne les moyens d'assurer et d'accélérer tous les perfectionnements dont l'homme est susceptible. « Si l'homme, dit-il, peut prl'.:dire aYec une assurance presque enticrc les phl'.:noménes dont il connait les lois; si lors même que ces lois lui sont inconnues, il peut, d'aprés l'expérience du passé, préYoir aYec une grande probabilitl'.: les éYl'.:nements de l'avenir, pourquoi regarderait-on comme une entreprise chimérique celle de traœr, aYec quelque Yraisemblance, le tableau des destinées futures de l'cspccc humaine d'apn::s les n'.:sultats de son histoire? Puisque les opinions, formées cl'aprcs l'expérience du passé, sont la règle de conduite des hommes les plus sages, pourquoi interdirait-on au philosophe d'appuyer ses conjectures sur la même base, en proportionnant la certitude au nombre des observations? » Le progrcs n'est point une chose absolument « continue, inflexible, uniforme, geométrique; il n'est point une série ininterrompue de conquêtes de la ciYilisation sur la barbarie, de la science sur l'ignorance, de la liberté sur le despotisme, de la richesse sur la misére, du bien sur le mal >> (\'acherot); « il ne consiste pas plus a remplacer les institutions anciennes par des institutions nouvelles sans précédents, qu'il ne consiste pour l'homme a remplacer ses facultés actuelles par des facultés inconnues. Le progrcs consiste dans le perfectionnement de tout ce qui a existé et de tout ce qui existe » (2). L'idée de progrcs a toujours impliqué un idéal social: aussi la conception du progrés a-t-elle Yarié suiYant les temps et les lieux, et a-t-elle toujours été étroitement dépendante de la conception générale des choses, et particulièrement de la conception des choses sociales. De là les appréciations et les théories les plus diverses qui ont été émises sur le progrés et sur les moyens de le réaliser. Au fond, nous (1) Guizot, His/. de la Civilis. en Europe. (2) De Ferron, Théorie du progres, 11, p. 560.

ro LA RE\'UE SOCIALISTE rctrouYons, à propos du progrès, la même question de doctrine qu'à propos de la connaissance en géncral et de toutes nos connaissances ou doctrines en particulier. Sous cc rapport, nous pourrions comparer l'histoire de l'idcc du progrès à l'histoire de la mC11talité humaine. Depuis Platon et Aristote, nous rctrouYons toujours d'un coté les rationalistes ou utopistes qui se construisent une sociétc idéale, rité ou Rép11bliq11e, déclarent que le progrès consiste à se rapprocher de cet idcal et que la raison d'être de tout gouycrncmcnt est d'en imposer la réalisation : c'est la doctrine de l'autorité sous toutes ses formes, c'est la croyance au rôle effectif ou providentiel des gouYcrncments, c'est le principe de toutes les dominations et la source de toutes les tyrannies, sous le fallacieux prétexte du cc som·crain bien », l!U cc bien public », du cc clcYoir des gouYcrnants i>-, du « droit de la raison », de la cc souYcraincté du peuple ii ou des cc droits de l'humanité i> : d'autre part sont les observateurs ou cxpérimentalistcs, qui recherchent cc qui a existé, ce qui existe, et s'efforcent d'en déduire cc qui existera ou cc qui pourrait être rcalise. Malheureusement, par suite de la tendance inhérente à l'esprit humain de genéraliser trop vite et de transformer trop facilement en axiome ou en cc principe absolu i> les moindres constatations de rapports entre les phénomènes, qui se trouYcnt ainsi décores du nom magique de lois naturelles, les meilleurs essais de doctrines politiques, basées sur l'obserYation et l'expérience, ont éte trop souYcnt, comme celles d'Aristote, gâtecs par la meconnaissance de l'essence même de la Yitalite des civilisations qui est le mouYcment, le changement continu et incessant, regle, determiné, conditionné par l'organisation sociale, impliquant, pour toutes les societés, la nécessité de s'adapter et se réadapter sans cesse à leurs conditions d'existence. AYant Vico, on expliquait l'histoire par les dieux, les heros et les grands hommes; le premier, il a montre que la civilisation est l'œm-rc de l'activité humaine : cc Il a éte le grand introducteur des peuples dans l'histoire. ii (De Ferron). Montesquieu a fait intcr\'cnir le milieu social, le climat et les institutions politiques. Turgot a développé magistralement le principe de la pcrfcctibilite humaine. Condorcet a fait un pas de plus en montrant que la connaissance du passé pouYait nous donner le moyen de réaliser le progrès dans l'aycnir. Mais il faut arriver jusqu'à Saint-Simon pour trom·cr la naie conception du progrls social dans le perfectionnement de l'orcranisation sociale en se ::, ' basant sur la capacité et le traYail et non sur le hasard de la n~,issance. C'est la cc substitution du jeu naturel des forces sociales aux institutions factices du passe », et par conséquent la substitution de l'actiYité humaine à la contrainte des lois ou de la force aveugle : c'est la reconnaissance et la proclamation du caractlrc contractuel _que nous Yoyons dcYcnir de plus en plus predominant dans les nations modernes.

LA LOI DU PROGRÈS I I . Cc n'est plus Je-« contrat social >>tel que l'aYait conçu J.-J. Rousseau, ne voyant d'autre fondement d'une société juste et égale pour tOLfs qu'un contrat social librement consenti par tous, dans lequel les droits de tous seraient garantis, mais qui deYait être imposé par la YOlonté générale, c'est-à-dire par la souYcraineté du peuple, attendu que « la prcmicre et b plus importante conséquence des principes ci-devant établis est que la volonté générale peut seule diriger les forces de l'État selon la fin de son institution, qui est le bien commun. Le pacte social renferme tacitement cet engagement, qui seul peut donner de la force aux autres, que quiconque refusera d'obéir à la Yolonté générale y sera contraint par tout le corps, cc qui ne signifie autre chose sinon qu'ôn le forcera d'être libre » (r). Cc systcmc suppose que « la Yolonté gcnéralc est toujours droite et tend toujours a l'utilité publique» (2), ce que Rousseau lui-même ne peut admettre, car, « pour qu'un peuple naissant puisse goûter les saines maximes de la politique et suivre les rcglcs fondamentales de la raison d'État, il faudrait que l'effet pût dcYenir la cause; que l'esprit social, qui doit être l'ouvrage de l'institution présidât à l'institution même, et que les hommes fussent aYant les lois cc qu'ils doiYcnt devenir par clics. Ainsi donc, le législateur ne pouYant employer ni la force, ni le raisonnement, c'est une nécessité· qu'il recoure à LUlC autorité d'un autre ordre, qui puisse entraîner sans Yiolence et persuader sans contraindre. Voila cc qui força de tout temps les pcrcs des nations à recourir à l'intervention du ciel, et d'.honorer les dieux de leu\· propre sagesse>>(3). En réalité, la doctrine du contrat social, ainsi comprise, conduit au despotisme, comme Robespierre s'est suffisamment chargé de le démontrer. Il ne suffit point de conccYoir le « souYCrain bien », de le placer dans le « bien de tous », d'abord parce que nous n'ayons aucun moyen infaillible de distinguer le « souverain bien », ensuite parce que le « souverain bien >> n'est point une chose fixe, absolue, immuable, adéquate à tous les temps et à tous les lieux. C'est toujours la même erreur des theorics et conceptions absolutistes, c'est toujours la dangereuse illusion des doctrinaires de toutes les écoles, qui a gâté et fait échouer en partie l'œuvre grandiose d'émancipation de l'humanité de notre Révolution de 1789. Toute autre est la conception moderne du caractère contractuel de l'éYolution sociale (4). Il ne s'agit plus d'un pacte définitif, qu'une (r) Cou/rat social, liv. 1, ch. v1. (2) Contrat social, liv. 1, ch. v11. (3) Co11trat social, liv. rr, ch. vm. (4) Voir à ce sujet : A. Fouillée, Idée moderne du Droit; Scieuce sociale, de Greef; lntrod11ct. à la Sociologie, 2 vol.

12 LA REYUE SOCIALISTE ·-------------------- aénération s'arroge le droit de conclure pour clic et ses descendants, ~ 1ais simplement de la proclamation du droit pour les indiYidus comme pour les collccti\·ités de contracter des engagements, c'est-ù-dirc de se créer de se reconnaître des droits et des devoirs réciproques suiYant ) les circonstances, ce droit de contracter ne comportant pas d'autre restriction ni limites que les droits analogues des autres membres de la Société. Là est l'aycnir, là est la source du nai progrés. Au lieu de s'éaarcr à la recherche d'un but spéculatif quelconque, religieux, ::,, philosophique ou politique, l'acti\·ité humaine se consacrera de plus en plus à un but social, humain. Il n'y a plus:\ en douter, l'émancipation des peuples marche parallélcrnent :\ l'émancipation des esprits. Les conquêtes du libre c_xamen, qui nous ont Yalu l'essor prodigieux des sciences modernes, ont eu et auront de plus en plus pour conséquence de déYCloppcr le sens social et de faire de la solidarité la loi sociale par excellence, c'est-a-dire la loi d'où découlent toutes les autres, pour le bien et le mal, le droit et le devoir, la justice et la liberté. ?\ous assistons à un immense mouYcmcnt de reYcndications sociales qui n'a pas d'autre signification. Peu importe que les doctrines utopistes en aient un moment déYoyé le sens et fait méconnaitre le Yéritable but, le socialisme n'en restera pas moins l'expression par excellence de cette noll\·clle orjcntation sociale des aspirations de l'humanité. Il ne s'agit pas de saYOir si telle ou telle formule, si telle ou telle doctrine représente à clic seule le progrcs, cc qu'il faut comprendre, cc qu'il faut saYoir reconnaître, c'est que l'éYolution qui se prépare est une é:·olution sociale et non plus une éYolution politique. II THtORIE ORGAXIQCE DU PROGRtS Si l'on entend par progn:s le perfectionnement de l'organisation sociale, il est facile de YOir que les oraanismes sociaux se sont déYe- "' loppés par leur propre adaptation aux conditions d'existence qui ont découlé pour eux des temps et. des lieux, absolument comme les organismes Yivants. L'éYolution sociale est pour ainsi dire parallèle a l'évolution organique, et l'on pourrait étudier le problème de la descendance sociale comme Darwin a cherché la descendance de l'homme. Cc que les historiens appellent i1wasions, conquêtes, cc que les sociologues décriYcnt sous le nom de faits ou de lois d'imitation correspond, en somme, à cc que les naturalistes dénomment croisement, acclimatement, accouturnanœ, sélection.

LA LOI DU PROGRÈS I 3 Le progrès• social n'est pas plus chose continue que le perfectionnement organique: les organismes sociaux ont évolué différemment suivant leurs conditions, comme les organismes YiYants. Chaque conquête sur les ambiances a constitué, pour le corps social qui l'a réalisée, un progrès, une étape de plus dans la voie de la ci,·ilisation, comme chaque adaptation nouvelle d'un être YiYant peut deYenir pour lui une fonction nouvelle. Tout cela est relativement facile à comprendre et :i. admettre aujourd'hui, parce que les recherches et la critique historiques nous ont montré la généalogie des éYénements, l'enchainement des conquêtes de la cÎ\·ilisation, l'enfantement des héros, des i1wenteurs et des génies, qui ne sont plus pour nous que _lesrésultantes de tout ce qui les a précédés, préparés et engendrés. Mais il n'en était pas de même pour les anciens, qui ne Yoyaient que les grandes lignes de demarcation entre les phases de ciYilisation, comme entre les. grands hommes et leurs infimes contemporains. D'ou, à propos des civilisations, comme à propos des êtres vivants, la croyance à autant d'espcces diff<'.:rentes, sans parente généalogique. Voili pourquoi la thcorie du progrès n'a pu ni être faite, ni être comprise avant les éonnaissances modernes en histoire et en sociologie, pas plus que la doctrine du développement du règne organique par l'adaptation aux conditions de vie n'a pu se faire jour ni être acceptée avant les découvertes modernes en histoire naturelle, en paléontologie et en anatomie comparée. Aussi, quelque intéressante que puisse être pour un érudit l'histoire de la doctrine du progrès à travers les écrits de tous les âges, nous ne deYons pas plus demander aux auteurs anciens l'explication de l'évolution sociale humaine que nous ne pouvons le faire pour le développement des êtres vivants. Toute la conception de l'histoire, toutes les notions de politique ont été radicalement faussées par une interprétation erronée de la vie sociale. La critique moderne a refondu l'histoire, comme la physiologie refait notre mentalité. Cc que nous avons dit du développement organique <les sociétés par les appropriations de toutes sortes qui résultent <lel'activité humaine sous toutes ses formes, nous permet <le comprendre facilement le rôk, pous la collectivité, de chaque découverte, <le chaque utilisation réalisée par un ou plusieurs indiYidus. Mais ce qu'il faut bien comprendre, c'est qu'une invention, une utilité ne peut dcYenir un progrès qu'i la condition de passer de l'indiYidu qqi l'a trouYèe à la communauté, par une sorte d'incorporation, qui résulte de sa transmission aux autres membres de la Société sous forme d'instruction ou d'apprentissage pour s'en servir, ou de moyen quelconque (instrument, industrie), d'en profiter. Autrement dit, ce qui constitue un progrès, ce n'est ni une richesse, ni une invention, ni une maxime, mais seulement l'utilisation sociale

LA REVUE SOCIALISTE qui en est faite. Par progres_, en c~ct, nous entendons toujou,r~ plu~ ou moins implicitement cc qm constitue un aYantagc, une amehorat1on, un perfectionnement. Il en est de la Yic sociale comme de notre Yie physiologique: la plus grande partie de l'actiYité en est employée au simple entretien de la Yitalité ou à des actes indifférents ou même nuisibles à la prospérité de l'organisme. De même que nous ne deYons pas confondre aYcc la santé et le perfectionnement de l'indiYidu le déYeloppement exagéré de l'appétit ou de l'embonpoint, ainsi nous ne dcYons point nous illusionner sur la prospérité d'une nation simplement c~1présence d'une grande actiYité industrielle ou d'une grande richesse. C'est cc qu'oublient trop les nations modernes. Nous assistons en effet à ce phénomene singulier qu'un plus grand développement des ressources et des utilités coïncide aYec une plus grande somme de priYations et de miscrcs. Nous voyons l'invention de la machine, au lieu de soulager l'homme en se substituant à lui, aboutir à lui imposer l'esclayagc de l'atelier moderne. Les découYertcs de toutes sortes, qui deYraient contribuer au bien-être et au déYcloppemcnt de la Yic de tous, semblent au contraire n'aYoir pour conséquence qu'un accroissement des difficultés de la Yie : renchérissement des objets de consommation de première nécessité, crises ducs à la surproduction aYec les désastres du chômage, avilissement des salaires à l'extrême limite de cc qui est indispensable à l'alimentation du malheureux prolétaire. Pourquoi donc, dans un pays qui pourrait nourrir beaucoup· plus de citoyens, y a-t-il tant de malheureux qui succombent de faim et de misère? Pourquoi donc, avec des Etats à organisation politico-administratiYe si complexe, constatons-nous tant de désordres, tant de pertes de forces et de richesses? Pourquoi donc, depuis un sieclc, rnyons-nous les plus belles doctrines aboutir à des résultats si déplorables, la liberté à _l'anarchie et à la terreur, l'autorité au césarisme et à la tyrannie; la « sou,·craincté du peuple » à l'exploitation d'une nation par une poignée de politiciens? N'est-ce pas parce que l'organisation est politique au lieu d'être sociale, parce qu'elle n'a pour but que le maintien de l'ordre établi des choses et des personnes, au lieu d'ayoir pour mission et pour effet d'adapter sans cesse la correspondance des besoins et des intérêts, d'assurer, en un mot, la Yitalité de l'ensemble en faisant profiter la collectiYité tout entière des progrès et des découvertes au lieu d'en réscr\'cr les bénéfices aux priYilégiés du moment? Le « mal politique» dont nous souffrons, la « question d'argent», qui absorbe toute notre activité, ne sont, au fond, que des résultantes de notre conception erronée de la Yic organique et sociale. Ne Yoyant que cc qui se passe à la surface, nous jugeons et agissons en politique comme nous faisons pour notre vie physiologique: nous YiYons, nous

LA LOI DU PROGRÈS aaissons sans a,·oir conscience du mécanisme intime de notre organi- o . ~ sation qui nous mcnc, sans nous douter des conscqucnccs de nos faits et gestes. Le développement des êtres Yivants résulte de leur adaptation continue à leurs conditions de Yie; la sélection naturelle entraîne le perfectionnement des espcccs par la surviYancc des plus aptes; l\:Yolution sociale et le progrcs se produisent naturellement par l'effet seul des appropriations continues des choses par l'actiYité humaine. Les correspondances entre les indiYidus, les dépendances et la spccialisation des facteurs se coordonnent et s'organisent de mieux en mieux sous la poussée des besoins et des intérêts. De sorte que le progrcs découle tout naturellement des adaptations de plus en plus adéquates des indiYidus aux circonstances et à leurs besoins, absolument comme notre propre perfectionnement physiologique résulte <l'es adaptations de mieux en mieux assurées entre nos tissus et nos conditions de Yic. Ceci nous permet de comprendre combien est souYcnt illusoire le rôle de « cause efficiente » que nous continuons à prêter plus ou moins implicitcmènt aux lois et aux gouYcrncmcnts. Mais cela nous aménc aussi à saisir la tendance à l'organisation solidarisantc des besoins et des intérêts que présente et que réalise toute évolution sociale, malgré toutes les cntraYcs politiques et gouYcrncmcntalcs ducs à une conception ei-ronée <les choses sociales. Ne l'oublions pas, nous ne pouYons pas plus refaire une société avec une loi que nous ne pouvons refondre une constitution délabrée aYCCune formule. c faisons point de la politique comme certains médecins s'imaginent faire de la médecine parce qu'ils font beaucoup d'ordonnances. De tous côtés nous voyons s'effondrer les fameux principes considérés comme les fondements de toute société : la religion, la morale, l'autorité, la loi, le respect et la discipline, tout s'ébranle et s'écroule sous la poussée incessante du contrôle réfléchi de l'cxpcriencc et des leçons de la réalité. C'est bien à la .fi11d'111111011de que nous assistons, mais ce n'est pas à la fin de l'humanité. Ce qui s'en va, cc sont les théories erronées; ce qui vient, c'est une réaction de la vitalité sociale co11trc les entraves artificielles qu'un empirisme grossier aYait mises de toutes parts. Dominés par des idées fausses, les hommes ont fait pour leur vie collective cc qu'ils ont fait pour leur Yie physiologique; ils ont commencé par vouloir la guider et la soumettre à toutes leurs conceptions délirantes. Mais, de même que la vie physiologique a résisté à toutes les applications médicales les plus extravagantes, ainsi la vie sociale a survécu aux pratiques gouvernementales les plus insensées. Personne ne songe à proclamer que la santé va disparaître de l'humanité parce que les doctrines médicales de l'empirisme font place à la thérapetitique et à l'hygiene, basées sur la science expérimentale.

16 LA RE\'UE SOCIALISTE Gardons-nous donc de crier à « la fin du monde », parce que l'empirisme politique ya se trouYcr chassé par la nouYcllc conception expérimentale des choses sociales. N'est-il pas étrange qu'il ait fallu tant de sicclcs de souffrances et de calamités pour arriver à comprendre que l'homme est le foyer, la source par excellence de la Yitalité d'une société et ·que la première de toutes les conditions de viabilite d'une ciYilisation est d'assurer le déYeloppcment intégral et la sélection continue de l'être humain? Nous commençons à peine à cntrcYoir le Yéritable rolc de l'homme dans la \·italité sociale; nous en sommes encore, dans les nations les plus avancées, à ne considérer dans l'homme que le nombre, comme du temps de cc bon Pythagore. Qu'est-ce, en effet, que la pratique actuelle du suffrage uniYcrscl, sinon l'application à la politique du pouYoir mirifique du nombre? Est-cc que nos cellules anatomiques se comptent et se classent en circonscriptions décimales pour collaborer, gouYerncr et YiYificr notre vie? Est-cc gue l'homme est toujours le même? Ne subit-il pas des modifications à l'infini, suiYant les conditions de temps et de lieux oü il éYoluc? N'en résultc-t-il pas des différences énormes dans la Yaleur sociale de l'indiYidu, dans son ràle comme dans la place qu'il occupe dans le grand rouage de la sociéte? Ne constatons-nous pas tous les jours la diYersité et la Yariabilité des mobiles gui le font agir et déterminent sa conduite? Comment donc pouYons-nous nous égarer à abstraire l'homme, le gouYerncmcnt, la societé de tout cc gui les conditionne et de tout cc qui les constitue? Assurer les correspondances et les corrélations entre les indiYidus et les facteurs, entre les besoins et les ressources, YOilà la Yéritablc fonction, la raison d'être du suffrage et le rôle de la représentation qui en découle; mais cela ne peut être réalisé que par l'organisation sociale du suffrage et par la substitution d'une représentation effectiYc des intert:ts à la represcntation des partis comme l'entendent nos politiciens. Nous ayons montré le ràle de l'organisation dans la conception comme dans le mécanisme de la Yie physiologit1ue, aussi bien gue psychique; nous :wons Yu que la Yic sociale tout entière est également conditionnl'.:c, dl'.:tcrminl'.:cpar l'organisation sociale ou socialisation. L'obscryation, dans toutes les branches de la science sociale, accumule les prcm·cs de la justesse et <le la réalitl'.: de cette loi fondamentale de toute socil'.:té. L'histoire nous fait assister à la reproduction des mêmes caractères fondamentaux dans toutes les socil'.:tés à oro-anisation similaire abso- ~ ' Jument comme nows retrouvons, dans la série organique, les manifestations de la Yic spl'.:cifiecs dans chaque cspl'.:cc zoologique,. mais se ramenant toujours à la fonction essentielle de nutrition et offrant

LA LOI DU PROGRÈS 17 partout la même tendance à l'organisation <letoutes les a<laptations qui résultent des temps et des lieux. C'est là une loi universelle, d'après laquelle les mêmes causes, dans des conditions identiques, engendrent les mêmes effets. Cette notion nous a permis de comprendre le fait de la reproduction de la Yic, le déYcloppcmcnt et le rôle des aptitudes héréditaires, la manifestation <les instincts, l'apparition et l'organisation de la mentalité; nous comprenons de même la répétition des mêmes faits à traYers les t1ges et les ciYilisations; seulement, au lieu de chercher dans les phases ou les cycles de l'histoire la loi de l'évolution sociale, nous n'y Yoyons plus dés lors que la résultante et l'expression sociale du déterminisme uniYerscl. En un mot, il est de la Yiesociale comme de la Yic physiologique; toute l'évolution, toutes les manifestations en sont réglées·, conditionnées par la structure et le milieu. Chaque acquisition sociale ne dc\'ient un progrés qu'autant qu'elle est fixée, incorporée, qu'autant qu'elle fait partie intégrante de la ciYilisation; mais, ensuite, cc progrès devient, à son tour, le point de départ de nom·clles acquisitions, et ainsi de suite à l'infini. En un mot nous retrouYons pour le progrés la même loi, c'est-à-dire la même tendance 1 l'organisation de tous les faits d'adaptation ou d'appropriation résultant de l'activité sociale, que pour le dé\·eloppement et le perfectionnement des êtres Yivants. Il[ BASE EXPÉIUME~TALE DU PROGRÈS Quelle que soit l'idée qu'on se fasse des origines et du mécanisme <le b ciYilisation, on ne peut nier qu'il y a eu progrès depuis l'homme des caYcrncs, depuis l'àgc de la taille de la pierre; peu importent les noms que nous pouvons donnci: aux géniteurs du progrés: ce qu'il y a de certain, d'indéniable, c'est que les acquisitions de l'humanité ont constitué un progrés en proportion directe de l'ayantagc qu'elles apportaient aux sociétés dans leur « lutte pour la Yic »; cc que nous ne pouvons méconnaître, a moins de ne plus nous entendre sur la signification des choses les mieux admises, c'est que la pratique de la Yie sociale a toujours dû tendre a orienter l'actiYité des indi\·i<lus vers cc que leur intèlligencc, leur expérience personnelle ou transmise par la tradition, leur faisait considérer, a tort ou a raison, comme utile et ayantageux directement ou indirectement, médiatcment ou immédiatement. A ce point de Yue, nous pouvons dire que l'idée méne le monde et nous pouvons retrouYer dans l'histoire de l'esprit humain, non seu2

18 LA RE\'UE SOCIALISTE lement l'enchainement des décou,·ertes qui ont enrichi et fécondé la ciYilisation, mais encore un parallélisme significatif entre le progrés intellectuel et le progrés social. C'est ainsi que l'on décrit !'tige de la taille de la pierre, l'âge du bronze, l'âge de la forge des métaux; Condorcet di,·isait l'histoire de l'humanité en dix périodes, d'après le caractère prédominant du progrès de chaque époque (inYention de l'art d'éleYer les troupeaux, art de l'ccriture, renaissance philosophique, etc.); les grandes ciYilisations de l'antiquité ont manifestement été l'expression de progn:s differcnts dans le développement intellectuel des peuples. On a pu aussi caractcriser certaines époques par une idée dominante qui semble les synthétiser et les symboliser ( christianisme, mahométisme). Enfin, il est éYidcnt que de grandes découvertes, comme celle de l'-imprimcric, de la poudre à canon, de la Yapcur, de l'électricité impriment des modifications profondes aux siècles qui les ont YU naitre. Mais il ne faut pas oublier que nous ne faisons ainsi qu'cnYisagcr un càté, une partie de cc qui constitue le progrès d'une époque. La Yic sociale des nations modernes surtout est beaucoup trop complexe, l'orientation des aspirations d'un peuple est la résultante d'un trop grand nombre de composantes pour que nous puissions en donner une caractéristique adéquate dans une expression ou une conception, nécessairement toujours insuffisante. Toutefois, nous croyons pom·oir dire que le courant actuel, qui entraîne l'humanité dans son mouYemcnt progressif d'éYolution, nous semble s'orienter de plus en plus \'ers un but positif, pratique, terrestre, social. C'est cc qu'on a dép. signalé maintes fois, en disant que la civilisation moderne devient de plus en plus« matérialiste», c'est en l'appelant philosophie du ,-entre» qu'on a essayé de disqualifier cet é,·cil du sens de la Yic sociale. C'est là, au fond, le se11social, analogue au sens trophique ou cœncsthésiquc des êtres YiYants : qu'on l'appelle l'instinct de conscrYation de l'espèce, opinion publique, patriotisme, humanisme ou socialisme, ce n'est toujours que l'appétence qui entraine tout être YÎY:tnt\'Crs cc qui fayorisc sa Yitalité. La biologie nous montre que la première, la plus fondamentale fonction Yitalc est la nutrition, comme le premier et le plus inéluctable besoin est celui de l'alimentation. Il n'y a donc rien que de très naturel à cc que l'humanité, ramenée enfin à la réalité de ses conditions de Yic, se trou\'c tout d'abord accaparée par la préoccupation des moyens d'assurer sa subsistance. Du moment où nous constatons que la Yic se dcYcloppc et se perfectionne par le fait des emprunts que fait tout organisme à la nature ambiante, nous sommes bien obliges, en effet, de supposer que la tendance i YiHe résulte d'abord de ces acquisitions nouYelles et se montre proportionnelle à leur rôle Yivifiant. Il en est nécessairement de même pour les organismes sociaux. Nous pouYons même rc;11arquer

LA LOI DU PROGRÈS que le role fécondant de chaque conquête de l'homme sur la nature nous apparait bien plus clairement en cYolution sociale qu'en évolution organique. Nous ne poLn-ons donc douter, i moins de nier la perfcctibilitc et l'intelligence humaines, que la pratique de la vie doi,·e nécessairement tendre a développer le besoin de Yiwc, à pousser a la recherche des moyens de subsistance. De h\.un redoublement d'intensité dans la « lutte pour la Yie », de là une prédominance un peu exclusiYe accordée tout d'abord à la « question économique ». Pri1110vivere: il fout Yinc, il faut songer à Yi\TCayant de chercher la façon d'ordonner la Yie, aYant de s'occuper d'établir des rapports de plus en plus justes, de plus en plus adéquats entre les actes et leurs conséquences pour l'individu comme pour les collcctiYités. L'expérience individuelle et sociale résulte directement et naturellement du jeu même de la Yie; elle entraine une coordination inévitable des sensations et des perceptions qui se différencient, s'associent, se confirment ou s'infirmcnt, dans la série ininterrompue des actes des indiYidus et des nations, d'où la formation et le developpcmcnt progressif de la sociabilité, de la moralité et de la solidarité. Nous retrouvons nécessairement au point de nie social, comme en toute autre chose, les mêmes tâtonnements, les mêmes erreurs, les mêmes besoins de maxi mer, la même tendance a considérer comme définitiYc la « vérité » que chacun croit a\'oir découYCrtc. De là les systémcs et les doctrines; mais aussi de là le besoin d'imposer aux générations présentes et,\ venir la « Yérité », la « loi du bonheur », la possession du « bien ». N'est-cc pas, en effet, à cettë « généreuse illusion » que nous dcYons la pratique de I' « autorité », la doctrine du « devoir pour les goll\-crnants de faire et d'assurer le bonheur et la prospérité des peuples.» C'est là l'origine et la cause des abus de la « Politique >>. Tout le monde connait la lenteur relative du progrés chez les peuples primitifs; tous les auteurs. ont fait ressortir la période de stagnation, les phases de somnolence de la ciYilisation. « Dans les temps anciens, dit Guizot (1), a chaque grande epoque, toutes les sociétés semblent jetées dans le même moule. » On peut dire que nous rctrouYons le même piétinement, la même holution sur place pour l'humanite que pour la connaissance: la conception « politique » a été pour la ciYilisation la même source d'infécondité et d'immobilisation que la « conception métaphysico-ontologique » pour la_science : toutes deux sont filles de l'anthropomorphisme, qui caracté1:ise cc que nous pouvons appeler l'esprit ancien, l'esprit primitif, par opposition à l'esprit nouveau, à l'esprit moderne, à l'esprit scientifique. L'émancipation des peuples suina l'émancipation des (1) Leçons sur /'Histoire de la Civilisation en Europe.

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