. 1 LA RE.VUE SOCIALISTE XIX
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LA REVUSEOCIALIST TOME XIX (Ja:n.vier-Ju.i:n. 1 BS4) PARIS LIBRAIRIE DE LA REVUE SOCIALISTE 10, Rue Chabanais, 10 1894 '
ÉCONOMISME, SOCIALISME ET SOLIDARISME r ÉCONOMISMSEO,CIALISM&ESOLIDARISME 1. - ÉcoNOJ\llSME ET SOCIALISME A moins de nier l'évidence, il est impossible de nier l'i\·olution sociale. A 111oinsde rejeter b science toute cntiàe, personne ne peut plus méconnaitre que tout nous démontre la genèse expérimentale de toutes nos pratiques et notions économiques, morales. politiques et sociales. Seulc111ent, ici, comme dans tout notre do111aine intellectuel, nous retrouYons néct'ssairement un caractère systé111atique. une origine apriorique, une tendance absolutiste, qui résulte;1t d:: cc qu:: I'é!sprit hu111a111o,bligé de procéder par abstraction, co111mence toujours par ne Yoir qu'un coté, qu'une face des choses, a\·ant d'en ernbrnsser la complexité plus ou moins grand~. plus ou moins adéquate. dans une vue synthétique ultérieure, finale. C'est ainsi que l'histoire nous montre les diverses conceptions systématiques de plus en plus compréhensives par où sont passées les doctrines économiques. (Chrématist1que d'Aristote, socialisme radical de Platon, ascétisme des Epicuriens et des Stoïciens, communisme des chrétiens, 111ercantilis111eou Colhertisme, Libre-échangisme des Anglais (Dudley North, Josias Tucker, Gournay), Physiocratisme , Libéralisme. Individualisme, Manchestérianisme, Socialis111ehumanitaire, Socialisme révolutionnaire et Socialisme d'Etat ou de la Chaire, Socialisme réfor111iste ou Collectivisme). Ce qu'il suffit de retenir de cette somme prodigieuse d'écrits et de dissertations des économistes de tous les temps, c'est que, au fond, tous sont' d'accord sur l'importance et l'existence du fait économique, et font tous conver ger leurs efforts vers le rnè111ebut, la recherche des lois ou moyens propres à assurer et à développer la vie écono111ique, c'est-à-dire le bienêtre, la prospérité, le progr~s. Peu nous importent les divergences d'interprétations sur la,< nature des Caus~s ou des Lois ", car nous ne
2 LA REVUE SOCIALISTE pou,·ons pas plus demander ici que dans le reste de nos spéculations, un accord, une entente. dont nous comprenons l'impossibilité en raison du caractère contingent, variable. effroyablement complexe de toutes les choses sociales. Nous ne nous arrèterons pas davantage à nous étonner du caractère métaphysique de toutes ces doctrines, attendu qu'il n·y a là qu'un effet tout naturel de répercussion d'une mentalité séculairement métaphysique, dont nous ne verrons disparaître les traces que par les progrès incessants de l'esprit scientifique. De mème qu'on a disserté sur lî10mme, sur son essence et sa destinée. arnnt d'a,·oir fait son anatomie, avant d'avoir appris sa physiologie, avant que l'c1natomie et la physiologie comparées nous aient montré les liens qui l'unissent au reste du monde organique, d'où une métaphysique psychologique qui a dominé jusqu'ici la mentalité hu111aine, faussant la conception de la vie, ainsi pour la société, on a con~111encépar ne voir que l'homme abstracti,·ement, on a èdifié des systèmes, on a fabriqué des sociétés avec des idées et des principes, créant ainsi une métaphysique sociale, simple pendant, si111ple corollaire de l'autre, dont nous com111ençons à peine à soupçonner l'erreur fondamentale. Delà, un défaut général d'entente, chacun ayant son système et se croyant seul en possession de la vérité, comme aux plus beaux jours de la Scolastique et des Empiriques; de là l'inutilisation des faits dont la signification rest;:i incomprise, de là la méconnaissance séculaire des enseignements de l'histoire c'est-à-dire de l'expérience sociale ( 1), de là ces retours aux mêmes errements, de là ce jeu de bas- ..:ule, ,ie là ces mêmes calamités, ces mêmes fatalités. dont on a voulu faire les lois, les cycles qui régissent l'éYolution de l'humanité. Nous avons tellement l'habitude de prendre les mots pour des explications, nous confondons si facilement les mots avec les choses, que 'nous pensons, raisonnons et agissons 1e plus souvent en nous appuyant sur des mots dont nous méconnaissons ou négligeons lc1 signification. Il en est de l'Economie comme de la Morale : les sociétés ont commencé à s'organiser, à s'administrer longtemps avant qu'on ait pensé à maximcr les lois de la vie économique, absolument comme les hommes ont atteint un certain degré de moralité aYant d'ayoir songé à proclamer l' " essentialité de la Loi morale. >' En réalité, les principales doctrines économiques ne font que refléter la façon dont les générations ont été amenées par la pratique à P,iH"isager successivement la source de leur souYcrain bic:1. Cc:.;t ainsi 4ue nous \'oyons les philosophes de l'antiquih: d les Pcïes de ITglise. cntra111és pai- leur co:1ception tout~ morale du i_1onheuï. ru 1111 i k, 1. o 1lrc la ri..:hessc et p;èch~r l'ascé,ismc ou k d\:si:1tàess-:,1cnt lLs choses de
ECONOMISME, SOCIALISME ET SOLIDARISME 3 la terre, des soucis du corps. Mais les nécessités de la vie furent plus puissantes que les théories et que les édits: les rois, l'Eglise elle-même, furent obligés de se relàcher de leurs sévères réglementations : l'ascétisme fut dès lors remplacé par l'utilitarisme païen; et la royauté triomphante de la Monnaie engendra le Mercantilisme, le colbertisme ou protectionisme national avec la théorie de la balance du commerce. Mais une analyse plus profonde du fait économique ne tarda pas à démontrer l'erreur du Mercantilisme; et l'Angleterre. triomphant de la Hollande, après son Acle de la Navigation, proclama le libéralisme économique comme la loi suprême qui a été le point de départ du déchainement de l'individualisme économique, de la libre concurrence, de l'industrialisme et du capitalisme de nos jours. De même que les médecins d'aujourd'hui retrou,·ent dans les écrits d'Hippocrate et des médecins de tous les temps et de toutes les écoles, une foule d'observations justes et de préceptes utiles, ainsi nous pourrions relever dans les divers écrits des économistes anciens de nombreuses constatations vraies aujourd'hui comme alors, de nombreux plans de réformes ou d'améliorations qui se répètent chez nos théori- • ciens actuels; mais aussi, de même que, dans l'ancienne médecine, les observations les plus justes sont gâtées par des considérations théoriques que nous ne pouvons même plus comprendre, ainsi, en économie politique, les constatations les plus judicieuses, les enseignements les plus précieux, nous sont obscurcis, travestis, par des divagations mystico-métaphysiques qui nous les font méconnaître ou négliger. C'est ainsi. par exemple, que les Physiocrates, qui prétendaient fonder l'Economie sur les lois de la nature, entendaient par là ,< l'ensemble des desseins de Dieu pour la conservation et le bonheur de notre espèce. » (Quesnay). Aujourd'hui nous ne sommes pas beaucoup plus avancés : nous sommes en présence de deux écoles adverses, ennemies même, l'Economie orthodoxe et le Socialisme doctrinaire, qui ne semblent guère se douter de leur étroite parenté et de leur erreur fondamentale dans le même absolutisme de conception des lois économiques et la même méconnaissance du Relativisme inévitable de toute connaissance. Tandis, en effet, que les orthodoxes de l'Economie se contentent d'affirmer et de proclamer leur « laisser faire » sous prétexte que les faits économiques sont régis par des -< lois naturelles », les socialistes utopistes pensent que le bonheur humain dépend de leurs formules. Seulement, pendant que !'Economisme s'immobilise dans sa superbe quiétude, protégée, choyée par les privilégiés dont sa science incomplète et illusoire défend les prérogatives et les iniquités, les Socialistes poussés par les nécessités de la vie, instruits par l'expérience de tous les jours, entraî · nés par le flot montant des opprimés, s'orientent peu à peu dans le labyrinthe économico-politique et se posent de plus en plus nettement ' ,
4 LA REVlJE SdCIAl!STE comme les seuls Hais partisans des refermes sociales indispensables à nos Yieilles sociétés Yermoulues, si elles veulent survivre à la tourmente révolutionnaire 4ui les menace de toutes 'parts. En réalité, les Economistes font comme les médecins partisan:; de I' " expectation armée ,, : ils regardent et enregistrent placide,rn.:nt les phénomènes, ils supputent et dévoilent volontiers les maux de la Société: puis. quand ils ont bien dressé leurs statistiques, ils nous déclarent gravemcnt que cc sont là des" effets naturels>' et qu'il n'y a qu'à,, laisser faire" :1hsolumcnt comme lesgraves et savants disciples d'Hippocr:1te qui ne se préoccupent 4ue de faire H une inutile histoire naturelle ,, et laissent à dame nature le soin de réparer les maux qu'elle a causés clic-nième. Ce sont là jeux de savants qui peu\·cnt ::-urfire à faire la gloire de l;;:urs adeptes et à faire émarger grassement au budget, mais cc n'est pc int l'affaire du malheure11x qui se tord dcns ses souffrances où creve de misère. D'ailleurs il ne faut point s'en laisser imposer par cc prétendu désintéressement de la marche des choses que semblent afîicher nos économistes sous couleur de " science pure " : Au fond, cela ne prou\'e que l'insulTisance de leur science, absolument comme le scepticisme de n,)~.mé.!ecin, n •cx:,ri mc que l 'i1~,;utli-.,1ncede leurs connai.,sances ou de leur exp.:rience. Refuser à la scien.:e ses .:onséquences pratiques et utilitaires, ce serait renier la science toute entière, cc serait aboutir it méconnaitre que la Physique et la Chimic nous ont permis de conquérir une parLie des éléments et de les utilist:r pour notre plus grand profit: tout comme b hiolo~ie nous a puïnis de foire une hcuïcu-;e appli.:ation de ses lois à nos sélections artificielles d,1ns l'ékrnge de nos meilleures espe.:es animales, à l'liygiene l'l ù la thaapeutiquc humaines dont les plus sceptiques ne sauraient nier le~ rt:sultats déjà obtenus et surtout les promesses pour l'avenir. Personne éYidemrnent ne pwt prétendre que nos societé-; ~e sont faites tbut d'un coup, que nos misères et nos maux se sont t:ngendrés sans causes. ni que ces causes eU1ent absolument fatales, c'est-à-dire ne d~·p.:nd ii,.:11t pas des temps et des lieux. Par conséquent, nous sommes bien obliges d'admettre que ks phénomenes que nuus obs-:rvons :1uraient pu ètre autrement si les conditions qui les ont determinés avaient dé modifiées; di.:s lors, quand nous constatons un mal social. nous de\'ons et pouvons espérer y remédier en remontant ù sa source et en supprimant ou modifiant s1 c:,usc déterminante. absolument comme les mt:decins le font pour 1105 maladies. Il ne sutlit pas, encore une fois, de nous objecter 1-! c:i:,ictere hypothetique du résultat; il ne suffit mème pa~ de nous opposer des é.:hecs et des mésa\'entures, car, à ce compte, la médecine n'aurait jamais pu se dé\·elopper et l'liygiène ne serait point arrivée à un cjegré d'utilité incontestable qui lui donne une importance si considérable aujourd'hui. D'ailleurs, il n'y a pas à discuter : la question est posée et bien posée : il ne s'agit pas de
ÉCONOMISME, SOCIALISME ET SOLIDARISME 5 sa,·oir si telle formule est b:en ou non l'intégrale du socialisme; ce qu'il.faut. c\:st une réponse ~l l'immense et universel cri de douleur qui s'échappe:: des entraill~s de l'hurn:.inité op;)rirnéc: ce qu'il faut, c'est trouver un rnQyen d'assurer à chacun une plus jl!ste paït des biens et avantages sociaux qu'il produit par son labeur; ce qu'il faut, c'est comprendre que chaque individu prend de plus en plus conscience de son rô!e dans !a machine sociale, que le socialisme " est ddcrrniné tout à la fois pat' la forme de la production dans le monde contemporain et par l'état des sociétés politiques; il tient tout ensemble au cœur même des choses et aux entrailles du pI'o\étariat, et sort du mouvement républicain tout entier. » (1) Le Pape et les Empereurs, l~s théologiens et les philosophes (2) J.::sgrands et les petits tous sont obligés de compter avec œ <,mouv:::- ment spontanéet profond qui sort de l'évolution même des chos1:.s c~ de l'histoire. et qui est la résultante de toutes les forces cie l'humanité. '' Ainsi tJ1is au poinl en politique, dégag~ d~ son exclusivisme doctrinaire. le socialisme apparaîtra désormais. ce qu'il est pratiquement, l'lnterYentionisrne, qui se dressera et s'élèYera de plus en plus en Ca.:,; du<• laisser-faire" des orthodoxes de l'Economie politique. Devons-nous intervenir ou non dans le fonctionnement de la machine sociale? Telle est. en réalité, la seule question, telle est la cause de toutes nos divisions, tel est le fond de toutes nos discussions. Qi.1ant au mode et à la mesure d~ c-:-tte intervention, ce serait méconnaitre le caractère contiai-::nt, e,;périrnental de toute notion sociologique, morale et politique, que de vouloir l'enfermer a priori dans le cercle plus ou moins étroit de formules nécessairement inadéquates à tous les temps et à tous les lieux, à tous les homrn~s et à toutes les circonstances. • Tout cc qu'on peut faire, c'est de demander à l'étude approfondie des lois fondamentales de l'évolution et de l'organisation sociales, la conception générale des conditions vitales e: viYifiantcs d\1;1e société. absolument comme le médecin doit, avant tout, se bien pénétr~r du sens d:: la vie. pour pouvoir saisir avec netteté les indications ;1articulières ù chaque cas individuel. Voilà pourquoi, nous croyons ~i indi~- pensable de commencer par une revue attentive des conclusions qu~ nous pouvons tirer des connaissances sociologiques aduc'.le.;. et pourquoi nous cherchons à rattacher notre conception générale du soc:alisme à notre conception universelle des choses, en montrant ses ranports étroits avec le déterminisme et le solidarisme universels. (1)Jaurês, discours à la Charn!l:·e de; ;kp,itcs, du 21 novembre 189.3. (2) Voir les discussions sur le sociaiisme dans la '7?.ev11J~Phi/osopbiqtte en jc.·n, août, octobre et novcm!lre 1893, par MM. E. Belot, Durckeim.
6 LA REVUE SOCIALISTE J(. - DÉTER:'-llNISME ET SOLIDARIS.VlE Tout le monde assurément croit savoir ce que c'est qu'une société : tout le monde aussi s'imagine volontiers être Ïixé sur ce qu'est l'homme. Et cependant, que savons-nous des deux en réalité, sinon quelques grands mots plus ou moins sonores, plus ou moins vides qui nous tiennent lieu d'explications, bien que nous ne les comprenions point le plus souvent. De même, s'il est une notion profondément ancrée au fond de nous-mèmes, c'est bien que nous avons la ferme conviction de la claire compréhension qu'il n'y a point d'efTet sans cause, et réciproquement. Est-ce donc par.::e que les hommes se sont contentés, de tous temps, des explications les plus superÏicielles, prenant pour des causes les apparences les plus légères, les analogies les plus grossières. les interprétations les plus occultistes, les plus mystiques? Ou bien ne serait-ce point plutôt parce qu'ils constatent toujours une relation indissoluble entre le phénom~nc qu'ils observent et la condition qui l'a déterminé, qui l'a rendu possible, qui \'a causé? Quand ils prêtent encore une cause imaginaire aux évènements, n'est-ce point simplement parce qu'ils ne pe1l\'ent découvrir la vraie, ne faisant ainsi que traduire leur besoin d'explication et l'universalité de leur conception du détermini;me en toute chose? Il est bien évident, par exemple. que personne ne croit que notre société actuelle, que nos misères et nos difÏicultés se sont faites toutes seules, d'elles-mêmes, sans causes, mais n'est-il pas évident aussi que, loin de ré0échir à l'enchainement extrêmement complexe des circonstances et des conditions qui les ont précédées et engendrées, nous nous laissons aller. en général, à a.::cepter avec la plus grande k~èreté la première idée qui nous est suggérée par un mot ou par une co·111cidence quelconque? De là, un tas de puérilités qui ne seraient que ridicules si elles n•avaient pour efTet d'entretenir. de renouveler et parfois d' aggraver une situation déjà sufÏisamment difÏicile. Le malheur. surtout, c'est que de pareilles conceptions erronées, une fois logées dans les esprits, s·y incrustent et s'y fortiÏient mutuellen1ent par l'usage et la répétition inconsciente, irraisonnée, et deviennent des obstacles insurmontables aux idées saines qui ne peuvent plus être comprises. OJ.1'011 réOéchisse, par exemple, à la quantité d'assertions erronées, superficielles, contradictoires, que les romans et les journaux sèment à profusion dans les cerveaux de lecteurs malhabiles à discerner le pour et le contre, incapables de vériÏier ce qu'ils lisent, et habitués par éducation et par héredité à croire sur parole quiconque sait leur faire des phrases et natter leurs faiblesses, leurs passions et leurs é!ppétits. La chasse au lecteur, la chasse à l'électeur, la chasse aux places, voilà où
ÉCONOMISME, SOCIALISME ET· SOLIDARISME 7 nous en sommes. Et nous nous plaignons que to~t va mal, nous blasphémons le progrès. nous accusons la science d'être la cause de nos maux ( 1), pour un peu nous nous en prendrions au développement de l'intelligerice pour en faire notre fée malfaisante. Hélas! tout cela provient un peu de lïllusioninaturelle à l'homme qui le porte sans cesse à chercher en dehors de lui la raison des maux qu'il s'est attirés lui-même par son}imprévoyance ou sa bêtise. Ce n'est pas pour rien qu'on a dit que la bêtise humaine est une source intarissable : les habiles de tous les temps ont toujours su l'exploiter comme la plus productivy des mines. Ce n'est certainement pas l'histoire des gouverneurs de peuples qui peut nous démentir. Faut-il voir cl"ns les tendances à la révolte qui semblent se généraliser de plus en plus, sous nos yeux, un signe de l'éveil d'un sentiment plus vrai de la réalité, d'une perception plus juste du sens des choses sociales, une preuve enfin que l'humanité prend conscience d'elle-même et de sa destinée? Nous le croyons fermement pour notre part, et nous y voyons l'explication, le mécanisme et le caractère imprescriptible du grand.mouvement socialiste auquel nous assistons, sans que les ,< classes éclairées, dirigeantes>', aient l'air de se douter qu'elles en sont elles-mêmes la première cause par leur-égoïsme imprévoyant et en seront fatalement les victimes, d'après la loi universelle qui veut qu'une action dans un sens engendre elle-même sa propre réaction, qu'un excès d'un côté entraine un excès en sens opposé, que l'oscillation d'un pendule ne peut se faire, ni se limiter, que par une contre-oscillation semblable. Tant il est vrai que la tendance à J'équilibre est la loi du monde. Notre vieille conception mystique des choses de la vie nous voile encore la saine cempréhension du déterminisme des phénomènes, aussi bien dans le monde social que dans, notre vie psychique. Pourtant, tout nous démontre les analogies de développement et d'évolution des Sociétés et des organismes vivants. Qi.i'on envisage, en effet, une Société comme un organisme réel, analogue à un corps vivant, ou qu'on ne veuille la considérer que comme un agrégat d'individus, toujours on est obligé de reconnaître que la formation, le développement et l'organisation de cette Société ne peuvent se comprendre autrement que comme la résultante des déterminations de toutes sortes, qui ont amené, groupé, solidarisé les actions, les forces et les individus. Ce que nous avons dit de l'organisation de l'instinct, de la mentalité et de la moralité ( 2), nous est du plus grand secours pour comprendre les faits d'évolution et d'organisation sociales qu'on a décrits sous les noms de civilisations, de phases, de cycles historiques. Nous retrouvons dans le corps social la mème plasticité que dans la matière ( 1) Voir toutes les déclamations contre l'emploi de$ machines. (2) La lïe el la Pensée, Alcan 189,3.
10 LA REVUE SOCIALISTE 1'expression de conventions subies ou acceptées volontairement ou de réglementations plus ou nmins adéquates. plus ou moins justes, variables, du reste, suivant les temps et les lieux. Il ne nous parait pas nécessaire d'insister longuement pour faire admettre que cette interprétation se trouve parfaitement d'accord avec tout cc que nous savons de l'évolution' sociale ou politique des peuples et des nations : il suffit de signaler cette façon d'envisager expérimentalement la science sociale pour que chacun trouve immédiatement dans ses souvenirs, ap;irçoive dans ses observations journalières, des preuves convaincantes de la justesse et de la ficondité de cette conception. La structure sociale constitue le moule dans lequel doivent se couler les actes de cette Société; de même que notre activité psychique est conditionnée par notre constitution organique héréditaire ou acquise, ainsi l'acti\·ité sociale, morale ou politique, est conditionnée par la structure ou organisation sociale. La structure sociale est à l'homme ce que notre structure anatomique est à notre activité. Il y a une adaptation, une correspondance si adéquate entre l'individu et sa société. que celui-ci ne peut être transporté dans une autre société sans se trouver dépaysé, désorienté, en raison directe du degré de différence qui existe entre la première et la nouvelle. Seulement. comme l'homme ne correspond en réalité qu'au globule sanguin et non à l'élément anatomique, il peut supporter la transplantation comme le globule de sang la transfusiory. Enfin, de même que le globule de sang représente l'élément actif par excellence dans l'absorption des éléments étrangers à l'organisme (hématose, chyme, chyle) et dans l'organisation (assimilation proprement dite, nutrition interstitielle. genèse des éléments anatomiques), ainsi l'homme représente la partie active. vivifiante, organisante dans le corps social. C'est au point même que, toujours enclins à ne juger les choses que d'après les apparences. nous ne voyons généralement que l'homme et son activité dans le corps social. Mais il suffit de réfléchir pour comprendre que l'homme n'est pas moins prisonnier de la société à laquelle il appartient que l"àrne ne l'est du corps. Pas plus que nous ne pouvons changer notre organisation pl.ysiologique, ni modifier les lois fondamentales de la biologie. pas plus nous ne pouvons refaire la structure d'une société, n~changer les lois organiques de son évolution. Mais aussi, de même que nous pouvons provoquer des suppléances d'organes. faciliter certaines fonctions, régulariser le jeu de notre activité, placer notre organisme dans des conditions appropriées à ses besoins et à ses aptitudes, ainsi nous pouvons améliorer le fonctionnement d'une société en provoquant des suppléances, favorisant certains organes, régularisant le jeu des facteurs. Pour cela, il faut commencer par se bien pénétrer du mécanisme de notre organis~tion sociale et mettre en
ÉCONOMISME, SOCIALISME ET SOLIDARISME I I apJ1ication les lois fondamentales de l'organisation et de la vie: li n'y a rien d'absolu dans notre monde où tout « devient », ou tout change perpétuellement par le jeu incessant des actions et réactions, par la tendance continue, nécessaire des forces et des mouvements à se contrebalancer, à s'équilibrer, à se solidariser, aussi bien dans le monde social que dans le monde organique et le monde physique. En effet, quelle que soit l'idée qu'on se fasse d'une société, on est toujours bien obligé de reconnaître qu'elle constitue un tout, un ensemble d'êtres vivants, c'est-à-dire un composé d'êtres actifs, dont les actions et réactions incessantes doivent nécessairement entrainer des transformations continuelles que nous appelons, suivant le point de vue où nous nous plaçons, évolution, législation, progrès. Nous ne pouvons méconnaitre la mutuelle dépendance, la solidarité d'autant plus intense de tous ces phénomènes sociaux, que les relations sont plus nombreuses, plus étroites et plus nécessaires par suite des conditions et des circonstances sociales. Nous né saurions, en effet, méconnaitre que notre solidarité mutuelle est bien plus grande, même malgré nous, dans notre état de civilisation moderne qu'elle ne peut être chez les sauvages du centre de l'Afrique. Ce qui nous empêche parfois de reconnaître la realité de cette loi de s0lidarité entre tous les facteurs et éléments d'une société, c'est que les conséquences s'enchainent souvent d'une façon trop compliquée pour que nous puiss,ous les saisir, c'est qu'elles tardent quelquefois trop à éclater pour que 11ous ayons le temps de les constater, c'est que nous les cherchons souvent là où elles ne sont pas, ne sachant pas les voir ou négligeant de les chercher là où elles agissent. Aussi faut-il commencer par ne voir que les grandes lignes, de façon à nous bien pénétrer de la réalité de cette loi en en constatant les effets dans l'histoire, l'ethnographie(,), la morale ( 2 ), la politique (3), la famille (4), la propriété (5), le droit (6), la jurisprudence, le développement intellectuel (7), industriel, social et moral. De cette façon nous nous habituerons à y croire, nous saurons non-seulement la reconnaitre, mais la deviner, nous apprendrons à nous en inspirer dans nos actiçms, nos aspirations et nos réformes. Il suffit, du reste, d'énoncer cette loi de la solidarité, c'est-à-dire de la dépendance et de l'enchainement mutuel des phénomènes sociaux pour que tout le monde la reconnaisse, d'une façon indubitable, aussi ( 1) Ch. Letourneau : la Sociologie d' apsès r ethnographie. (2) Ch. Lctourneau : !'Evolution de la morale. (3) Ch. Letourneau: !'Evolution de lu politique. (4) Ch. Letourneau: !'Evolution du mariage. - Hérédité psychologique de Ribot. (5) Ch. Letourneau : !'Evolution de la propriété. (6) Ch. Letourneau : 'l'Evolution juridique. (7) Romanes : !'Evolution mentale chez l'homme.
12 LA REVUE SOCIALISTE bien dans les faits économiques que dans les organiques, les intellectuels, les moraux et sociaux proj)rcrnent dits. En un mot, le déterrni:,isme soc;al ne saurait être méconnu par qui se donn2 la peine d'observer les faits de répercussion que nous pouvons tous constater chaque jour, chacun dans sa petite sphère. Qpïl s'agisse d'une crise industrielle locale ou générale. qu'une sécheressè excessive ou que des inondation~ compromettent la production agricole. qu'une loi douanière inopportune vienne troubler les échanges commerciaux, qu'une invention révolutioune un mode de production, qu'une épidémie enlève des bras à la défense nationale en temps de guerre ou à l'approvisionnement d'"une agglomération humaine, qu'une idée nouvelie vienne bouleverser les cerveaux et détourner des concours de volontés indi~pensables à telle ou telle fonction sociale, toujours ces causes sont- suivies de leurs effets directement ou indirectement. immédiatement ou médiatement. Ce sont là des manifestations de la loi de corrélation tout à fait analogues à ce que nous voyons dans le regne organiqu~. Bien plus, nous pouvons rcm:irquer que les sociétés nous semblent d'autant plus aptes à se plier aux circonstances que leur imposent les temps et les lieux que nous saisissons, que nous voyons, que nous touchons, pour ainsi dire, ces faits d'adaptation, dansl'apparition, dans la formation de professions, de métiers, d'industries. de modes. de mœurs, de types sociau.r (1), qui en sont la conséquence souvent évidente, tandis que. dans le règne organique les faits analogues d'adaptation sout souvent plus difllciles à saisir et à con~tater. Nous pouvons donc dire que la loi sociale par excellence, que la condition vitale de toute société, est l'adaptation au milieu, puisque. sans cela, nous ne pourrions pas plus comprendre la vie ~ocialc que nous ne saurions concevoir la vie physiologique sans son adaptation à son milieu, c'est-à-dire à ses conditions d'évolution. Mais, de même que l'adaptation d'un être vivant devient d'autant plus facile que son organisation a davantage multiplié sa résistance et ses moyens d'adap • tation par toutes les différenciations organiques et fonctionnelles qui résultent de son évolution même, ainsi l'adaptation, c'es~-à-d1re la plasticité d'une société augmente proportionnellement à sa propre organisation, attendu que toutes les différenciations, appropriations qui résultent du jeu incessant de ses facteurs en présence des conditions où elle se trnuve, ont nécessairement pour conséquence de créer autant de moyens de résistance ou d adaptation pour cette société aux conditions et circonstances qui peuvent surgir pour elles des temps et des lieux. Il est bien évident, par exemple, que l'homme des cavernes n'avait ni les mêmes moyens, ni les mêmes ressources que nous autres civilisés pour se défendre contre les éiéments, contre les grands faunes ( 1) Voir Tarde.
ÉCONOMISME, SOCIALISME ET SOLIDARISME 1 3 et mème contre ses semblables. Une société rudimentaire, mal outillée ou mal armée ne possède évidemment pas les mêmes éléments de lutte contre la famine ou la guerre qu'une société plus civilisée mieux organisée; nos ·grandes sociétés modernes avec la multiplication de tt,us les modes de transports et de circulation, assurés par des organes appropriés (routes et canaux. chemins de fer et bateaux à vapeur, etc.), possèdent assurément une p!L,s gran.k: séet:rité en ce qui concerne les approvisionnements et la dt:fense; aussi la famine devient-elle de plus en plus difficile. Par conséquent, ce qui domine l'évolution d'une société, c·est son mode et son degré d'organisation, c'est la structure et la correspondance de ses organes, c'est-à-dire sa solidarisation. Ili. - CORRÉLATION Dë LA LOI DE SOCIALISATION ET DE SOLIDARISA TION. Ce qui découle de l'étude scientifique de l'évolution sociale, soit au point de vue de l'ethnographie (Ch. Letourneau), soit au point de vue organique, c'est-à-dire en assimilant l'organisme social à un organisme biologique(H. Spencer) ou à un superorganisme (de Greef). soit au point de vue de l'histoire des civilisations, des morales, des religions, des constitutions politiques, c'est que la marche s·cst toujours dessinée, d'une façon générale, en tant que résultante totale, Îlnale, vers une corrélation, une dépendance de plus en plus étroites, de plus en plus complexes, c'est-à-dire vers une solidarisation de plus en plus accentuée, de plus en plus généralisée, de tout ce qui constitue le corps social. On ne semble pas assez se douter, en effet, qu'un individu en entrant dans un corps social, devient partie intégrante de cet organisme social, c'est-à-dire se trouve socialisé dans une mesure qui dépend du degré d'intensité, de multiplicité et de complexité des rapp1>rts et des relations réciproques entre les membres c'est-à-dire proportionnellement à l'organisation, à la supériorité àe cette société. Dans son étude remarquable sur les Coloniesanimales et la formation df'Soruw1is111es, Perrier a très justement montré que la juxtaposition, le voisinage forcé des membres d'une mème colonie, entraine une sorte de continuité dans le tissu, une unité à peu près constante dans le tube digestif représenté par la convergence des surfaces partielles qui viennent baigner en commun dans le milieu nutritif (éponges, polypes hydraires, coralliaires, bryozoaires, ascidées); de sorte que les changements ou causes d'excitations qui peuvent se produire dans ce milieu nutritif qui, en réalité, est externe, extraorganique, ont pour effet un mème retentissement sur tous les individus composant la colonie, ce qui constitue bien une commune dépendance, une solidarité d'ensemble, qui nous représente assez exactement ce qui se passe pour les membres des so-
14 LA REVUE SOCIALISTE ciétés primiti,·es où les dépendances et relations se réduisent à peu près à une source co111111unde'alimentation. Mais dès que les nécessités de la vie pour la défense, la chasse, la pêche, la fabrication ou les besoins physiologiques (relations sexuelles, soins maternels pour les petits) ont amené une différenciation dans les fonctions et les aptitudes, la dépendance s·accentue entre les cosociétaires, pour aller toujours en augmentant en nombre et en complexité de relations et de rapports jusqu'à nos sociétés civilisées où nous ne pouvons mè111eplus concevoir la possibilité pour un homme de vivre à l'état isolé, insocial, absolument indépendant. Tout se tient, tout s'enchaine dans notre vie collective; nous ne pouvons pas plus concevoir l'indépendance absolue d'un fait, d'un évènement de ce qui le précède, le prépare, le détermine, que nous ne pouvons conce\'oir l'existence d'un de nos se111blables sans filiation a,·ec ses ascendants pas plus que nous ne pouvons comprendre la genèse d'une seule idée sans la supposer provoquée par quelque chose. Mais aussi nous ne pouvons pas supposer cet enchainement universel des évènements, des individus et des idées, sans impliquer en mè111etemps un groupement, une sériation, une coordination de tous ces phénomènes sui,·ant leurs caractères, leurs conditions et leurs connexions, puisque, sans cela, ce serait les supposer indépendants. Par conséquent, aucun phéno111ènesocial ne peut se produire sans impliquer une solidarité avec d'autres phénomènes précédents, concomittants et consécutifs, c'est-à-dire qu'aucun fait social n'est possible sans un degré quelconque de socialisation, absolument comme un fait biologique n'est possible sans un degré quc:lconque d'organisation. C'est là un point sur lequel on ne fixe pas assez l'attention : nous avons tellement l'habitude de raisonner avec des mots que nous finissons par croire que nous a\'Ons tout dit, tout compris, lorsque nous avons dénommé une particularité, classé un phénomène. Nous attachons ainsi une signification absolue, abstraite, à nos classifications et dénominations, sans not.:s douter le plus souvent, de la relativité, ou de l'insuffisance de notre conception. De quelque façon qu'on envisage une société, elle nous apparait toujours comme un phénomène qui a nécessairement ses conditions com111etout autre phénomène, c'est ce que nous appelons le fait social, par analogie et par distinction avec le fait physique et le fait organique. Ce qui caractérise le fait social, c'est un rapport, une relation de dépendance, une coaction entre des individus unifiés dans un ensemble dans un tout que nous appelons société : nous avons vu que le fait physique est caractérisé par l'attraction ou cohésion moléculaire, le fait chimique par l'affinité ou la combinaison, le fait organique par la fonction ou synergie organique; nous ne pouvons concevoir de meilleure caractéristique du fait social que la socialisation, c'est-à-dire le concours, la solidarisation mutuelle, organique, morale ou contractuelle des
ÉCONOMISME, SOCIALISME ET SOLIDARISMÈ membres d'un méme organisme social, De mème, en effet. que le fait chimique de la combinaison modifie plus ou moins profondément les corps qui se combinent, au point que le produit combiné offre toujours des propriétés èifférentes de celles des corps qui entrent dans la combinaison, de mème que le fait organique pdsente, dans la fonction, des effets différents de ceux que donneraient des éléments anatomiques isolés, ai?csi le fait social modifie l'homme proportionnellement à son degré de socialisation. ainsi que tous les autres facteurs ou éléments composants d'une société. Il suffit, du reste, de réOéchir pour s'apercevoir qu'il ne peut en être autrement; la socialisation n'est pas autre chose que la solidarisation organisée, représentée et assurée par la structure sociale, comme l'organisation biologique n'est que la solidarisation fonctionnelle assurée par la structure anatomique ; ce qui implique ainsi le caractère universel d'équilibration aussi bien dans le monde social que dans le monde organique et le monde physique. Nous ne saurions en effet, comprendre l'absence de dépendance et de répercussion d'aucun fait social, puisque ce serait aboutir à vouloir considérer un fait ,< en lui-mème », c'est-à-dire en dehors de toute relation avec ce qui le précède, l'accompagne et le suit. D'autre part, nous ne pouvons pas comprendre cette universelle dépendance d,:s actions et réactions sociale sans impliquer une tendance à se grouper, à se solidariser suivant leurs conditions et caractères qui les u111ssent ou les divisent, les attirent ou les opposent. Or c'est précisément de cette tendance à la solidarisation que naissent les évènements, les groupements d'individus, dè familles ou de tribus, les professions et les métiers, les industries et les sciences, les mœurs et les législations. Par conséquent, plus se multiplient le:; rapports etrelations. c'est-à-dire plus les déterminations réciproques entre les membres d'une même société, plus ces groupements, plus ces solidarisations doivent se multiplier. se compliquer, s'en..:hevètrer, plus elles doivent tendre à se répéter, à se fixer, à s'organiser, à devenir sociales absolument comme les actions et réactions entre nos organes, tendent à s'adapter, à se coordonner, à s'organiser, à devenir fonctions organiques. Nulle part, peut-ètre, cette loi de solidarisation ne nous montre mieux ses conséquences heureuses que dans l'évolution humaine. Quand on réfléchit en effet, à la faiblesse relative de l'homme primitif en face de ses ennemis et terribles rivaux comme les grands fauves et des difficultés de toutes sortes que lui offraient les divers éléments; quand on pense à son manque de ressources matérielles, industrielles et intellectuelles, on se sent pris d'un étonnement profond :rn sou_venir de cet être grossier d'où est sorti notre monde actuel avec tout son bagage social, intellectuel et moral. Mais aussi quand on an3Jyse la genèse d'une de ces découvertes merveilleuses, qui ont encore le don de nous émouvoir et de provoquer notre admira-
16 LA REVUE SOCIALISTE tion, et qu'on reconnait toute b sé:ric tfét3~.:!s su:cessives d.:!l'idée première avant de venir à maturité, quand on constate en définitive, que l'étincelle générale tÎLri jaillit dans le cerveau de l'inventeur n'est et ne peut-être que la résultante, par une sorte de convergence, de toutes les idées. conn.1issances et découvertes qui l'ont précédée et préparée, on peut arriver ainsi à remonter, paria pensée, de notr.è état mental actuel à la me11t:1litétout à fait rudiment:lire d:s primitifa, par un enchainement des causes et des effets, par une série infinie de rép.:rcussions d'une complexité et d'une marche évidemment incalculables, mais non inconce,·ables. D'autre part, si on soumet de même à l'analyse, l'ensemble de J'érnlution organique, pour remonter de 1 homme de génie au type de cellule primordiale d'où est sorti tout l'ensemble des types vivants par un enchainement de causes et d'effets, par une série infinie d'adaptations et de réadaptations, on sent toute !a portée incalculable d'une pareille donnée, et on reste rêveur à la p~nsée de ce qu'une plus large application de cette loi de so.:ialisation pourrait amener dans notre état social encore si imparfait. • Ce que nous avons dit des lois fondamentales de la vie, en particulier de la loi dï1érédité et d'organisation des faits d'adaptation d'ordre physiologique et psychologique ( 1). nous laisse entrevoir toutes les conséquences de ces notions pour notre éYolution sociale au point de vue de notre adaptation à nos conditions de vie sociale. Nous sommes ainsi amenés à reconnaitre q~re nous sommes déterminés. c'est-à-dire que nous sommes les résultantes des conditions d\:xistenc.: qui dé· coulent pour nous des temps et des lieux où nous viYons. C'est ainsi que nous sommes soumis à une dépendance ou solidarité toute biologique par rapport~ nos générateurs et à nos semblables contemporains par suite des influences hàéditaires que nous apportons en naissant. p3r suite de la contagion des malaJies que nous attrapons de nos voisins et par les imitations (2) que nous subissons plus ou moins à notre insu, et qui s'incrustent en nous, sous la forme d'habitudes. de passions ou de vices qui sont les causes les plus ordinaires des maux dont nous souffrons. Il y a là un sujet de méditation et une source d'enseignement profond qu'on ne saurait trop signaler. Q11ipourrait dire, en efTet, toutes les conséquences terribles, ignorées ou méconnues, de l'hérédité pathologique dans les familles! La statistique. toutefois, commence à nous crier l'alarme : tout le monde comprend le danger des mariag~s entre malades; on ne met plus guere en dout.! le rapport presque fatal que les médecins signalent entre la tare pathologique d'un père ou d'une mère (3), et l'apparition d'accidents plus ou moins ana- . (q l.a lïe el la l'ensée, 2• partie, synthesc organique. loi de la vie ou loi d'organ1sat1on. (2) Voir Tarde· l.f'.~loi.~ rie l'i111ilalio11. (J \'oir à cc sujet les nombrcu,< travaux ,péciaux sur lï1~rt'dité morl,idc dan, les malJdic, ncrveuscs,la syph1li,,la tubcrculosc,l'alcooil,mc, le canccr,b consanguin:té, etc.
ÉCONOMISME, SOCIALISME ET SOLIDARISME logues chez les enfants. C'est ainsi que se multiplient et se perpétuent les familles pathologiques de nerveux et de détraqués, de dégénérés et d'idiots, de syphilitiques et de scrofuleux, d'alcooliques et de criminels_ de valétudinaires et de cacochymes. Mais ce n'est point seulement au pvint de vue de ces familles elles-mê;~~es que nous devons noter la signification de· la loi de l"hérédité dont elles sont les victimes, nous ne devons point en méconnaitre les conséquences sociales, communes, par la répercussion de ces foyers morbides sur la collectivité, sous le double rapport économique de la déperdition de force productive inutilisée et inutilisable et de dépenses d'assistance et de subsistance qui incombent à lacommunauté, sans oublier que ces individus, que ces familles malades constituent le milieu de prédilection où se développent, s' entretiennent et se multiplient les germes des maladies épidémiques et contagieuses, ce qui explique ce fait, en apparence paradoxal, que les progrès de la civilisation paraissent avoir pour conséquence une augmentation dans la morbidité; d'où il résu !te qu::: l'état social. c'est-à-dire la collectivité, la Commune, la Nation. ont intérêt à diminuer les faits d'hérédité morbide et les foyers de maladies, tant par une instruction appropriée, que par un mode d'assistance et de préservation, de plus en plus généralisé, de mieux en mieux socialisé. Il ne parait pas nécessaire d'insister pour établir l'enchainement et la dépendance de tous les facteurs sociaux dans le domaine économique (1). Toutefois, nous devons faire remarquer qu'il ne suffit pas de constater cette corrélation, ce déterminisme économique ; bien plus, ce n'est pas assez d'en montrer les conséquences et les répercussions sur les autres fonctions sociales et d'en conclure avec l'école socialiste que l'amélioration économique par la socialisation de la production et de la consommation devra entraîner à la suite l'amélioration mentale et morale de l'humanité. Ce qu'il faut surtout, c'est bien se pénétrer du caractère solidaire de tous les phénomènes sociaux, c'est comprendre que cette loi de solidarité que nous donnons comme la condition de toute l'évolution sociale, constitue bien effectivement le mode, la mesure dont doivent se correspondre, s'adapter, s'organiser les facteurs et les fonctions. De même qu'un corps physique ne peut exister individuellement sans une mutue!le solidarisation de ses parties composantes qui se trouvent ainsi unifiées, fusionnées, de même qu'un organisme physiologique ne peut vivre qu'à la condition d'un équilibre fonctionnel entre ses organes d'où résulte son unité biologique, sa vitalité propre·, ainsi une société ne peut se développer, subsister, qu'à la conditiun d'une moyenne d'équilibre entre ses facteurs, attendu que si l'un de (t) Les économistes ont été les premiers à proclamer la loi de solidarite dans le domaine économ_ique. La loi de la division du travail n'exprime pas autre chose. Voir Ch. Gide: Quatre écoles d'économie sociale, Genève 1890. - L'idée de solidarite en tant que programme èconomiqne, in Rev. intern. soeiol. 1893. 2
\ LA REVUE SOCIALISTE ceux-ci prend une importance trop prépondérante, ce ne peut être qu'aux dépens d'un autre élément constituant qui se trouve ainsi rétrocéder au-dessous de la normale et devient une cause d'affaiblissement. de dégénérescence, de dissociation, de mort. Voilà pourquoi nous voyons nos sociétés modernes en souffrance, menacées de cataclysmes, par suite d'un défaut gênerai de corrélation entre le développement sans frein de la production monopolisée par notre régime capitaliste, et l'irrégulière et inégale répartition de la consommation, entre notre législation autoritaire, centralisatrice à outrance et nos tendances, nos aspirations libertaires et individualistes. Par conséquent, nous devons conclure que la véritable loi économique est la loi de solidarisation réciproque des facteurs économiques et que la véritable loi de l'org:rnisation économique d'une société est la solidarisation de la production et de la. consommation, c'est-à-dire Je solidarisme économique. Nous avons suffisamment montré le caractère solidaire, social de la morale, pour n'avoir pas à revenir ici, sur la loi de moralité qui constitue la condition même, le mode et la mesure des rapports et relations entre les membres d'une même société, pour que celle-ci soit viable. Par conséquent l'égoïsme, la morale de l'intérêt personnel, l'activité limitée à la zone individuelle, constituent autant de survivances ancestrales d'un état social 111férieurappelées à disparaitre avec les progrès de l'organisation sociale et morale, par la perception de plus en plus nette du véritable intétêt que les hommes ont à s'entr'aider, se secourir, s'aimer, eu un mot à fraterniser, au lieu de se diviser, de s'isoler et d'épuiser dans des luttes stériles et nui'sibles, une énergie qui pourrait si avantageusement être utilisée, dans une association pour la conquête de la Nature et d'une existence intégrale. Ce que nous avons dit de la genèse expérimentale de l'idée du bien et du mal, du juste et de \' injuste, uous permet de comprendre de même la formation des notions des droits et des devoirs, ainsi que l'origine contractuelle des lois et des divers modes de la propriété. Sous ce rapport Rousseau, et, à sa suite toute l'école française. n'avaient point tort de chercher dans le contrat social la signification première, la véritable source des lois et des droits, des prérogatives et des servitudes, de la propriété et de ses abus. A moins. en effet, de supposer que nos idées de droits et de devoirs, que nos lois et nos coutumes, que nos privilèges et nos injustices nous ont été octroyées par la Divinité avec la révélation, nous sommes bien obligés d'admettre que les hommes ont dù nécessairement se subir réciproquement, s'accorder de gré ou de force, se consentir de même des concessions ou des engagements, c'est-à-dire se reconnaitre, s'attribuer ou se proclamer des droits et des devoirs plus ou moins corrélativement, plus ou moins équitablement. Peu importent les particularités de chaque cas spécial ; que la propriété soit issue du vol, qu'elle procède du droit de conquête,
ÉCONOMISME, SOCIALISME ET SOLIDARISME ou qu'elle ait constitué primitivement une récompense pour des services rendus à une collectivité, que le droit du plus fort ait été le seul génératenr cruel et aveugle de notre droit moderne, toujours la même tendance à la rééquilibration a provoqué des réactions plus ou moins immédiates, plus ou moins mesurées, toutes les fois qu'un excès de force, un abus de pouvoir, de propriété ou de droit a rompu la moyenne de l'équilibre au-delà de laquelle la statique sociale n'est plus possible. C'est là un enseignement constant de l'histoire, c'est là une leçon et un avertissement pour l'individualisme à outrance de nos privilégiés modernes. A la force individuelle s'opposera de plus en plus la force du nombre,à la monopolisation croissante du capitalisme s'opposera la solidarisation de plus en plus généralisée des salariés : C'est l'éternel va et vient de l'action et de la réaction, c'est la loi de l'universel devenir. Solidarisation et socialisation sont donc deux termes qui expriment la loi fondamentale de toute société. Plus une société se développe, plus se multiplient les déterminations. et, par conséqnent. les adaptations mutuelles, les solidarisations que nous appelons relations sociales, faits de sociabilité, faits moraux, actions et réactions économiques, luttes et concessions. conquètes et pertes, contrats et coutumes, lois et règlements, droits et devoirs, avec une tendance générale, constante, nécessaire, à une équilibration de plus en plus adéquate. c'est-à-dire à une correspondance de plus en plus justement adaptée, à un nivellement de plus en plus égalitaire, à une répartition et redistribution de plus en plus compensatrices des forces et des actions du coté de la production comme de la consommation, comme l'indique, le demande et l'obtiendra le grand mouvement d'évolution sociale auquel nous assistons sous le nom de sociali~me. IV. - SOCIALISME ET SOLIDARISME Personne ne peut nier que la condition vitale pour toute société soit sa propre adaptation aux conditions de vie qu; résultent pour elles des temps et des lieux. Personne ne peut méconnaître qu'une société ne peut subsister qu'à la condition d'un certain équilibre entre ses facteurs, d'une certaine unification ou corrélation entre ses membres. Il en est donc de la vie sociale comme de la vie organique, sa loi fondamentale est la loi d'adaption ciue nous appelons en biologie la loi d'organisation et, en sociologie, la loi de socialisation. Mais, de même que !"organisation implique la fonction, ainsi la socialisation implique le concours, la solidarité. A la loi de socialisation qui adapte et organise, correspond la loi de solidarisation qui vivifie. Tous les biologistes sont, en effet, d'accord pour reconnaître que la vitalité est proportionnelle à la fonction, et celle-ci au degré de synergie des éléments anatomiques. L'his-
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