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LA REVUE SOCIALISTE :X:VIII
Biblioteca Gino Bianco
LA REVUESOCl1lLIS RÉDACTEUR ENCHE: F BENOIT MALON TOME XVIII (Juillet-Décembr(à 1893) PARIS LIBRAIRIEDE LA « REVUE SOCIALISTE " I o, rue Chabanais, I o 1893 '
""bl~ote~ _ Gino Blanco
APPEL AUX PAYSANS APPEL AUX PAYSANS Arrivée dans quelques mois, au terme de son mandat. la Chambre actuelle n'a plus qu'à mourir le moins:mal possible; elle ne doit pas même songer à laisser un testament, car il serait assurément cassé par celle qui lui succèdera. Peu intéressant à contempler est le spectacle de son agonie dans les affres du panamisme: tournons les veux vers l'avenir. Lorsque cette Chambres' est réunie pour la première fois, leCentre et la Gauche étaient républicains, mais l'on n'y comptait qu'un petit nombre de socialistes a\'oués. La dénomination de socialiste était en mauvaise odeur auprès de l'immensè majorité et il fallait une certaine crânerie pour s'en targuer. Depuis, deux faits importants se sont produits. D'une part. l'adhésion d'une partie de la Droite à la forme républicaine; et, d'autre part, un notable changement de l'opinion à l'égard du socialisme et des socialistes. Non seulement, soit dans le parlement, soit dans le pays, le mot et peut-être la chose, n'inspirent plus généralement ni répugnance. ni effroi, mais encore ils sont devenus presque de mode, et à ce point que plusieurs membres de la Droite, assurément les plus intelligents, sautant par dessus les Centres, tendent parfois la main aux plus avancés de l'extrème-Gauche. li faut convenir. du reste, que ceux-ci 1.es accueillent assez mal; mais le fait n'en est pas moins digne de remarque et peut avoir des conséquences. Devant les électeurs des prochains comices, les partis, du moins la Droite et la Gauche, se présenteront donc notablement modifiés. Les conservateurs ralliés espèrent que leur conversion ne leur fera rien perdre de leur ancienne clientèle qui, essentiellement cléricale, ne peut manquer de les suivre dans leur évolution si nos évêques ne se rebellent contre l'autorité pontificale; et ils espèrent, en outre, ramener à
2 LA REVUE SOCIALISTE eux nombre de ceux qui les a,·aient abandonnés parce qu'ils redoutent tout chanaernent de gouvernement. C'est-à-dire qu'à leur armée de b . . . paysans, ils comptent rallier la partie de la petite bourgeo1s1e qui, par prudence, les avait délaissés. Le Centre met sa ccnfiance dans la candidature officielle qui, sous des formes nouvelles, survit aux errements de l'Empire. La Gauche, enfin, pense profiter du mouvement plus ou moins profond qui parait porter vers le socialisme une bonne partie de la nation. Socialistes, nous avons pour devoir de rechercher par quels moyens, dans les élections prochaines, nos candidats pourront amener a eux le plus grand nombre de voix possible, afin de constituer, dans la Chambre à venir, une minorité puissante, et, peut-ètre, qui sait? Une maorité. II Examinons quelle est la situation actuelle du parti socialiste et de quelles forces il dispose pour le combat. Dans la Chambre, il compte à peine une trentaine de membres éprouvés, et certainement, p1s plus de deux ou trois au Sénat. Pas un homme illustre, pas un chef au 110111 sonore dont l'autorité en impose aux masses, à ces mouton:, de Panurge qui forment en tout pays la majorité du populaire. Il e:,t vrai qu'il a pour lui le plus grand nombre des ouvriers des vill-:s d des centres industriels, une certaine quantité de culti,·ateurs non propriétaires, beaucoup de petits artisans et négociants ruinés ou marchar,t à la ruine et, enfin, quelques bourgeois et savants au cœur génér-:ux ou à l'esprit juste, dont la valeur morale est, sans doute grande, mais dont le chiffre est absolument infime. Tous ces éléments additionnés peuvent vous donner peut-être un million et demi de voix. et habilement dirigés, envoyer à la Chambre prochaine, environ cent députés socialistes. C'est, à ce que j'estime, le plus beau résultat qu'on puisse espérer des élections générales si le parti se présente à la bataille avec les seules forces qui lui sont acquises en ce moment. Comptonsl'arméeadverse. Vousavez contre vous la nobless-:, la finance, le clergé, leurs suppôts et leurs clients ; la bourgeoisie haute et moyenne, et dans la basse, tous ceux qui n'ont pas encore renoncé ù l'espoir de s'enrichir ; vous avez contre vous tous les grands et moyens propriétaires, et presque tous les petits, cette épaisse masse de ruraux pour qui l'acquisition d'un lopin de terre est l'idéal rè\'~: de plus, les ouHiers qui Youdraient devenir patrons ou contre-maitres, et ceux, plus nombreux, que l'ignorance ou le besoin maintiennent cta11:s
APPEL AUX PAYSA~S 3 la dépendance de ge:~s qui les exploitent mais que, dans leur simplicité, ils s'imaginent les faire ,·ine. Tout cela fait, au moins. sept millions d'électeurs qui vous craignent, vous détestent, et sur lesquels vous n'avez d'autres moyens d'action que des paroles et des promesses qu'ils regardent comme menteuses ou chimériques. C'est dans ces foules rebelles qu'il ,·ous faut recruter des partisans. ce sont ces esprits obtus qu'il faut aiguiser et convaincre. Ce n'est pas avec des exhortations pathétiques que \'OUS les toucherez, aYec des raisonnements que vous vaincrez leur obstination, ni mème, ô révolutionnaires violents, mes frères, avec des coups que vous les dompterez. Ils sont plus forts et mieux commandés que Yous; ils vous l'ont bien fait voir en 7 1, et ils vous le prouveraient encore demain si, p::r malheur vous leur en donniez l'occasion. Parmi ces troupes ennemies dont nous venons de fair'-'. l'~numér:.ition, il en est sm lesquelles ,·ous ne pouvez actuellement rien tenter. car elles ne cèderont qu'à la force; j'entends les satisfaits. les repus. ceux qui s'engraissent à vos dépens; mais il en d'autres, et ce sont lc:s plus nombreuses, heureusement, sur lesquelles vous pou,·ez agir efficacement en employant des moyens appropriés. J'entends u1~bon combre de petits marchands et artisans gènés et surtout la foule d-:'s petits propriétaires de campagne. ceux qu·on a appelés dédaigneusement les ruraux, les pays:ins. Ceux-la ne sont pas des joui·seurs. des repus: Ct: sont de rudes travailleurs: ils n·ont nullement à s~ louer de la part qui leur e.;t faite dans la distribution des biens et n·en sont pas plus contents que vous, quoiqu'ils le crient moins haut. Pounant, j'ose le dire. ils peinent davantage que vous. et ils vous envient. Pour le paysan. l'ouvrier des villès est un monsieur, une sorte d'aristocrate. li porte des habits de drap fin, mange de la viande et boit du vin à tous SçS rep:is quand le travail marche. puis se gobergè lès mains dans l~s poche~. quand le travail ne \'a pas. Lui, pay-;an, est grossièrement vdu. il 1~e mange de la viande et ne boit du vin qu'une fois par semair:e: t:11 r~·- vanche, le dur travail ,·a toujours. S'il entendait parler de ,·os huit h:2ures de travail. huit francs par jour, il s'écrit::rait: Mais, moi, je travailk souvent le double, et ne gagne jamais moitié autant. llyade profondes différences entre lè tra,·ailleur des villes et le travailleur des champs, entre le paysan et l'ounier. Ni leur éducation, ni leurs mœurs, ni kurs aspirations ne sont les mèmes. L'ounier, gsnéralement plus instruit, plus 11ourri de lecture et frotté de civilisation a. pour idéal, l'indépendance et l'égalité sociale. Son esprit om·ert :1ccueille facilement, trop facilement parfois, les nouveautés. Chez lu1. l'enthousiasme et le dévouement à une cause sont choses fréquentes sinon communes. et l'élite vit dans les idées comme dans son élément. Le paysan est resté plus près de la nature. Il faut, pour le toucher, lui présenter quelque chose de positif, d'immédiatemcnt réalisable. Rien
4 LA REVUE SOCIALISTE de plus rare, chez lui, que l'enthousiasme pour une idée. Au fond. son àme est demeurée attachée à la glèbe. au sol: si ce n'est plus par la force. c'est par l'amour. Cette glèbe dont il a été si longtemps l'escla,·e. il en veut devenir le maître et nulle félicité ne lui paraît supérieure à la possession du sol. Q!1el que doi,·e être, dans l'avenir, !e mode d'exploitation des terres, nous n·a\'ons pas à nous en occuper ici: nous constatons seulement ce fait, que. façonné par un long atavisme, le cerveau paysan est dominé par l'amour du sol et qu'il ne redoute rien autant que de s'en voir déposséder. Or, on sait que pour éloigner les paysans du socialisme, les conservateurs, dès longtemps, ont eu soin de leur présenter le partage des terres comme le premier article de son évangile. Ils ont surnommé les socialistes les p{lrf{lgcnx, et cette manœuvre a si bien réussi qu'ils n'ont de partisans dans les campag-nes que les misérables journaliers à qui tout espoir d'arriver a la propriété est interdit. Or, ce nombre de paunes gens est relativement faible. La masse rurale est composée de petits propriétaires. et sa force numérique est telle que l'on peut dire du parti qui possède son appui qu'il a pour lui la majorité du suffrage uni\'ersel. Socialistes qui voulez arriver légalement au pou,·oir, ,·ous n'a\'e7. donc qu'un seul moyen d'y parvenir, c'est de conquérir cette masse, l'amener à Yous, rallier les paysans. III Rallier les paysans. voilà qui est fort désirable à tou::, les points d..: nie : mais comment ? Q!1elle idée, quel coin faire pénétrer dans ces têtes dures pour ie~~ ouvrir et lem faire comprendre les avantao-es de la collectivité du so- t"> ' cialisme? Q!1c pouvons-nous, j'entends dans la situation actuelle du parti. poL;r les paysans? Q!1e pcuvons-nous même simplement leur offrir qui soit capable de les tenter? Les organiser en syndicats comme nous avons fait pour les ouvriers des villes, cela pourrait convenir aux journaliers et on l'esaie avec juste raison. Mais ces intéressants travailleurs sont trop dénués, trop ignorants, trop dispersés, pour espérer lx:aucoup de tels syndicats. Ne perdons pas de vue que c'est surtout les petits propriétaires qu'il s'agit d'émouvoir. Ne pourrait-on proposer pour allégèr leur fardeau d'exempter de l'impàt certaines catégories de propriétés rurales? A Paris, les loyers au-de::,sous de cinq cents francs ne payent pas la cote mobilière; quelque chose de semblable pourrait se faire aux champs. - Les objections seraient fortes et nombreuses contre l'application immédiate d'une semblable proposition. Et, d'abord, si à Paris, le petit locataire ne paie pas, la ville paie pour lui. Qµi paierait dans les ..:ommunes composées presqu'entièrement de petits propriétaires? Et si l'Etat renonçait à récupérer l'impot, comment sup-
APPEL AUX PAYSA~S -, plé2r au déficit? Il faudrait créer des impèts nouveaux, et la majorité du pays en a plus qu'assez. Venant faire appel aux paysans. nous ne pouvons cependant nous présenter devant eux la bouche muette et les mains vides. Sollicitant leurs suffrages, il faut leur prouver que nous les méritons, que leurs intérêts nous sont aussi chers que ceux des ouvriers, et pour cela leur proposer des réformes qu'ils nous croient capables de réaliser à bref délai et où ils voient pour eux-mêmes des avélntages immédiats et certains. Tel est le problême que nous avons à résoudre. IV Il n'est pas beaucoup d'articles, dans le programme socialiste courant, qui présentent ces caractères éminemment pratiques. Presque toutes les réformes qu'il propose sont trop compréhensives. exigent trop de destructions préalables, et sont tellement solidaires l.:.s uns des autres qu'elles paraissent ne pouvoir être réalisées qu'en bloc. Combien, mème avec une Chambre favorable, pourraient espéreï de se voir adopter par le Sénat? Bien peu, sans doute, mais il en est pourtant quelques-unes. Ces réformes, que j'appelle transitoires, ne sont pas nécessairement liées avec \'ensemble du système et sous tous les régimes elles sont susceptibles de réalisation: cell~ que nous avons en vue est de ce nombre. Elle échapp~ aux objection.,. qu'on fait d'ordinaire à toutes les mesures d'utilité générale qui l~s~nt plus ou moins certains intérets particuliers. Cette reforme ne diminuera pas le revenu de l'Etat d'un centime, la commission du budget n'aura pas a s'en occuper, elle ne comporte pas plus de recettes que de dépenses. Elle ne nécessitera mème pas \'augmentation d'un employé dans un ministère ou une administration quelconque .. \ucun agent public ou prin: n'aura besoin d'_y intervenir. elle s'appliquera toute seule. Et pourtant, non-seulement son heureux effd se fera ressentir jusqu'au fond du hameau le plus retiré, mais encore elk sera accueillie avec joie dans toutes les classes de la société. Celle qu'elle touchera le moins, c'est la classe ouvrière que sa situation economique païticulière en fera bénéficier plus médiocrei11ent que les autres. Serait-ce à dire qu'elle ne lésern aucun intérêt et que tout le monde s'en trouvera satisfait? Oh! non. nous ne poussons pas la prétention jusque là. Bien des gens seront blessés et crieront. Mais comme ils sont les moins nombreux et les moins intéressants dans la nati0n, que d'ailleurs leur blessure ne sera ni inguérissal;Jle, ni très prnfonde, nous passons outre; car il est de droit. en ce temps de suffrage universel, que la majorité impose sa YO!onté et fasse prévaloir ses intérêts. Et le moyen est si simple, si sùr, si facile à employer! Il n'est rnème
6 LA REVUE SOCIALISTE pas besoin de faire une loi nouvelle pour arriver à nos fins; il suffit de modifier une loi existante, une toute petite loi: et dans cette loi il n'y a rien à changer qu'un mot, - un tout petit mot. Il est vrai que ce mot est un chiffre. V L'article r 907 du Code civil est ainsi conçu: ,, L'intérêt est légal ou ..:onventionnel. L'intérêt conventionnel peut excéder celui de la loi, toutes les fois que la loi ne le prohibe péts. Le taux de l'intérêt con- \'entionnel doit ètre fixé par écrit. ,, La loi du 3 septembre 1807 appliquant l'article précité du Code ci,·il. dispose : ,, Art. 1<'r. - L'intérd conventionnel ne pourra excéder, en matière civile, cinq pour cent, et. en matière commerciale, six pour cent >'. Enfin, une autre loi toute récente. elle est du 12 janvier 1886, dit : ,, Article unique. - Les lois du 3 septembre 1807 et du 19 décembre 18:,0, dans leurs dispo:;itions relatives à l'intérêt conventionnel, sont abrogées en matière de commerce; elles demeurent en vigueur en matière ci,·ile "· Cette loi de 18:,0 visée ci-dessus ne faisant qu'éditer des dispositions pénales contre l'usure, il n'y a pas lieu de nous en occuper; nous ne prétendons modifier que la partie de la loi de 1807 qui porte qu'en matière ci\'ile le taux de l'intérêt ne pourra dépasser cinq pour cent. Et nous Yenons simplement demander que, dans cette loi, le chiffre cinq soit remplacé par le chiffre quatre. C'est tout. VI Peut-on nier la justice et l'opportunité d'une pareille réduction du prix de l'argent? Est-ce que cette denrée n'est pas devenue beaucoup plus abondante et moins chère? Q!.1eYalait-il, en 1807, lorsque la loi fut rendue? Plus du double de ce qu'il vaut aujourd'hui. Trois francs de rentes SL:r l'Etat s'achetaient alors pour quarante francs, maintenant il en faut cent. Comment se fait-il que le taux du prêt priYé ne Sè soit pas abaissé dans la même proportion que celui du prêt fait à l'Etat, mais qu'il se soit maintenu ce qu'il fut estimé en ce temps de pénurie? Ce n'est pas de un pour cent qu'il conviendrait de réduire l'intérêt pour que la proportion füt gardée, mais de deux ou trois pour cent. Patience: tout vient à point à qui sait attendre. Nous prévoyons une objection. Mais, dira-t-on. pour que cette réforme produisît sur le corps électoral l' efTet que ,·ous en espérez, il faudrait qu'elle pût s'appliquer immédiatement, car si l'on est obligé d'attendre, pour en profiter, l'expiration des contrats de prèts actuels, le coup fera long fèu et le gibier vous échappera. Or, cette même loi de 1807 dit positivem:::-nt, art. 3 : « Il n'e.,t rien innové aux stipula-
APPEL AUX PAYSANS 7 tions d'intérèts par contrats ou actes faits jusqu'au jour de la présente loi». Fort bien, répondrons-nous, mais la loi de 1807 ne dispose ici que pour l'état de choses qui existait en 1807, et non pour l'avenir. Si le législateur a dit formellement qu'il n'était rien innové aux stipulations alors arrêtées, c'est donc qu'il aurait pu innover, s'il l'eût trouvé convenable, et réduire le taux des intérêts à payer dès le jour de la promulgation de la loi. C'est ce que nous entendons faire aujourd'hui. -Cependant, persistera-t-on peut-être, il est de principe que nulle loi ne peut avoir d'effet rétroactif. - Le contrat est chos~ sacrée et que la volonté des parties peut seule modifier. - Cela est-il bien sûr, et le princip.:. est-il réellement inflexible? - Pas dLI tout, et l'on pourrait citer bien des cas où il a été négligé. Il nous semble que l'on élabore en ce moment même une loi, à propos du Panama, où il est parfaitement mis de coté. Le mariage est un contrat, et le plus important de tous. Or, il y a quelques années à peine, ce contrat ne pouvait se rompre, même par la volonté des parties; la loi du divorce est intervenue et a décidé que désormais pourraient se rompre non-seulement les mariages qui suivraient la promulgation de la loi, mais encore tous ceux qui ont été contractés auparavant. Et, dans l'ordre commercial n'avons-nous pas vu, sous la forme de prorogation des échéances, une grave atteinte portée aux conventions des parties. En matière de contrats, la loi peut donc avoir des effets rétroactifs. La question résolue au point de vue de la légalité, examinons-la à celui de l'équité. Le taux de cinq pour cent autorisé par la loi de 1807 n'est pas un taux obligatoire, mais un taux maximum et qui doit être expressément stipulé dans J'acte de prêt. Il semblerait donc que ce maximum ne dùt pas toujours ètre exigé et qu'il dût y avoir beaucoup de contrats où un taux inférieur fùt déterminé. Si la prétendue loi de l'offre et de la demande, si chère aux économistes officiels, était chose sérieuse, lorsque l'argent est abondant il devrait se donner à un prix moins élevé. On sait ce qu'il en est. Universellement, (les exceptions ne méritent pas d'ètre mentionnées), le maximum est imposé. C'est que le prèteur et l'emprunteur, comme l'employeur et l'employé, \'ouvrier et le patron, ne sont pas. vis-à-vis les uns des autres, dans des conditions équitables. Il n'y a pas entre eux parité, égalité de situation; le contrat n'est pas libre, il ~st léonin. Les uns imposent leur volonté, Je:, autres la subissent. Et,. sous un certain rapport, les emprunteurs sont placés dans une situation plus fàcheuse que les salariés. Ils ne peuvent se mettre en grève pour obliger les capitalistes à céder : il serait difficile d'organiser un syndicat d'emprunteurs. Il n'y a qu'une loi positive et très rigoureusement appliquée qui puissent les défendre de l'usure. Qµe messieurs les créanciers se contentent donc d'avoir touché depuis cinquante ans, au moins, des intérêts plus élevés qu'ils
LA REVUE SOCIAUSTE n'eussent dù, et que, sans récriminations inutiles autant qu'in_justcs, ils se soumettent à la loi. VII Nous croyons avoir répondu victorieusement aux objedions qui pourraient ètre faites au nom des prèteurs, mais il ne serait pas impossible qu'on en présentât aussi au nom des emprunteurs. On pourrait dire particulièrement ceci: Si vous diminuez l'intérêt, à l'expiration du contrat les créanciers, au lieu de renouveler comme il arrive le plus sou\·ent, exigeront le remboursement immédiat ; et comme le plus o-rand nombre de débiteurs seront dans lïmpossibilité de le faire, pour- o suites, frais, expropriation, ruine d'une immense quantité de citoyens de toute classe et principalement de ces petits propriétaires presque tous obérés et que vous aviez pour but de soulager. Certainement, les paysans penseront à cette éventualité et les usuriers qui les dévorent, ne manqueront pas de les en menacer. L'objection vaut qu'on l'examine de près. La detté hypothécaire, en France, s"ékvc à vingt-cinq milliards. Voit-on vingt-cinq milliards d'immeubles jetés sur le marché en quelques années et ce que deviendrait la \'aleur de 1:.-l propriété foncière déjà si dépréciée. Sans dcute, ces hypotheques ne pèsent pas seulement sur la petite et moyenne propriété et les immeubles des villes, de Paris surtout, en portent la plus lourde part, iVlaiscette part concerne les gros capitalistes et le Crédit foncier. Cc n'est pas parmi ces gens-là. que nous prétendons recruter des p~rtisans et nous ne nous en soucions guère. Ceux dont nous nous soucions, ce sont les moyens et petits propriétaires ruraux. nos amis de demain, les paysans E,·aluant leur dette à sept mifliards. en y comprenant la dette chirographaire, c'est être assurément au-dessous de la vérité. Si leurs créanciers \'Otdaient les exécuter, à qui \'Cndraient-ils cette masse de petit:-- biens, de parcelles? Ce n'est pas les gros capitalistes. ni le Crédit foncier, qui s'en embarrasseraient. Cc n'est pas aux paysans aisés qu'ils les vendraient: le petit nombre d'entre eux qui n'ont pas de dettes. sont déjà gorgés de terre, autant qu'ils en ont pu avaler: pour payer il faudrait qu·eux-rnêrnes empruntassent, ce qui est hors de question. Les créanciers, la plupart non cultivatems, mais petits capitalistes, je nux dire usuriers, seraient donc obligés de garder les terre~ pour eux-mêmes. 'Les exploiter, ils ne le pem·ent pas; l;s affermer, c·est encore bien difficile, ils préféreront donc généralement. percevoir un intéret un peu moindre de leur argent et laisser ks choses en l'état. Je suppose. pourt::i.nt, qu'un nombre assez considérable de propriétair~s, fussent déposs~dés et menacés d'ètre cxpulsis de h:ur chaumiere, comme 1~sont les p::tuvrcs paysans d'Irlande. Mais on aurait le temps de se retourner: nous ferions en ce cas, cc qui se fait ou Ya se faire 1.:n!rlande, et a\'CC
APPEL AUX PA YSANS 9 !'«ide des Anglais qui ne ·ont cependant pas tendres, sur l'article de la proprieté: des lois agraires, des lois qui réglementeraient les rapports entre fermiers et propriétaires. Rien ne serait plus facile avec la Chambre qui aurait déjà voté la réduction de l'intérêt. Elle pourrait faire, par exemple, une loi décidant que lorsqu·un cultivateur serait exproprié par suite de dettes contractées à l'occasion de sa propriété, le nouveau propriétaire serait tenu de mettre l'affermage des biens aux enchères et qu·un droit de préférence, à prix égal, serait donné à l'ancien propriétaire. Ainsi, le malheureux paysan que l'accumulation des intérêts et des frais de justice aurait ruiné, ne serait pas jeté sur les chemins; il perdrait bien la propriété, mais non la jouissance de son champ et de ·a cabane, et instruit par le malheur à plus de prudence. il pourrait se relever. Ajoutons que le créancier. même en exécutant un débiteur. aurait alors intérèt à le ménager afin de s'assurer, au moins, le paiement de son fermage. L·annonce d'une pareille loi sur le mur des mairies et des églises y produirait un autre effet que !"affichage des discours officiels qu'on y voit d'ordinaire. VIII Ayant étudié notre proposition de la réduction du taux de l'argent aux points de vue de la justice et de lïntérèt général, il nous reste a l'envisager comme tactique de parti et plate-forme électorale. Nous plaçant sur le terrain cconomique, nous n'avons point à fain· de sentimentalité et n'a,·ons la prétention d'attirer à nous. que ceux qui y trouveront leur intérèt direct. immédiat, incontestable. Nous l'avons déjà dit, la réforme que nous nous proposons répandra ses bienfaits et, conséquemment. devra rencontrer des partisans dans toutes les classes de la société. C'est cette nie, indiquée seulement, qu'il convient maintenant de développer un peu. Quelle classe de la société ne gémit sous le poids de la dette et ne se courbe sous k fardean des intérèts? Aucune assurément. Ceux que l'on croit ::iommunément aisés. riches même. sont presque tous minés par cette plaie. A part quelques fortunes scandaleuses et qui s·accroissent sans cesse aux dépens de la masse; à part, encoro:, un certain nombre de hauts et moyens bourgeois qui administrent leurs biens aYec ordre et économie: la dette est partout. C'est. principah:rnent, dans les classes élevées que les dépenses excèdent les revenus. Là, chacun yeut jouir et surtout paraitr~ plus riche qu'il n'est. Aussi b dette sévit-elle dans ce milieu d'apparence riche, autant que dans aucun autre. Sans doute, le un pour cent que les gens de cetk c~tégorie pourront avoir de moins à payer ne changera guère leur situation: ils profit('ront, toutefois, de la mesure générale et nl! pourront prendre en mau,·aise part le cadeau qui leur sera ainsi fait. Dans lïndustric. tfans le cornrncrc..:-. il arrive fortsoll\·entquc lcsca
10 LA REVUE SOCIALISTE pitaux employés sont, en partie des capitaux dus, et en forme_ de ~ette ..:i\·ile: ceux-là aussi profiteront de la réduction. Beaucoup de negociants et fabricants. grands et petits \·erront donc notre réforme favorablement. Il en sera de mème, des propriétaires d'immeubles grevés de dettes hypothécaires et chirographaires, et l'on sait que le nombre en est considérable. même et surtout à Paris. Mais .:'est au fond des campagnes, dans tous les villages et hameaux de France, chez les petits propriétaires ruraux, que la réduction de l'intérèt sera accueillie avec transport. C'est là que l'usure légale ou illégale, sévit avec intensité et dé\'Ore les fruits du travail. Sur deux millions cinq cent mille propriétaires cultivateurs, que l'on compte en france, il n'en est certainement pas cinq cent mille qui ne soient ro1r gés par la dette. Prenons pourtant ce chiffre et admettons, comme nous aYons déjà dit, que le total des dettes des paysans, soit de sept milliards. Sept milliards diYisés entre deux millions d'individus, donnent pour chacun une somme de trois mille cinq cents fran..:s, qui exigent annuellement à cinq pour cent, cent soixante-quinze francs, c'est trente-cinq écus de cent sous. que doit trouYer le paysan, sans compter ceux qu'il faut pour l'impôt. Or. de ces trente-cinq écus qu'il se procurera et dont il se dépouillera a\'ec tant de peine. nous lui proposerons d'en garder chaque année le cinquième, sept: sept beaux écus en bel argent, sait-on bien ce que c'est pour le pauvre paysan. pour le paysan aisé mème~ Ah! son vote est bien acquis à ceux qui lui assureront pareille aubaine! On Ya souYent chercher loin ce qui est tout près; on s'épuise à imaginer des combinaisons extraordinaires quand de bien simples suffisent Cette pauvre réduction d'un pour cent sur le taux de l'intérêt parait une toute petite chose auprès des profonds changements que proposent ou rêvent les esprits absolus et impatients qui voudraient du jour au lendemain voir triompher leurs théories. Non, sans doute, notre modeste réforme ne résoudra pas la question sociale. nous le savons de reste, mais convenons, mes amis, qu'elle l'avancerait un p-:u, si elle amer,ait à la Chambre prochaine, une majorité des nôtres. GUILLOT. P.-S. Supposant que l'idée que je viens de présenter, panît digne d'un <:xamen serieux et approfondi, je demanderais qu'il fùt con;;titue un comité c:h:irgé de l'étudier clans ses détails et de rechercher les moyens de la mettre en pratique. La période électorale, peut être d'ores et déjà considùée co·11me ouverte, et, i1 mon avis, il n'y a pas un moment à pe1dre pour élaborer un plan de c:impagne et prendre une bonne position sur le terrain. Il est temps que les paysans sacheri t, que les socialistes s·occu pen t sérieusemen ~ de leurs in térèts et ci u 'il les comprennent. Nous proposons, a ujourd 'hui, quelque chose en leur faveur nous allons vers eux; quand mème nous en serions mal accueillis et ne réussirions pas, nous aurions du moins, ess:iyé de leur être utiks et fait notre devoir.
QU'EST-CE QUE LE SOCIALISME•? 1 1 QfJ'EST-CEQUE LE SOCIALISME? Le socialisme est l'opposé de l'individualisme : il est la résultante de l'évolution et la manifestation de la tendance à l'organisation sociale. Aucune Société ne peut exister sans un concours, sans un mode de solidarité quelconque entre ses membres; or, le socialisme n'est que la tendance de tous les facteurs sociaux à se socialiser, c'est-à-dire à se solidariser dans une action commune nécessaire à l'unification, à l'individualisation du corps social. En un mot, le socialisme est d'essence sociale: ce n'est ni un parti, ni une formule; c'est le principe, c'est la loi, c'est le but de la vie sociale: c'est, enfin, la sociabilité devenant consciente d'elle-mème dans les sociétés supérieures. Nous vivons à une époque où il est impossible de méconnaitre que !"idée sociale est " en l'air>': elle pénètre partout du haut en bas de la société, provoquée, soutenue et fortifiée par l'éveil incessant de a co11scie11csoccwlc et l'organisation croissante du sms social. Jamais l'histoire n'offrit au penseur pareil spectacle d'une o;-ie11tatio1s1ociale des aspirations humaines aussi uni,·ersellement caractérisée. li ne s'agit plus de la lutte d'un individu ou d'une famille pour la s'uprématie ou le pouvoir: ce ne sont plus de simples questions de ri valités de tribus, de castes ou de nations: ce n'est plus le triomphe de telle ou telle divinité qui préoccupe les mortels: nous ne rèvons plus d'apothéose ou de divinisation ; non, les préoccupations humaines ont quitté les cieux pour descendre sur la terre; les rèves humanitaires ne sufÎisent mème plus à satisfaire la soif de justice et à calmer les souffrances; ce qu'il faut, c·e sont des réalisations immédiates au lieu de théories; ce que chacun veut, c'est avoir sa part des avantages sociaux qu'il entretient et développe par son travail. parce que chacun prend de plus en plus nettement conscience de so.n role dans le jeu de la machine sociale. Là est le point culminant, là est la sou.ce intarissable des forces irrésistibles du mouvement qui entraine les sociétés modernes Yers une
12 !.A RF.\'Uf: SOCIALISTE modification profo,1dc ck lem assiette sous pcin~ d'un efTonctr.::ms:nl iné\·1tabk. Le caractère, les causes, les conditions de cette évolution sociale nous demeurent encore masqués. se confondant au milieu des théories et des déclamations dont le bruit nous étourdit et nous a\'eugle: les attaques personnelles, les erreurs et les paradoxes jettent les meilleurs esprits dans lïncertitude et l'hésitation. La Société moderne se trouve, à peu près, dans la situation d'un malade entouré de médecins d'opinions différentes. Les uns. qu'on appelle les Economistes orthodoxes, veulent laisser au jeu naturel des intérèts le soin de notre bonheur: les autres. pleins d'enthousiasme. proclament, urbi et orbi, qu'ils ont découYert seul le moyen infaillibk: de sauYer l'humanité: d'autres, plus dinicilement écoutés. s'efforcent de faire comprendre l'utilité de chercher à la source première de nos maux, au lieu de nous laisser égarer par les apparences et de ne viser. dans nos réformes, que les effets secondaires. Malheureusement. les sociétés sont comme les individus : cll-.::sont l'impatience de leurs souffrances et s'abandonnent de préférence à qui leur promet le soulagement immédiat. De là les succès constants des palliatifs et des expédients. Cela se co111prend et s'explique facilement. Prenons garde, toutefois, de croire qu'il suffit de faire nouveau pour faire bien. Ne cherchons point à nous faire illusion à nous-mèmes, sachons reconnaitre qu·une doctrine social1ste ne peut pas plus refaiïe d\111coup de baguette magique notre pauvre \'ieille société que la médecine ne peut régénérêr par ses formules les organismes débilités par la nnladie uu la Yieillesse. Sans préjuger la valeur des théories en cours, nous n•~ denms pas plus les considérer comme constituant tout le socialisme que les doctrines médicales les mi~ux apparentées ne peuvent être confondues :l \'CC la médecine. C'est 1xécisé111entcette confusion reurettable des doctrines et t'> des personnes avec le socialisme mème qui a donné lieu à tant d'équivcques, a pro,·oqué tant d'oppositions et peut retarder lo:1gtemp::- encore le progrès socialiste. Au lieu de déchainer des inimities et des rivalités essentiellement anti-sociales : au lieu de chercher dans tel ou tel facteur la cause exclusive de toutes nos infortunes, au lieu de nous disputer et de nous di,·iser sur de vaines questions de personnes, ne vaudrait-il pas beaucoup mieux commencer par nous bien pénétrer des conditions et des lois de la ,·ie sociale, chercher dans la connaissance approfondie de la so.::ialité lïndication des meilleurs moy-2ns d'améliorer notre dat social en souffrance? Nous ne devons jamais oublier qu'une loi. qu'elle soit physiquL:. phvsiologique ou sociale, ne peut êtr.:: considérée comme la eau e
Qu'1:sT-CE QliE I.E Sl~CIALiS.V.E? 1 ' ) e!Ticicnte du phéno111ène que nous lui attribuons, mais ::.~uL1'.~:.!1..t:on~n~c k rapport le plus constant, le plus adéquat qu~ nous puissions constater entre les conditions des phénomencs en question. Pa, ..:onséquent, lors mème que la fameuse loi historique. chère al!x Allemands hégéliens et 111arxistes, serait l'expression adéquate d~s rapports de séquence entre les phénomènes sociaux. alors mème qus::la capitalisa I io11 nous apparajtrait comme la caractéristique. la conséquence et le danger par excellence de notre civilisation industrialiste. nous ne devons pas confondre cette systématisation de notre esprit avec la cause réelle. effective, exclusive de la crise sociale dont nous agonisons en ce moment. Ce sont là des procédés de la dialectique scolastique aYec lesquels il est facile d'établir des théories brillantes sur un raisonnemènt serré. logique, profond; mais nous ne de,·ons pas nous en laisser imposer par cette apparence trompeuse. La crise sociale que nous tran~r- ~ons. la lutte deintérèts à laquelle nous assistons. les re,·endications qui s'élevent du sein des opprimés. constituent bien ce qu'on appelle actuellement le socialisme. mais ce socialisme n'est pas seul~- ment la conséquence de notre i·égime économique capitaliste. il tst aussi la résultante et la manifestation de la tendance socialiste de l"é,·clution contemporaine, intellectuelle et morale. 11 ne faut, en effet, confondre le socialisme ni a,·ec la question sociale, ni avec les doctrines et théories socialistes. La question sociale est inhérente à chaque civilisation dont elle manifeste les défauts et les imperfections en se révélant par les souffrances individuelles et les crises ou révolutions sociales. Le socialisme est la tendanc~ solidarisante inhérente à toute société animale ou humaine. Les doctrines et théories socialistes sont les essais de conception des lois de l'évolution sociale et des moyens, basés sur ces conceptions. considérés et proposés comme capables d'atténuer ou d'empêcher les misères et les souffrances sociales de toutes sortes qu'engendrent les imperfections de nos sociétés les plus ci,·ilisées. Nous commençons à comprendre que pour soigner un malade, il faut avoir étudié la médecine, mais nous oublions trop souvent que les questions sociales ne peuvent être jugées et approfondies qu'en se basant sur les données de la science sociale ( 1). otre vieille conception mystique des choses de la vie, nous voil~ encore la saine compréhension du déterminisme des phénomènes sociaux. Nous ne voyons pas que pour comprendre notre état social et trouver les moyens de combattre nos innombrables maux. il faut commencer par acquérir l'esprit, par pénétrer le sens des choses sociales. ( 1) Lire dans la Scieuce socinlc, par H. Sprnccr. Alglavc. La Nécc,,ité et la Nature • de la Science sociale.
LA REVUE SOCIALISTE En \·érité, c·cst Yite dit de se proclamer socialiste et réformateur du g-enre humain. Tous les jours, nous voyons aussi un nombre étonnant cie gens qui n'hésitent pas à s'introniser médecins et à gratifier les malades de leurs doctes avis. Nous vi\·ons dans un tel tourbillon dïdc:es, nous sommes étourdis par un tel Ilot de paroles et d'écrits, que, s<'.ns nous en rendre compte, nous nous laissons hypnotiser par les mots et les images qu'ils produisent dans nos cen·eaux enfiévrés, sans a\·oir le temps ni l'idée denous reprendre nous-mèrnes par la réf1exion pour nous orienter dans ce dédale affolant. Hélas! il ne suffit pas de s'ètre meublé la mémoire d'un grand nombre de mots techniques: ce n'est pas assez d·ayoir compulsé une quantité quelconque de documents: ce quïl faut, ce qui importe, c'est d'a\·oir saisi la signiÎlcation des choses observées, c·est d'acquéric le sens pratique, c'est d'apprendre à juger avec les don nées de l'expérience et non avec des idé2s aprioristes. Nous sa\·ons que la médecine, accaparée par les théoriciens doctrinaires, a souvent conduit aux pratiques les plus funestes pour les malades, les plus opposées au véritable sens de la médecine età son progrès. L'histoire de l'esprit humain et de la ci\'ilisation nous montre le dang~r de recommencer sans cesse à expérimenter toutes les panacées qui peuvent surgir des cen·eaux en mal d'enfantement d'une nouvelle doctrine. Il faut avoir médité sur les causes et les conséquences des grandes erreurs de lîrnmanité pour se faire une idée des aveuglements et des emballements dont sont susceptibles les pau\'res humains. Heureusement les fanatiques passent. l'humanité reste. Il en sera des soci:i1istes doctrinaires comïnc il en a été des médecins doctrin:iir-:s. humoristes et solidistes. animistes et organicistes. Nos pères ont de_jà \'LI défiler le saint-simonisme, le fouriérisme. le mutuellisme. le communisme. le collectivisme: nous sommes encore en pleine suprématie des doctrines des Lassalle, des Marx: mais toutes ces théories semt,Icnt déjà vieillies. après avoir é\·eillé la conscience sociale jusque da1~:. les bas-fonds de la société, elles ne peuYent plus suffire à rassasier les appétits qu'elles ont excités. On a beau chercher à les rajeunir p:u le nom de quelque personnalité bruyante, tout le monde commence à en sentir le défaut originel et le caractère abstrait. Elles ne concordent plus avec l'esprit nouveau, avec l'esprit scientifique qui nous pénètre et nous el1\·ahit peu à peu, nous apportant enfin l'idée si simple et :,i féconde de nous inspirer des faits au lieu de vouloir les diriger. de \·oir et de juger d'après les résultats et non d'après les principes. " Prenons garde de faire du socialisme comme certains médecins qui s'imaginent faire de la médecine parce qu'ils font beaucoup d'ordo1~- nances. N'imitons point la réclame des charlatans et préser\'ons-nou::i d-.! boniments naïfs ou intéressés. Rappelons-nous la belle remarque: d.:s
QU.EST-CE QUE LE S0CIALIS,'1E? J J Claude Bernard disant que dans l'expérimentation on trouve rarement cc qu'on cherche et toujours ce qu'on ne cherche pas. et n'oublions jamais que l'histoire entière est là pour démontrer combitn les résultats ont souvent démenti les plus belles théories, renversé les plus ~ages prévisions, changé en danger ou mème en malheur social les mesure::. dictées par les meilleures intentions. Il y a dans le moindre phénomène social une telle complexité de déterminations, une telle instabilité duc à l'ingérence de l'élément humain, qu'il nous est défendu de nous imaginer que nous pouvon::. réunir assez de données dans un problème social quelcocque pour arriver à une solution exclusive et définitive. D'ailleurs, quand mème nous pourrions troll\·er la solution idéak. nous ne pouvons méconnaitre que \'expérience nous montre à chaque instant la contre-partie dans l'apparition d'un nouveau fadeur qui vient compenser, neutraliser ou détruire l'effet du premier. Cest Ct: qu'expriment les saYants sous forme d'axiome. en disant que l'action égale la réaction: c·est la loi universelle de l'équilibration. Tarde a fort justement appliqué cette donnée à l'explication de l'origine socù1t<' d6 principaux ~1-pes professionnels et criminels. Il n'est pas difficile de troll\·er des preuves de ces adaptations scco11di1ircs. dans les cas journaliers d'apparition de métiers ou de délits nouv.:aux autour ou après une réglementation noll\·ellc : c'est mèmc là une source importante dt: différenciation dans l'organisation sociale. Donc, pénétrons-nous bien de la conviction que le so..:iali:-mt: Ill' saurait ètre enfermé dans une formule ni limité à un parti. Sans doute un bon moyen d'atténuer les mau\'ais c:!lds de notre individualisme à outrance. serait de nationaliser les moyens de production, de transformer la propriété indi,·iduelle en propridé collective'.. mais est-ce bien le seul remède et pou,·ons-nous oublil!r qul! c·est la unl· transformation dont nous ignorons encore les conséquences pratique:-- et dont nous ne pouvons méconnaitre les difficultés de réalisation. Une: pareille é,·olution économique entrainerait nécessairement une adaptation corrélative de l'organisme social, mais cette modification de la ,·ie sociale apporterait-elle toutes les conséquences heureuses que nous en espérons? Ce serait attribuer au facteur économique un rôle prépondérant. exclusif, dans l'évolution sociale, alors que nous sa,·ons. par expérience, combien sont complexes les conditions ou les causes des faits les plus simples en a~~parence. Il y a une loi générale qui est la base de notre notion si importante du déterminisme èt que nous avons retrouvée partout dans nos études du monde physique comme du monde organique et so..:ial (1). c'est que les mèmes causes. toutes conditions égales. l!ngrndrent les (1) Le Mo11dc f'J,_i•s1,111c. Akan, 1 92; La //ie cl la Pense,·, iJ., sous pre~sc• : La Vie sociafr cf la Mora!.', id., en préparation. \
LA l{EVUE SOCIALISTE mèmes effets. C'est cette notion qui nous a permis de comprendre le fait de la reproduction de la vie, le développement des aptitudes héréditaires. la manifestation des instincts, l'apparition et l'organisation de la sensibilité. C'est encore sur cette même loi que nous devons nous baser pour comprendre les vraies conditions de l'éYolution et de l'organisation sociales. En effet, nous ,·oyons les sociétés demeurer stationnaires, rester les mêmes. par suite de la persistance des mèmes conditions, tant que le facteur humain n'intervient pas pour les modifier, soit par une invention industrielle, soit par une nouvelle appropriation des forces naturelles. soit par l'entrée en jeu d'une nouvelle conception des choses de la vie ou des rapports entre les hommes. Par conséquent c'est à modifier le facteur humain que nous de\'ons aussi nous appliquer. si nous voulons réaliser des tranformations réelles etfecti\'es dans notre vie sociale. C'est ce qu'à fort bien compris Benoît Malon dans son grandiose Socinlis111c intrgral. C'est insuffisamment comprendre le socialisme que de le réduire à une forme économique: la question .sociale actuelle n'est pas seulement une question capitaliste ou une question de salaires. c'est aussi une question mentale morale. La vraie cause de notre crise actuelle est dans l'opposition croiss:rnte entre notre vieille conception rnutinière et stérile des choses et l'essor prodigieux provoqué par l'invasion de l'esprit scientifique d'où est sortie l'industrie moderne. Au lieu de nous attarder à nier l'évidence. sachons voir les choses telles qu'elles sont. Il ne s'agit ni de nier. ni de rejeter le progrès moderne: ce qu'il faut, c·est faire profiter chacun de b contribution qu'il apporte à ce progrès. Voilà pourquoi nous craignons l'impuissance des meilleurs programmes tant que nous n'aurons pas modifié notre mentalité par l'infiltration du sens social. tant que nous ne serons pas arri\'és à comprend"e notre mutuelle dépendance les uns des autres, l'universelle répeïcussion des phénomènes soci2ux, tant, en un mot. que nous ne sentirons pas que nous sommes. en mème temps, les effets et les causes de notre état social. et que, par conséquent, nous sommes nous-mêmes la propre cause de nos maux comme de notre bien. " Nous vivons de mensonges et de contradictions : nous ne semblons pas plus comprendre l'importance et l'intérêt de notre vie sociale que de notre santé. C'est à croire que nous ne profitons de notre intelligence que pour nous faire du mal. Au lieu de nous laisser vivre tranquillement et de prendre le temps de goûter les charmes et les jouissances de la vie, nous bnî Ions et en fièvrons notre existence, nous nous fatiguons et nous nous blasons de tout ; au lieu de nous aider et :e nous soutenir les uns les autres pour nous rendre la vie plus facile e· .• plus agréable, nous ne cherchons qu'à nous mettre des entraves, à nous créer des ennuis, comme si la première condition d'un plaisir ou d'un bonheur n'était pas d'être part<lgé pour ètre réel et complet.
QU'EST-CE QUE LE SOCIALISME? Quand nous voyons ainsi l'humanité souffrir de ses erreurs, s'attarder dans ses préoccupations d'un égoïsme étroit et a,·eugle, comment ne pas attacher une importance primordiale à la transformation de notre conception de la vie et de la société? Ne nous y trompons pas, ce qu'il faut réformer avant tout, c·est nous-mêmes, c'est notre mentalité. Ne l'oublions pas, nous ne sommes qu'une résultante de l'hérédité, du milieu où nous vivons et des habitudes que nous acquérons par notre fqçon de vivre. Nous ne sentons et jugeons les chose:-- que dans la façon et la mesure pour lesquelles n~s sommes accordés par nos diverses adaptions ou accoutumances physiques, mentales et ~orales. C'est un véritable contresens expérimental de ,·ouloir imposer fif'T a un peuple une législation ou une règle de vie en opposition a,·ec ses .--!•' habitudes de m~ntalité et de socialité. Voilà pourquoi toutes les tentatives de réformes radicales sont condamnées d'avance à l'impuissance, si elles sont exclusives, si elles ne comportent pas une action modificatrice parallèle sur les facteurs corrélatifs. Non seulement nous ne devons compter que sur l'efficacité des réformes basées sur les lois naturelles de la vie sociale. mais nous ne pouvons espérer les faire accepter qu'àprès avoir préparé le terrain, Par conséquent, si nous ne sommes pas corn pris, si nous rencontrons de la mauvaise volonté et de la résistance, ne nous en prenons qu'à nous-mèmes, n'en cherchons la cause que dans notre insuffisance à éclairer les esprits, à faire comprendre l'importance des changements que nous proposons. N'imitons point. en socialisme. les gouvernements maladroits qui croient s'imposer par la force ou la ruse au lieu de se rendre désirables par leur utilité et leur bonne gestion des affaires publiques. Le socialisme. en proclamant l'intérêt du plL~Sgrand nombre comme supérieur à lïntérèt individuel, est l"expression par excellence de notre instinct de sociabilité. Cc n·est pas pour rien qu·on a défini l'homme, un animal sociable. Sans doute, nous sommes bien obligés de reconnaitre que les animaux montrent aussi un instinct analogue dans leurs associations et mème dans de véritables sociétés organisées, comme nous le voyons en particulier chez les ~beilles. les fourmies et les termites. Mais cela ne prouve qu'une chose. c·est que notre instinct de sociabilité puise sa source clans les profondeurs de notre organisation et, par conséquent, est tout aussi inhérent à notre nature que son opposé, l'_instinct individualiste. le Yil égoïsme. que l'on cherche trop à nous objecter quand nous parlons de la tendance de J'é\-olution humairie vers l'altruisme, la solidarité, le socialisme. Personne ne peut plus prétendre que les sociétés humaines n'ont pas évolué en passant par des phases très variées, depuis les s0ciétés rrimitives purement bestiales, jusqu'à nos sociétés modernes où un \"teux fond de barbarie atavique se dissimule à grand peine derrièïe un \'ernis trompeur de civilisation encore très incomplète, si on veut bien en juger par ce qui se passse trop souvènt. Il faut donc bien 2
18 LA REVUE SOCIALISTE admettre que la genèse sociale remonte à la condition premièïe qui a groupé les premiers ètres humains dans une unification, dans un conc;urs d'action. Par conséquent, la condition nécessaire à la formation comme à la vie d'une société, c'est la solidarité de ses membres, non leur lutte. La lutte est anti-sociale et provient d'un défaut de correspondance ou d'équilibre entre les facteurs : elle est effet et non cause. Il en est de la vie et de l'évolution sociales comme de la vie et de l'évolution org~niques. Dans les deux cas, l'organisation résulte en même temps de la différenciation des individus ou des éléments, et de leur solidarisation fonctionnelle par leur adaptation aux conditions et circonstances de milieu. Un organisme social peut se comparer à un organisme animal, mais nous ne devons pas oublier que des différences importantes séparent les grandes sociétés modernes des organismes animaux Sï.1périeurs. Tandis, en effet, qu'une société humaine primitive, nomade. isolée, indépendante d'autres sociétés similaires, peut. à la rigueur, ètre assimilée aux protoorganismes constitués par un assemblage d'individus cellulaires, nous voyons, pour nos grandes sociétés civilisées, l'impossibilité de leur attribuer une individualisation proprement dite, indépendante de leurs congénères; les relations et communications internationales de toutes sortes font de l'humanité actuelle un immense organisme analogue à ce que les naturalistes décrivent maintenant sous le nom de polyzoïsme, c'est-à-dire que la société humaine se trouve constituée par un agrégat, un enchcvètrement d'organismes sociaux encore trop différents dans leurs structures et fonctions pour que nous puissions entrevoir ce que serait l'organisme social formé par l'individualisation de toutes les sociétés humaines fusionnées en une seule. De plus, de mème que l'homme est, de tous les animaux, celui qui subit le moins directement l'influence des conditions de milieu physique ou cosmique, grâcl à l'industrie du vêtement. du logement et de l'alimentation, de même nos sociétés modernes. a\·ec leur organisation industrielle et scientifique, avec leurs moyens de transports et de communications internationales, nous semblent beaucoup moins à la merci des conditions économiques que les sociétés rudimentaires lesquelles n'offrent point une aussi grande facilité à s'adapter à des conditions ou à se créer des ressources nouvelles. Aussi, sans vouloir nier l'importance du facteur économique dans notre existence moderne, nous croirions volontiers que nous nous en exagérons ou au moins que nous en interprétons m:il le véritable rôle. Il nous semble que nous sommes dans la situation d'un malade qui s'obstine à voir la cause de sa maladie exclusivement dans la partie douloureuse. sans se préoccuper de la véritable cause pathogénique. Nous pensons qu'il faut chercher la naie source de nos maux bien plutôt au fond de nous-mèmes qu·à côté et à la superficie. Nous ne pou-
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