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LA REVUSEOCIALIS RÉDACTEUERNCHEF: BENOIT MALON TOME XVII ( Janvier-Juin. 1803) PARIS LIBRAIRIE DE LA < REVUE SOCIALISTE » 10 - Rue Ohabanais - 10 1883
LÉOX CLADEL 5 LÉON CLADEL Fils d'un modeste bourrelier que, plus tard, il devait immortaliser sous son nom de Compagnon du Devoir Jionlauuan !11 1u• le srmras pas, notre maître et notro ami quitta, vers les vingt ans, le pays quercinol où il était né pour s'en venir à Paris (1). Il devait y faire son droit, selon la volonté paternelle ..., mais il trouva mieux que la qualité d'avocat ou de notaire pour défendre la ,euve et l'orphelin. Emile Zola a rendu le plus éclatant des hommages qu'il pou- ,ait rendre à un rival en disant la loyauté irréprochable, la vie exempte de compromission, tranchons le mot, l'héroïsme de Léon Clade!. Jamais en effet, « le cligne entre les dignes, le fier entre les fiers, le probe entre les probes, l'honneur et l'orgueil de notre métier» comme l'a écrit Séverine, ne connût une défaillance. Il était pauvre à son arrivée à Paris, il est mort pauvre. Et ce renom d'intégrité est le plus noble des héritages que pouvaient souhaiter les chers siens - sa vaillante chère femme, sa courageuse fille aînée, ses doux et mignons enfants. Sorti du peuple, Cladel est resté clans les rangs du peuple, - vivant de sa vie, en conservant toute la foi, tous les enthousiasmes, souffrant des mêmes souffrances. Ce qu'il avait appris, ce qu'il savait ne l'avait pas éloigné de sa race ! Il se servait de sa science simplement pour la cause dn peuple, heureux de pouvoir (1) Léon Clade! est né Je 16 mars 1833, rue Yille Nouvelle, à Montauban, de Pierre Clade! et de Rose l\Iontastruc.
(3 LA REVUE SOCIALISTE combattre plus utilement pour le peuple, de gagner à la cause plébéienne quelques nouveaux adeptes,. quelques nouveaux 11oldats ! Si la voix do Cladel n'a pas été mieux entendue à l'époque où nous sommes ! - tôt ou lard elle aura son retentissement. Si le P~uple n'a pas mieux compris Clade!, c'est d'ailleurs parce que le Peuple, trop longtemps tenu dans la senitude, n'était pas encore digne de comprendre une rouvre si noblement belle. Et Ch1del, comme l'a remarqué justement Xavier do Ricard ne crût pas que, sous prétexte de démocNtli.~e,· l'art, il put lo 1·1dgarisl'I'. i\Otre regretté maître a été un apôtre de la vérité, il a été surtout - et c'est là le grand exemple de AA \'lC - une des plus humaines et des plus belles personnifications de la Bonté, - non point peut-être de la Bonté passive et résignée, mais ùe la Bonté active et rholtée qui veut que l'Amour soit basé sur la Justice! Car, s'il était doux, accueillant aux humbles, aux ignorants, aux paun·es, il avait la robuste et sainte haine de tous les parasites, de tous les exploiteur,; de l'Humanité. A ceux-là, certes, - et il avait bien raison ! - il préférait les gais moineaux francs qui picoraient à sa fenêtre, les bons toutous fidèles, toute l'animalité qui ne demande qu'à vivre en paix avec l'homrno et en sa compagnie. Hélas! pourtant, il aurait eu quelques droits do mépriser les hommes lui, ce vrai saint, à qui los trahisons n'avaient pas été ménagées!. .. N'est-ce pas, ô vous Tous, gens de la haute et basse littérature qui avez attendu sa mort pour dire ce qu'il avait fait, ce qu'il valait, ce qu'il était ce grand, co noble artiste, cet admirable citoyen!... :\fais que lui importait votre Envie! .. que lui importaient vos 1iosthumes admirations! - il avait prévu vos <lithyrambes, il les avait jugés; - parfois avec un malicieusement tendre sourire accompagné d'une tape brusque sur une épaule amie, il disait qu'on lui rendrait justice plus tard ! - même en son pays natal ! Rien ne ponvait l'arrêter dans l'accomplissement de son œuvre. Peu après son arrivée à Paris, Clade! collabora à la Rn•up Fantni.~i.~te, et fit la connaissance de Baudelaire. Vers les mêmes temps il devint l'ami de Gambetta. A ces premières amitiés il demeura toujours fidèle - il n'était pas de ceux qui ne savent pas se sonvenir - mais il garda plus de fierté peut-être de l'amitié du poète que do celle du tribun; dont il s'éloigna d'ailleurs, dès que vint la fortune politique ... Quand Gambetta parvenu au pouvoir fit offrir à. son ancien
LÉON CLADEL 7 compagnon de lutte, le ruban rouge! - Cladel qni Je méritait cependant mieux que tant d'autres refusa sans tapage, mais fort résolument cette distinction. Et quand mourut le tribun, Clade! s'abstint de paraître aux funérailles, mais tout ce jour-là demeura triste et pensif, à la fenêtre de son cabinet de travail, en regardant Paris. Clade! a,ait rompu, au reste, avec bien d'autres camarades de naguère - deYenus députés, sénateurs, ministres, présidents de cour, pourvus de grasses prébendes. )fais de Baudelaire il devait garder à jamais un pieux souvenir. « Ah! quand il parlait de celui-là quelle flamme rajeunissait ser; traits, quelle vibration animait sa parole» a remarqué Sèverine. En Baudelaire il trouva non seulement un ami, mais aussi un maître - qu'il devait d'ailleurs égaler-et peut-être son véritable initiateur. En la dédicace de la Fêfl' rotil'l' de saint Bartlwlomù pol'ft' glaive - Clade! dit bien qu'il n'a manqué qu'une seule vertu à Baullelaire << la foi civique » mais il déclare aussi que Baudelaire était un républicain de la veille. C'est qu'il n'avait pas oublié - il nous la citait encore il y a un an à peine - l'admirable préface que CharleR Baudelaire avait écrite pour les chansons de Pierre Dupont, préface où se trouve un véritable manifeste d'art socialiste qu'on nous permettra de citer : ... « Mais par sou principe même l'insurrection romantique était condamnée à une vie courte. La puérile utopie de l'école de l'al'l pow· l'art, en excluant la morale, et souvent même la passion, était nécessairement stérile. Elle se mettait en flagrante contravention avec le génie de l'humanité. Au nom des principes supérieurs qui constituent la vie universelle, nous avons le droit de la déclarer coupable d,'hétérodoxie. Sans doute, dos littérateurs très ingénieux, des antiquaires trM érudits, des versificateurs qui, il faut l'avouer, élevèrent la prosodie presque à la hauteur d'une création, furent mêlés à ce mouvement, et tirèrent des moyens qu'ils avaient mis en commun des effets très surprenants. Quelques-uns d'entre eux consentirent même à profiter du milieu politique. Navarin attira leurs yeux vers l'Orient, et le philhellénisme engendra un livre éclatant comme un mouchoir ou un châle de l'Inde. Toutes les superstitions catholiques ou orientales furent chantées dans des rythmes savants et singuliers. Mais combien nous devons, à ces accents purement matériels faits pour éblouir la vue troublante des enfants ou pour caresser leur oreille pares-
8 LA REVUE SOCIALISTE seuse préférer la plainte de cette individualité maladive qui, du fond 'd'un cercueil fictif, s'évertuait à intéresser une société troublée à ses mélancolies irrémédiables. Quelque égoïste qu'il soit, le poète me cause moins de colère quand il dit : moi, je pense ... ; moi, je sens... que le musicien ou le barbouilleur infatigable qui fait un pacte satanique avec son instrument. La coquinerie naïve de l'un me fait pardonner; l'impudence académique de l'autre me révolte. « Mais plus encore que celui-là, je préfère le poète qui se met en co=union permanente avec les hommes de son temps, et échange avec eux des pensées et des sentiments traduits dans un noble langage suffisamment correct. Le poète, placé sur un des points de la circonférence de l'humanité, renvoie sur la même ligne en vibrations plus mélodieuses la pensée humaine qui lui fut transmise ; tout poète véritable doit être une incarnation, et pour compléter d'une manière définitive ma pensée par un exemple récent, malgré tous ces travaux littéraires, malgré tous ces efforts accomplis hors de la loi de vérité, malgré tout ce dillétantisme, ce voluptuosisme armé de mille instruments et de mille ruses, quand un l)Oète, maladroit quelquefois, mais presque toujours grand, vint dans un langage enflammé proclamer la sainteté de l'insurrection de 1830 et chanter les misères de l'Angleterre et de l'Irlande, malgré ses rimes insuffisantes, malgré ses pléonasmes, malgré ses périodes non finies, la question fut vidée et l'art fut désormais inslparable de la morale et de l'utilité. » Cladel nous semble bien avoir agi conformément à ces nobles souhaits de Baudelaire ... Ce fut Baudelaire qui eut l'honneur de présenter au public le premier livre de Léon Clade! Les Jfartyrs ridicules. :Mais avant de publier cc livre et encore longtemps après. Clade! eût à connaître toutes les douleurs, toutes les affres de la vie du salarié. Il lui fallut pour vivre s'employer aux abattoirs ; s'engager comme homme d'équipe au chemin de fer, - il de,ait s'en souvenir pour écrire son Kei·kadec, ses Va-nu-pieds et tant d'autres plaidoyers d'une si généreuse éloquence en faveur de ses anciens compagnons de misère. Les Jfartyrs Ridicules furent à peine remarqués. La recommandation de Baudelaire n'était pas de celles dont on avait cure alors. Pourtant Jules Janin fit un article dans Les Débats. Clade! avait écrit son livre sous le coup de ses premières influences littéraires. Il n'était pas encore lui-même. En ces premières années (1861),il écrivit aussi sous l'influence de Poë et de Baudelaire - Le Dewcième Mystère de l'Incarnation - qui parut seulement en 1883, avec une préface de Paul
LÉOX CLADEL 9 Bourget. Ce livre intéressant à plus d'un titre (les dix chapitres de XIX à XXIX, où so trouve racontée la retraite de Russie sont superbement poignants) - ce livre qui respire les voluptés factices, le sentiment de l'exception psychologique, l'amour deR sciences occultes et la passion de l'étrangeté est resté à peu près unique dans l'œuvre de Clade!. Paul Bourget a expliqué la transformation qui s'opéra alors dans l'âme de Clade!. <r C'est à ce moment qu'un voyage au pays natal, au cœur de ce Quercy dont il allait devenir l'aëde, l'éclaira soudain sur luimême. Ce fut immédiat et définitif comme une évidence. Il découvrit d'un regard sa propre personne, comme un amoureux qui se réveille, découvre en ouvrant les yeux que son cœur e~t pris et que c'est pour toujours. Il vit la terre de ses aïeux, les gorges sauvages, l'ondoiement des feuilles des antiques chênes, l'inépuisable abîme du ciel d'où ruissellent les fécondations du soleil et dos pluies, les fermes éparses, les gens et les bêtes le long des chemins et il s'écria <r Jies paysans! l) Comme !'Enée de Virgile dut s'écrier <l Jion Italie! » lorsque la ligne basse de la côte se dessina sur l'horizon ... L'élève de Baudelaire se retrouvait le fils des ouvriers du sol :». Bt à son retour, il publiait le Bousca-~sié dédié à son père et à sa mère. Le Deu:rièmP Jfystè,·e de l'Incar11ation est l'histoire d'un numismate amoureux, également épris d'une femme et de monnaies rares. Lorsqu'il meurt, son autopsie révèle sur son cœur en forme de fœtus - l'enfant qu'il souhaitait de la femme adorée! - l'image gr-avée d'une monnaie longtemps désirée. Ce livre renferme une dos poésies de Léon Clade!. Il n'a pas été publié de son vivant de recueil de ses poésies, mais )1. Ch. Henry Lapauze avait entrepris, croyons-nous, cette publication et nous aurons bientôt ce livro intéressant à plus ù'un titre. On en jugera par ce sonnet qui termine le DP11:1.·iè111P Jfystè1·e de l'Incw·- nation. Recouverte de chaume, assise entre deux eaux ; Adossée à des champs de ma\s blanc et d·orge Où chante l'alouette avec le rouge-gorge, La cabane ~nfonçait son front sous les l'Oseaux, On s'aime beaucoup mieux où s'aiment les oiseaux, Sous les feux du soleil ardent comme une forge, Dans les prés, sous les bois, au pertuis d'une gorge Où la b1'iôe répand l'âcre senteur des aulx. Caressés par les mains innombrables des arbres, Souvent nous entrions au beau milieu des blés Elle et moi sans troubler l~s ramiers assemblés; Sur nous régnaient les cieux fermes comme des marbres Et je baisais sa bouche écarlate et si-s yeux Où se r~fléchissaient les grands blés et les cieux.
10 LA REVUE SOCIALISTE De la publication des _lfartyrs ridiculesàcelle duB011sm.9sié il s'écoula près de cinq ans. Pendant ce temps Cladel devenu journaliste, batailla contre l'Empire dans le Nctin Jaune sous le pseudonyme de Pierre Patient (1). C'est en 1869 que parut le second volume de Clade!, ce tendre et doux roman de Bouscassié. C'est le premier livre de Cladel qu'il m'a été donné de lire - il y a de cela dix ans. Et je me souviens qu'il m'a arraché des larmes. un soir clansmon étroite chambrette de petit employé à la Chapelle, et que dès lors naquit mon respectueux amour pour le cher et regretté l\laître. Yons souvient-il de ces pages si touchantes qui terminent l'idylle du rude et naïf bûcheron Guillaume de la Crête des Chênes et de Janille sa mie tant chérie. Alor:J que Guillaume navré au songer du prochain départ pour l'armée - quitter le pays, quitter sa mignonne! ah! c'est là un sort bien triste! - s'en vient se réfugier sons les arbres, se blottir au sein de sa mère la Forêt - ah! dites s'il existe en notre littérature quelque chose de plus vraiment beau, de plus vraiment humain! En 186!l,le Gonslitution11el publiait la Fête i•o!Îl'f' d;,suint Bai·- tlwlomée po1·te glafre. Dans un article paru le 5 novembre de cette même année dans l' Cnivl'rs, Louis Veuillot attaqua la philosophie de l'œuvre - tout en rendant hommage au rare mérite de !'écrivain. « On ne peut nier disait-il que cela est vu d'œil d'observateur et fait comme disait La Bruyère « de main d'ouvrier », après avoir cité un passage it propos duquel il avouait quo ::\LDuri1y a décoré beaucoup de gens de lettres qui n'écriront jamais une pareille page. Mais Veuillot accusait Cladel d'avoir tracé un portrait inexact du paysan, et partait de là pour anathématiser tous les libres-penseurs. A cela Clade! devait riposter vaillamment par les lignes que voici: « Haine à l'oppresseur ! Amour à l'opprimé ! » 'fel est le cri qui sort aujourd'hui de toutes les poitrines; il est inscrit au frontispice de tous les livres nouveaux et la presse le répand chaque jour aux quatre coins du monde. Egalité ! Liberté ! Fraternité ! Yoilà la clameur universelle: elle ébranle l'un et l'autre continent. Ici, là, partout, un même vœu d'affranchissement se formule, un même espoir de délivrance apparaît, un même amour de {l) Piu-,·e Patient est le titre d'nn roman politique paru dans l'Europe de Francfort
LÉON CLADEL 11 l'humanité dolente gonfle toutes les âmes et pousse tous les corps: orateurs, écrivains, philosophes, artistes, ceux qui pensent, travaillet et savent; tons les hommes libres se ruent ensemble à la même conquête; ô spectacle sublime! tous les cœnrs battent à !"unisson, toutes les bouches profèrent le même cri, toutes les mains signent le même placet: « Abolition do la misère! Extinction dC'l'ignor.1ncc ! » Et c'est en ce moment, il est par vous bien choi,:li ! que vous vous écriez, on ne peut dire à votre insu: a: La librC'-pensée exècre l'espèce humaine». A qui donc vous adressez-vous ainsi? Dans quels cœurs votre voix espère-t-elle trouYer un écho:' Quoi ! c'est à ceux-là qui la glorifient, autant qu'il est on C'UX,cette espèce humaine, en la voulant debout et fière en face de toutes les tyrannies, soit celles de là-haut, soit celles tl'ici-baR, c'est à ceux-là mêmes que ...-ous reprochez de ne l'aimer point! Est-ce donc l'aimer et la révérer, ô bons obscurantistes, que de la v-ouloir humiliée et passive, aujourd'hui sous la cro:"sed'un prêtre. demain sous le talon d'un soldat, et toujours sous la fondre <.lév01·anted'un Dieu ? C< Tremble sans cesse, vis et meurs à genoux! _'1..inslies vôtres parlent de l'humanité; les nôtres lui tiennent un autre langage, ils lui répètent, eux: Sois libre et marche sanH cesse à ton gré », qui de vous ou de nous la méprise ? Et q ni J'aime davantage et mieux, de vous ou de nous? Si les petits et lC'spauvres,comme vous dites en parlant du peuple, savaient et pouvaient répondre! ... on en entendrait de belles, en vérité, s'ils pou,·aient être montés en chaire, comme s'exprime dans son Co11fl'r' r.,-11 à l'égard des « bestes brutes » l'honnête et docte Etienne de la Boëtie. Hélas! ils sont muets, et, tels quelti ilt:lvous plaisent, avouez-le ! » Non, certes, Cladel ne les flattait pas ces terriens, dont il disait à voir leur cupidité, leur apreté, leur étroitesse d'esprit « qu'ils feraient haïr les superbes régions qu'ils habitent si devant la magnificence des choses on n'oubliait point la laideur des individus.» Non! - mais s'il les dépeignait tels quels - il souhaitait ardemment les amener à la compréhension des saines et généreuses choses - il avait confiance en leurs vertus latentes! Aux rustres gauches, mal dégrossis, trop près de l'état de nature et de servitude, il opposait le prolétaire des villes mieux apte déjà à comprendre la Justice, il opposait surtout le vétéran des grandes guerres, le survivant des épopées de la Révolution qui avait vu et compris le pourquoi des choses. Au mage, au sorcier Escarollîs, en qui les rustiques du Quercy avaient foi, il opposait la faconde héroïque d'Andoche Karùaillac, le vétéran ; comme dans la Fête votive, il devait encore opposer.
12 LA REVUE SOCIALISTE Farandol, Je tambourineur, à Margoulyne, l'hypocrite sacristain joueur d'amboise... , . . On pourrait s'étonner que des œuvres comme la Fetr i-otwe, s1 cr.lnement combattante! aient paru dans un journal aussi notoirement monarchique que le Constitutionnel, si l'on ne savait chez les nôtrt>s combien certains républicains bourgeois étaient et sont encore éloignés du véritable esprit démocratique. Clade!, loin de trouver un appui chez ces gens à faux visage, y rancontra la plu~ indéniable hostilité- et cela jusqu'à la fin de sa vaillante vie. L'honnêteté impeccable de Clade! n'était-elle pas un vivant reproche pour tous ces menteurs, ces spéculateurs et ces traitres ! Sous l'Empire, Clade! écrivit encore l'Ancini un drame en vars, et la plus grande partie des nouvelles qui composent le volume des T'a-nu-pieds. L'Ancien no fut joué que quelque vingt ans plus tard au Théâtre Libre, chez Antoine, en même temps que la Jfaclr,ft,fne Fémt de Zola. L'Ancien est comme le Bouscassié une protestation contre l'état militaire. Entre autres nouvelles des Va-nn-J)iecls, parues sous! 'Empire, il faut citer Jlontauban ln ne le sauras J)ets,.1lon a111ile Sergent de Villr, et ce chef d'œuvre les .durientys. Mon excellent collaborateur à la F1Ytnce JJode1·11e, J.-P. Malan a fort clairement résumé les Aw·ientys et il me pardonnera de lui faire en passant l'emprunt que voici: « Xous sommes toujours chez des paysans. C'est une simple rencontre de trois frères, dont l'un est soldat, l'autre prêtre, avec leur aîné qui est resté paysan, dans la ferme natale. Un souffie anime le dialogue qui surgit pendant le repas,danslagrande cuisine de la bo,·de, au fond de laquelle se dresse, encapelé de serge, le lit vénérable à quenouilles et à baldaquin, où naquirent et moururent les aïeux. Ce dialogue est simplement homérique. En quelques pages il résume la vie de ees trois êtres, le paysan, le prêtre et le soldat, synthèse de tant d'existenceR semblables. Il faut entendre ce prêtre naïf et bon, qui est resté de cœur et de sens avec la Terre, raconter les souffrances subies depuis le séminaire, - et pendant : la volonté pliée, le cœur meurtri, la chair domptée. Et le soldat? Le soldat lt qui l'on a appris le maniement d'un fusil et d'un 1,;abreet que l'on envoie avec ces armes contre ses frères dn peuple, des paysans, des ouvriers comme lui, issus des mêmes forces et vivant d'un sang identique. - Que tes fils ne soient pas aoldats ! s'écrie le guerrier en versant des larmes amères.
LÉON CLADEL 1:3 Que tes fils ne soient pas prêtres !... gémit le desservant en pranant le Ciel à témoin des douleurs vaillamment et simplement supportées. - l\fes fils, comme moi, seront paysans! ... répond l'aîné compr,;mant les cris du cœur vrai; ils laboureront le champ des aïeqx, faucheront les prés qu'ils semèrent, boiront le vin de•la vigne qu'ils ont plantée. Ils seront paysans: forts, honnêtes ot bons! ... Tout Clade! est lit dans cette phrase, déclaration de foi d'un plébéien de la terre. Lé livre des Va-nu-pieds ne parut qu'en 1873, et souleva une explosion de colères dans la presse réactionnaire - et par I:t il ne faut pas, encore un coup, entendre seulement les journaux dévoués à la monarchie! Ah! mais aussi c'est qu'ils parlaient haut et ferme, le fier langage de la révolte tous ces pacants, ces paours, ces dlains, ces manants qui se remuaient en ces vaillantes pages - ::Sazi, Quoël, Eral, la Citoyenne Isidore et les autres. Le gouvernement d'alors interdit le colportage des T'a-nupil'Cls. Il n'osa pas poursuivre. Mais trois ans plus tard, Dufaure, étant ministre fit condamner Clade! à un mois de prison pour une nouvelle publiée par I'E1·1:m'lllfnl : <e une :.Iaudite ». Cette nouvelle a été reproduite dans les Pelit8 Cahil•1·s (é(].it. Monnier, 1885) avec cette épigraphe. Ah ! c'est le cri de la nature. JI faut du pain I Il faut du pain. Ca court mais éloquent chef-d'œuvre fut écrit en faveur de l'amnistie, alors réclamée pour les Exilés de la Commune. Dufaure, en hypocrite chattemiteux qu'il était tenta de déshonorer Clade! en le faisant poursuivre pour outr,tges aux. mœura. Il eut le cynisme d'avouer à nous ne savons plus quel homme politique - qu'en poursuivant pour le véritable motif il craignait quelque manifestation du suffrage universel en faveur de Clade! comme il s'en était déjà produit pour d'autres. « Je ne veux pas en faire un conseiller municipal ! » S'il avait été capable, ce tartufe, de comprendre l'honnêteté d'un Cladel, il n'aurait peut-être pas eu cette crainte. Clade! fit son temps à Sainte-Pélagie. Notre regretté maître n'avait pas été mêlé au mouvement Communaliste de 1871, mais toutes ses sympathies étaient acquises aux vaillants qui sauvèrent alors la République - tous ses écrits depuis lors en font foi. Il n'échappa cependant que par miracle aux fusillades sommaires. Il nous a conté, qu'il ne dut la vie qu'a l'heureuse chance d'avoir sur lui (au moment de son arrestation
LA REVUE SOCIALISTE par les soldats de Versailles) une carte d'employé à la ville signée Jules Ferry - ce fut le talisman sauveur. Chu.lei a été un de ceux qui ont le plus contribué à la réhabilitation de la Commune de Paris. Et il nous souvient à ce propos d'un fait qui témoigne de ses sentiments d'une manière bien précise. Certain membre de la Commune qui depuis est devenu un romancier à succès - et que je ne veux pas nommer autrement - avait été accueilli à Sèvres comme Cladel savait si bien accueillir. C'était au retour de la Calédonie. A table on évoqua naturellement la lutte, la répression, l'exil, et Cladel enthousiaste exalta les fédéré:;. Avec un sourire narquois, l'ancien membre de la Commune osa railler les sympathies que Cladel exprimait avec sa fougueuse franchise. Cladel l'arrêta net et plein d'indignation et ùe mépris montra la porte de son logis an rènégat qui comprit et s'en alla. Et si je tais le nom de ce misérable, ce n'est point par peur d'un démenti mais que je juge - comme d'autres pourraient le juger si je le nommais!- qu'il est justement méprisable pour son manque de caractère et pour son mercantilisme artistique. En 187ti, Claùel publia Celui de let Groix- aux- bœtiJ:~; une autre étude de ruraux, - le récit d'une haine atr6ce entre terriens - puis Ompdrciilles le tomùecm des lutteur.~ dont il avait tfré depuis tlll drame qui devait être joué à la Porte Saint-Martin , par Sarah Bernhardt. Peu après, Clade! donna Crête-Rouge, un roman qui évoque le siège de Paris et la Commune. 'l'it i FoJJ-~8ac1V dit la République et la Chrétienté, (paru d'abord sous le titre Bons Hommes avec Dux une nouvelle qui met en scène Baudelaire de façon très apparente), est de 1878. Ce lin-e est écrit en faveur du mariage civil et de l'enterrement civil. Comment Titi Foyssac, chrétien mais républicain, lecteur à la fois de l'[/niu!'rs et du Rrippel en arrive à rompre avec l'église catholique - la faute en est aux prêtres - c'est ce que Clatlel expose avec une merveilleuse et saisissante logique. Il est toujours à lire ce lumineux et clair exposé des menées jésuitiques. Nn qn'nn œil suivit Titi Fayssac. Na qn'iui œil c'est la justification de la Révolution, la glorification de la gigantesque épopée. Puis Yinrent Urbains et Ruraux où se trouve relaté entre autres le sublime héroïsme d'Yxglu, le canonnier d'Issy, - Léon Clade! et sri kyrielle de chiens où le maître exalte les mérites et les vertus de l'humanité à quatre pr,.ttes, ses bons amis les chiens Quasca, Sevère, Torrent et Montagne, César, Monsieur Touche, ot enpore d'autras livres, impeccables de forme, autant que de con-
LÉO~ CLADEL 15 ception généreuse: Héros et Pantins, Quelques Sirl's, et KerkadPc, que Clovis Hugues a eu l'honneur de préfacer. Clovis Hugues s'exprimait ainsi, au début de son discours au lecteur, en parlant de l'auteur. << Sous la phrase magistrale, impeccable, orgueilleusement élargie dans l'harmonie sévère des lignes, j'avais surpris un tressaillement sourd, terrible, qui me rappelait nos lat.intes indignations socialistes et il m'avait semblé que je découvrais un paquet de cartouches sous un bloc de marbre ciselé par Phidias. » C'est là une des plus heureuses définitions de Clade! et de son œuvre. Elle est d'ailleurs encore fort intéressante cette préface pour plusieur:i r.:üsons. Clovis Hugues a conté les petites infamies dont Cladel avait déja été la victime - les refus d'insertion dans les journaux prétendus républicains, ou en cas d'acceptation les demandes de correction à apporter à certains passages jugés trop révolutionnaires - et que Cladel s'empressait au reste de refuser sans ambages. Entre parenthèses, il est nécessaire de constater que les mêmes procédés subsistèrent à l'égard de Cladel jusqu'à sa mort. Sans remonter plus haut, le directeur de l'Echo de Paris qui a cependant la prétention d'avoir fondé un journal littérafre {?) ess:1ya plus d'une fois d'obtenir des concessions de Clade!, - mais il n'était pas l'homme des concessions, n'est-ce pas ? celui qui raillait avec tant de franchise le ruban rouge dont s'ornait fraîchement la boutonnière d'un judaïsant propriétaire de quotidiens ! Mais n'insistons pas sur les injustices, ni sur les hostilités sourdes qui s'étaient ourdies autour de Clade!. Sans nous en inquiéter, a dit Xavier de Ricard, c'est à nous de réclamer celui qui fut nôtre. II ne faut pas seulement admirer en lui le paysagiste incomparable, le visionnaire de· luttes paysannes grandies jusqu'à la fresque épique, ni le puissant animnlier qui, en quelques portraits et attitudes de bêtes, a presque égalé Barye. Il faut aimer aussi celui qui a été un des premiers, le Verbe de nos revendications. Dans la préface de Kerkadec, Clovis Hugues constatait encore, et en cela il était bien d'accord avec Léon Cladel, qui fut un des fondateurs du Club de l' Art social comme on s'en souvient - que la littérature deviendrait fatalement socialiste : « Elle l'est peut-être inconsciemment; mais elle l'est, et c'est l'essentiel pour l'avenir; les révolutionnaires sans le savoir sont souvent plus utiles que les doctrinaires barricadés derrière la suprématie des écoles. Ouvrez un roman n'importe lequel,assistez
lô LA REVUE SOCIALISTE à une pièce de théâtre n'importe laquelle, et pour peu que vous ayez d'aptitude à étudier le détail, à surprendre l'idée dans le fait, l'enchaînement philosophique à travers l'intrigue, vous serez étonné de la quantité de socialisme qui se dégage de ce roman et de cette pièce de théâtre !... Dans Kerkadec garde-barrièi-e, Cladel a reproduit de la plus précise et ne la plus éloquente façon les souffrances des salariés des chemins ùe fer. « C'est l'impitoyable critique du monopole, la saisissante peinture du prolétariat éc1-&sésous les grandes compagnies». Cladel avait espéré l'entendre son Kerkadec, clamer en pleine scène ses véhémentes apostrophes. Il avait bien voulu m'autoriser à tirer un drame de son œuvre. Le drame est depuis deux ans accepté par le Théâtre-Libre, mais si jamais Antoine le joue, ma joie ne sera plus aussi complète qu'elle ne l'eut été au temps où Clade! vivait. A Kakadec succédèrent Quelques Sires, Jii-Diable, Gueux de mw·que, Effigies d'Inronnus, Raca, Seize morceaux de littérature. La place nous manque pour analyser ces livres comme il conviendrait, au reste, il serait nécessaire pour étudier Cladel et son œuvre de ne pas se borner à un article comme celui-ci. Mais en ces notes brèves, qu'on nous permette de rappeler que Seize morceaux de littérature ont été illustrés par Eugène Rapp, le vaillant et doux garçon que Clade! considérait comme un des siens, - et qui s'en fût si tristement au moment où la vie semblait lui sourire, où la célébrité apparaissait. Nous devons dire aussi quelques mots de Mi-Diable; ce livre étant un des plus .zemarquables de l'œuvre de Cladel, il serait malséant de n'en citer que le titre. Dans la Revue Moderne du 25 août 1888, mon camarade Adolphe Retté s'exprimait ainsi: « L'histoire est éternelle : une vierge saine et passionnée s'éprend d'un mâle dont l'exception, parmi des brutes campagnardes, la séduit et l'affole, se donne à lui dès la première rencontre, vit dès lors toute à cet amant, peut-être diabolique, qui lui fait plmr; puis enceinte, délai&sée, trompée, le tue avec sa rivale, et meurt. « Rien de phis pour le fond, et c'est assez, car le maître, sur ce thème, a su broder d'incomparables variations. Il nous peint un milieu de nature sauvage et grandiose, il nous donne le frisson d'on ne sait quel ésotérisme infernal émanant de Yufko, le Mi-Diable; il crée une action qui, tout en restant d'une vérité intens3 et douloureuse, nous ravit, parmi les fanfares sonnant le rappel d'âges héroïques, vers une humanité plus haute que notre mièvre contemporanéité. »
LÉOX CLADEL 17 C'ladel avait terminé avant de mourir un volume de biographies Zif!s - où figure le si rcmar11uable portrait de notn, ami B.!noît :\falon, puhlil' également nagu.'.•re par la R1•1•w' Jlod1•1·11P. Il aqlit aC'he,·é aussi ln l'i un roman 11uiest encore une <'•clatante r:•habilitation de la Commune - œu He d'une telle auclace <1ne ju:,;c1uïci les éditeurs ont recul<:' à le publier - et ses Jli11111irf's a ,·,tient été annoncés sou,; le titre Pw·is en lrw•a1ï ... Xom; aurons probablement occasion aYant peu de reparler de ces li, rei:i. • • • 8~•,·erine, dans un artide ému, un des rare::, articles sincère,- c1ui parurent lor,; llc la mort de Cladel, écrivait ce <1ui:;;uit,cc 11ui e.,t la Y~rité même, et qui Yaut d'être rappelé : •< Et, pourtant, que de pein<•",pour <:'lcn'r tous ce:;petits-là, ces cin<t enfants: Judith la brune, B.aehel la blonde, Eve, Esther et :\[arin", le fils, l'unique garçon, la folie du pi•re... le Dauphin ! Cependant, quand un dir~ctèur disait à Oladel <1m•,pour puhli1•r son roman, il lui ckman1lait des concm;siom; - un peu moins 1léfernlre le,; pauvre:-, un peu moins atta<1uer le riche - ('ladel, K.lllS r{•pondre, reprenait Aonvieux chapPau, ;;a limousilll' d0 rouliL•1-,;on gros bàton, son manuserit et s\•n retournait YPI'.~ ~ '>vr,':-1, IP do:-1uu peu courbr sons le fardeau de ,;a déception, k pa,; un peu traînant, sous le poi1ls.(le sa lassitude, mais portant beau le front o<ire,iplentlissaient ses yeux extasiés. Et quand il concluait: -Hien! - 'l'n as bien fait! tlii<ait K.t femme en l'embrassant. Et les mioches, en chœur, sans savoir, tapant aYeCleur,- couvc•rts sur l'assiette où la portion denlit être restreinte ce jour-là: - Tu m;bien fait, papa ! >> Oui, certes, tout respirait la bravoure, l'honnêteté en cette accueillante maison de Sèvres où Claùel a vécu les dernières années de sa vaillante vie. A voir, à entendre Clade! et les siens on se sentait le cœur regaillardi. Qu'ils ont été nombreux les jeunes hommes qui ont trouYé h\ le réconfort et le courage! Au milieu des rires des chers enfants : - c'était, dans la salle à manger ou dans le salon, des conversation° graves et sérieuses par leur sujet mais point pédantes et fort enjouées en leur tournure. On ne débinait point les confrères, mais ce qui était mieux on s'occupait des moyens de devenir utiles et bons it l'Humanité. Sur la table il y avait toujours (comme sîirement autrefois dans la nnison paternelle), un verre, quelques gâteaux pour le visiteur. 2
18 LA REYUE SOCIALISTE Il fleurait bon là la confiance, la générosité! Quelle hospitalité cordiale! Oh! chère maison où nous avons tous trouYé la parole amie, la main fraternelle. Chaque dimanche, c'était un défilé ininterrompu d'amis, Rosny, :i\Iargueritte, Morel, Darzens, Retté, Rodenbach, Camille Lemonnier, Georges Renard, Paul Arène, Rollinat, Benoît Malon, d'Echerac,Lapauze, E.Reclus,Delon, Hector France, Clovis Hugues, Maurice Guillemot, Poil-son, Proteau, Veidaux, bien d'autres que j'oublie étaient des familiers de la chère maison. Rodin et Dalou y yenaient également. Ils y étaient Yenus aussi ces deux chers morts, ces inoubliables amis, le Yiril poète des Faw·es, Fernand Icres, le filleul littéraire de Cladel - et notre regretté Jean Lombard. Aucun de nous n'oubliera ce temps, ot tons nous nous associerons an pieux hommage que quelq nes-uns ont projeté de rendre à la vénérée mémoire du :i\Iaître. On sait, en effet, que les jeunes Revues ont formé un comité })Our ecueillir par souscriptions les fonds destinésàélever un buste sur la tombe de Léon Clade!. La Revue Socialiste, le Spal'lia((', les Errits po111· l'.Art, le Semeur, la Reuue JfodtTne et quelques autres périodiques auxquels Clade! avait accordé son appui et sa collaboration, ont fait un appel qui doit être entendu. Rodin, qui comme Clade! le fiî.t, est un fervent et sincère démocrate, en même temps qu'un personnel et admirable artiste, a accepté la mission de faire revivi-e les traits de celui dont nous nous sonYiendrons toujours. Xous prions tons nos camara<les, tous les lecteurs de la Rl't'IU' Sorialiste à s'associer à notre œnvre. C'est un devoir; car celui qu'il s'agit d'honorer a doublement mérité de l'Humanité, puisqu'il a été à la fois un génial artiste, un intégre citoyen. Robert BERSIER.
LA RÉVOLUTIOX DE DEMAIX 19 • LA-RÉVOLUTIODNE DEMAIN (Suite) LA. J\IORALE POSITIVE Il est permis de déplorer ce qu'on appelle les excès de la Révolution de 1789. Il y a pour cela toute une école de républicains honnêtes et modérés qui, après coup, enseignent, par arguments fort bien déduits, que si l'on avait fait ceci, et non pas cela ; si le roi s'était conrluit de telle sorte, et non de telle autre; si les Nobles et le Clergé avaient été plus clairvoyants, le Tiers plus sage; si, en un mot, rien de ce qui s'est passé no s'était passé, et que tous les éYénements se fussent déroulés selon l'ordre, la marche, le rythme et la mesure que ces estimables penseurs ont conçus - soixante ou quatre-vingts ans après - la révolution n'aurait été <1u'une évolution. Ces beaux raisonnements, qui mènent quelquefois leurs auteurs à l'Institut, n'ont qu'un défaut : celui d'être ineptes. Ce sont, du reste, exactement les mêmes raisonnements académiques que l'on oppose contre l'imminence, contre l'inéluctable nécessité de la révolution de demain. Si - comme le demandent les socialistes-chrétiens - on pouvait réconcilier les Riches et les Pauvres, en ramenant ceux-là à l'observation de leurs devoirs sociaux, ceux-ci à une suffisante résignation à leur sort, sous l'influence commune de sentiments religieux actuellement épuisés, il est clair que tout irait comme sur des roulettes. Mais justement, la difficulté, c'est de ressusciter la Foi. Ils disent au peuple : « Crois en Dieu et tit seras sauvé ! » - Le peuple est en droit de leur répondre : « Croire ne dépend pas
20 LA REVUE SOCIAhlSTE de ma volonté! Dites à Dieu de me faire crofre â êës vh-îtés qtfo ]a science démontre comme impossibles et absurdes.» - Et comme Dieu ne par,,ît pas disposé à se prêter à cette opération, le problème reste insoluble, et le~ prédicateurs parlent comme saint Jean dans le désert. Du reste, il el:lt à remarquer que l'idéal chrétien, loin de pousser les opprimés à Yaincre les iniquités qui les accablent, eHt propr,e à les décourager, tout au moins à les rendre indifférents ;\ leur misère. En effet, la seule véritable existence, celle qui ne péri1-ajamais, celle dont l'existence terrestre n'est en quelque sorte qu'une préface préparatoire, n'est-ce pas l'existence future? L:t Yie terrestre n'étant qu'un moment désagréable à paRser; et d'autre part, nos souffrances, nos peines ici-bas nous étant comptée~ là-haut, en proportion de notre résignation à les subir, il serait aussi fou que chimérit1ue d'user nos forces en des tentatives cl'améliorationde nos conditions sociales. A quoi bon? Celui t]Ui occupe un champ pendant une journée seulement ne songe pas à y planter de~ arbres, ni à l'orner de fleurs: il ne songe pas même à l'ensemencer de graines, non plus qu'à l'enclore de murs pour le garder des voleurs. D'ailleurs, les doctrines théologiques ne sont plus susceptibles de diHcussion. Elles sont hors du domaine de la raison et dd l'examen. Elle;; ne cherchent pas à conYaincre : elles s'imposent, au nom d"une autorité supérieure, à laquelle il faut croire. ;\falheureusement les dogmes sur lesquels elles reposent sont ruinés, et ruinés à ce point qu'il n'est pas un catholique, aussi intransigeant qu'on le suppose, qui les accepte dans leur intégrité. L:t foi aux miracles, si vive au Moyen-Age, n'a pins de croyants, même parmi leS-plus dévots. Et cependant le miracle n'eHt-il pas la manifestation nécessaire, rationnelle, si un pareil mot peut être ici employé, de l'intervention constante d'une ProYidence intelligente dans les affaires publiques et privées des hommes et des sociétés ? Quel est le catholique, depuis le Pape jusqu\rn dernier des catéchumènes, qui ose aujourd'hui proclamer que l'Église a le droit, dont elle usait jadis, de contraindre à la foi les hérétiques et les schismatiques, et de demander à la justice civile la punition des athées? Et cependant, si l'Église est vraiment dépositaire de la vérité : si le salut éternel des âmes dépend de leur soumission aux enseignements révélés, n'est-ce pas le devoir, le plus impérieux des devoiri! pour les catholiques, de réclamer le retour au régime de l'Inquisition ? Non; de l'antique foi catholique qui, pendant dix-huit siècles
LA RÉVOUJTIOX DE DElIAJ S 21 :a rempli et vivifié l'àm.e dP la civilisation occidl'nta!C', il ne restP pluH que des habitudes cultul'lles, machinah•mcnt sui,ies par lïmmem1e majorité des prétC'ndus croyants. De toute la pratic1ue rl'ligieuse, lc•spaysans n·ont gar<lé an•c <1uclque n•spect 11uecclle <1ni se mpporte il la naibs,mcP, an mariagc, ou h la mort. Et eneon', peut-on dire cpw dans Cl'ttc obHervanee à peu près g-én!'.•ralede trois dri•monil's puhliqtws. il entre lwauconp plus cl"amour-propn•, tle vanit1'.>,dt>('rainte du : qn·Pn- <lirait-on ~ et de ,wntiment tic hien,;c'.•ancesociah• que de véritablt• foi. Quant an réginw privé,- le seul, au fornl, important, au point de nie moral,- il est, it peu prt•s dans toutes h·s dasses,abandonn{• ou du moin,; singulii•rement n{•glig{.• . \. part les très vieille;; frnunes et les tout1•,-jl•tme::; filles, pt•rsonne ne Hl' confesse dans no,1 campagne~ : pt•rsonne Ill' ,;ongC', clans le t111inorùinain• de la vie, it prendre Il' eun\ pour eonficll•nt <Hl conseillt•r. Dan,i lx•aucoup de nos d{•parrem1•11t,(;du Hud-Oue;;t, notamment), bien an contraire, le curé, hor:-1dl' son <'·gli:-1es, t plntêit considé1·é CO!llllll'un :-;us1wct l'( pre,iqm· t'0l\lllle un l'Illlellli. Dans nos claflsl's bourgeoii-;t>,-i,l l'St presqm· :,;uperllu de eon,;- tatl'I' (1ue les sentiull'nt,; religil'UX :-1011dte pur1• :-1urfael'.La foi y est it fleur dl• peau. Ll'Hbom·gi•ois sont (< croyantH ,, par!.:l' qu(• cela l'Ht comme il faut, hit•n port1\ et donne au rornril'I' en redingote jl' lll' ;;ais lilll'l ton ari:;tocrati<1tw. Pour d'autres, il faut lllll' le riche ait au moins l'air d,• croire ,1fin de maintenir c, /1•p1•11p/1• » dans l'l'lat ü\•sprit de soumi,:;sion et <lt•rl•speet l[Ue la religion impo:;e à ses fidèles. Quant aux daml•s, sïl est certain <1u'elles aipnt gardè au fond du cœur une rcligiosit<'.•vaguC', on peut dire i:;;mshlasph<'.•merque la foi ne les empêche pas ùe danser, et 11u\u-1,;uri'•nwnts,i l'on pla~·ait la plus <lévote entre la négligence de ses d1•voirs mon<lains et l'oubli de ses devoirs religieux intimes, ceux-ci courrail'nt grand riS11ue d'être sacrifiés. Yoyez donc, le dimanche, à midi et demie, dans toutes les l>glitiesde Paris et de province, les messes les plus en faveur, celle,i qui attirent la plus nombn•use et la plus éh\,rante assistance. Xe <:onstatez-vous pas que le Rentiment religieux est à peu près totalement absent de ces cérhnonies de luxe~ Ce sont des réunions de bonne compagnie, et l'on se rencontre à l'église comme dans un salon bien-pensant. Pour les dames, c'est une occasion de faire a,;~aut de toilettes; ear il est convenable d'aller prier le bon Dieu comme on ni voir eourir les chevaux. Pour les messi<'m-s (pour les jeune~, du moins), c'est l'occa-
22 LA REVUE SOCIALISTE sion de faiJ'e un doigt de flirt avec les jeunes misses - et quelquefois avec les ladys. Quoi de plus charmant, de plus select - et de moins édifiant - que cette « sortie de messe J> où s'échangent des shake-hands; où, dans le frisson des soies froissées, court un babillage d'oiseauxmouches ! Quelle piété ! Comme on sent bien que l'éternel et profond mystère du dieu fait lJOmme n'a guère plus d'autre signification, pour ces fünes blasées et vides, que celle d'une pièce banale, cent fois Yue et revue, et de lac1uelle on finit, tant on l'écoute distraitement, pat· ne plus même entendre les paroles, quand, depuis longtemps déj,'t, on en a oublié ou perdu le sens. On a beau diœ et ~n a beau faire ; on peut s'en réjouir ou s'en plaindre : les religions descendent et ne remontent pas. Les socialistes-chrétiens, en asseyant leurs théories sur la foi surnaturelle, frappent celles-ci d'impuissance, et se vouent à la plus vaine et à la plus stérile des missions. Une Providence sourde, aveugle, muette, qui se désintéresse des lois naturelles du monde et de l'humanité; qui .-oit d'un œil indifférent le bien et le mal; 4ui, le plus souvent, laisse les bons et les justes souffrir, les méchants et les coquins jouir et dominer ; une Providence constitutionnelle qui règne et ne gouverne pas ; un Dieu vague, que ses prêtres ne savent même plus expliquer, sinon pour en dire qu'il peut tout, mais qu'il aime mieux ne rien faire; un Dieu, en somme, qui n'est qu'un .rau bout d'un problème non résolu, et dont le fantôme se perd et s'efface de plus en plus dans les brouillards de la métaphysique panthéiste : ce dieu-là est fini, avec la cosmogonie dont il fut la formule. Longtemps encore, peut-être, son nom senira à indiquer le but idéal vers lequel, invinciblement, tend l'esprit humain, c'està-dire la connaissance des causes premières, de la loi initiale, source de toutes les lois qui constitu~nt et meuvent les univers. Il sera longtemps, toujours si l'on veut, la suprême et inYérifiable hypothèse. :M:aisest-ce désormais d'après une hypothèse inaccessible que nous pouvons déterminer des droits et des devoirs? Est-ce d'après les YOlontésignorées d'un éternel absent que nous pouvons régler notre conduite, privée et sociale? Sans doute, la morale que prêchent les socialistes-chrétiens est, à bien des égards, une morale vraiment utile, juste et belle. llfais leur appartient-elle en propre, et ne saurait-on en justifier les préceptes en dehors des croyances théologiques? Qu'est-ce donc que la morale, sinon l'ensemble des principes et des règles de conduite, privée et publique, admis par le commun des hommes vivant dans un même milieu de civilisation, d'après les notions par eux acquises sur le vrai et le faux, sur le juste et
LA RÉVOLUTIOX DE DE::UAIS l'injuste, le bon et le mauvais, le beau et le laid, l'honm1te et le déshonnête ? Or, ces notions sont toujours relatil'es, c'est-à-dire qu'elles dérivent de l'état général des connaissances humaines et des circonstances politiques et économiques. Elles ne sont donc jamais que pro,·isoires, en ce sens que si elles sont plus exactes que celles qui constituaient la « Science 1) d'hier, elles le sont moins que celles qui constitueront la« Science)> de demain. De là, cette cons{•quence, qu'il y a eu autant d'états moraux successifs que de civilisations düitinctes. Chaque civilisation transmet à celle qui la suit les notions intellectuelles et morales qu'elle a reçues elle-même des àges antérieurs, rt qu'elle a révisées et amandées, gr,'tce au progrès des connaissances positives concernant le ::'-fonde et l'Homme : de même <1ne, dans une famille, le père et la mère transmettent à leurH enfants l'ensemble des préceptes cl'éclucation c1u'ils ont recueilli de leur:; aïeux, augmentés ou modifiés selon ce qu'ils ont pu apprrndre par eux-mi>mes, dans leur expérience propre de la vie. Chaque civilisation qui arrive est ainsi l'hérifü•re dn fond entier de connaissances, d'opinions, de traditions, dP mœurd et d'habitudes accumulés par toutes les ciYilisations précédentes : - d'un capital moral ; comme elle hérite am;si du fonü entier de matériaux, de richesses naturelles, de produits accumulés par ces mêmes civilisations, et qui constitue son capital économique. Sans cloute, ce fond moral, en s'accumulant, se charge d'une quantité d'erreurs, de préjugés, de superiltitions (wprr sta,·r) = ce qui restl' par (lp,ç,rns) que chaque ciYilisation s'efforce, gràce aux lumi<'.•resprorres qu'elle acquiert, de rectifier, de tran:sformer ou de dissiper; de même que le fond matériel comporte bien des non-valem·s, matériaux ou produits hors d'usage, et q_ue la civilisation actuelle travaille à éliminer du mpital utile. Mais le fond moral, ainsi constitué comme le fond économique, s'épure et s'accroît sans cesse ; parce que les sociétés humaines, en avançant en civilisation, ne font que confirmeret consolider un certain nombre de principes généraux, de règles <le conduite et <lesentiments qui apparaiSBent de plus en plus comme conformes aux conditions nécessaires de l'existence sociale (1). Telle est la morale vulgaire, acquise, dont les règles finissent ('I) « Les lois morales sont en grande partie l'expression des nécessités mèmes de la vie sociale, et la genéralité de certaines règles tie,,t à l'uniformité des conditions de la vie sur la surface du globe.» (Guyau : L'Jr,-éligion de /"avenir, p. 83).
24 LA REVUE SOCIALISTE par être obse!'Yéesen quelque sorte inconsciemment. Et c'est ainsi que, dans la langue populaire, mœ1ws est synonyme d'habit11cles. ;\lais il est aussi une morale supérieure, qui, celle-là, n'existe jamais qu'à l'état d'ébauche, de fragments de vues partielles. C'est elle qui est pressentie et annoncée par les hommes de génie, poëtes, écl'ivains, sa.-ants, philosophes, tous précurseurs d'utopie.~. Car les 1ilopie.~, presque toujours condamnées et bafouées dans le présent, sont souYent les vérités du lendemain. C'est cette morale-là qui constitue l'idéal pour l'ensemble des esprits. A toutes les époques de l'humanité il y a eu ainsi une élite d'hommes supérieurs, plus ou moins en avant, par leur mentalité ou par leur moralité, de leurs contemporains. C'est à eux que s'applique le beau vers antique. Ils sont réellement (( comme des coureurs qui se transmettent le flambeau de vérité à travers les âges. )) Les (< inventions » de la poésie, des arts, de la science, dépassent presque toujom·s la foule des hommes vivants qui les ignorent ou les méconnaissent, parce qu'elles ne sont pas compréhensibles pour la moyenne des cerveaux contemporains, ou ne sont pas pmtiques, c'est-à-dire immédiatement adaptables aux conditions générales du milieu social où elles se produisent. Jetées clans le courant des idées, des opinions et des mœurs, elles sont discutées, pL'opagées,vulgarisées, et finissent à la longue par pénétrer insensiblement les mas:ies. Toute la théorie de l'éuolution est dans ce phénomène dont la réalité peut être vérifiée sur tontes les questions, dans tous les cas, et qui est la substance même de l'histoire de nos civilisations. On le voit, la :'\Iorale ne saurait être confondue avec la Religion. Dans toute religion, en effet, il y a un fond de morale qui, bien que sanctionué par elle, en est indépendant, et en pourrait être clétaché, sans affect~1·ni altérer en rien la doctrine religieuse qui le couvre. Ce fond moral, ce sont les précepœs et règles relatifs à la conduite des hommes les uns vis-à-vis des autres; tandis que d'autres règles et d'autres préceptes, ceux-là direcœment émanés de la doctrine religieuse, et faisant co1·psavec elle, ont pour objet la conduite des hommes à l'égard des divinités. « :Xe fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qui te fût fait», est un précepte de morale qui s'adapte aussi bien à la philosophie ùe Confucius qu'à la religion de Jésus, et qui est aclmis par tous les hommes civilisés, sans distinction cleculte ni de croyance, et même en dehors de toute croyance et de tout culte.
LA RÈYOLGTIOX DE DEMAIX « Un seul dieu tu adoreras et serviras parfaitement » : tel eRt le précepte fonclamental de la morale chrétienne. Or, ce précept<', l'antiquité païenne l'ignora; le catholicisme du ::\Ioyen-Agc <'t surtout le catholicisme moderne, s'ils ont inscrit cette formule en tête de leur doctrine, en fait l'ont singulièrement violi•e. Qu'est-ce donc, en effet, que le Mystère de la 8ainte-Trinité, la multiplication ùes cultes spéciaux envers les vierges it miracles et envers les saints locaux ou nationaux, sinon un retour plus ou moins conscient vers le paganisme, c'est-à-dire ver:; l'adoration <l'un plus ou moins grand nombre de divinités concurrentcH, ou présidant chacune à un départem.ent particulier du céleste pouvoir? Alors que le principe de morale humaine : « Xe fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pa~ qui te ff1t fait » tend à rallier les hommes sous un même régime de justice et d'égalité, le principe <le morale religieuse : « Un seul dieu tu adoreras », n'a jamais réussi qu'à diviser les sociétés et les individus, à foment<'r les schismes et les hérésies, it al! mner les guerre::; et les inquisitions, it entraver, en un mot, le mou vument des peuples ver,; l'unité intellectuelle, morale, et par suite matérielle. De là, deux morales dans toute religion : L'une, essentiellement humaine et sociale, qui ne concerne que les rapports, les relations des hommes ,·ivant dans une même société, dans un même milieu de civilisation; l'autre, essentiell<'- ment théologique et individualiste, concernant principalement les !"apports, les relations de chaque homme avec le ou les dieux qu'il adore : la première, se développant et se modifiant selon les développements et les modifications mêmes des conditions intdlectuelles, économiques, politiques des sociétés, ({Ui entraînent des modifications correspondantes dans le régime domestique et dans le régime public auxquels chaque homme est soumis; - l'autre immuable, puisque l'homme a beau changer, la divinité à laquelle il s'adresse ne change pas, et par conséquent ses devoir,; envers elle ne peuvent varier. Tant que ces deux morales restent confondues, ou du moins unies sans trop de difficultés, la religion gouverne seule, et il semble que toute morale émane d'elle. Pendant le temps, plus ou moins long, où l'harmonie est complète entre les croyances religieuses et les connaissances positives, la société, et chacun des hommes qui la composent, goûtent les douceurs et bénéficient des avantages ù'un équilibre mental et moral parfait. Les pensées sont d'accord avec les sentiments, et règlent les actes. Il y a unité dans la vie industrielle et la vie collective. A ce point de vue, les religions, en leur époque de pleine in-
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