LA REVUE SOCIALISTE XVI
LA REVUE SOCIALIS RÉDACTEUERNCHEF: BENOIT MALON TOME XVI (Juillet:-Déceinbre 1802) PARIS LIBRAIRIE DE LA « REVUE SOCIALISTE » 10 - Rue Chabanais - 10 1s a 2
LE NOUVEAU :MYSTICIS?IIE 5 LE NOUVEAMUYSTICISME D'APRÈS UN LIVRE RÉCENT (1). M. Paulhan, déjà connu par une Physiologie de l'esprit, une étude -originale sur les phénomèr:es affectifs et une œuvre plus considérable sur l'activité mentale et les éléments de l'esprit, vient de faire paraitre un nouvel ouvrage, le Nouveau Mysticisme, dont la lecture nous a suggéré quelques réflexions. << Nous assistons, dit-il, à la formation d'un esprit nouveau, j'entends d'une nouvelle manière générale de considérer l'homme et le monde, d'un ensemble logique d'idées, de croyances et de sentiments, et cet esprit, qui est loin d'avoir encore sa forme définitive, parait •devoir différer notamment de celui qui l'a précédé, et même lui être, à cèrtains égards, exactement opposé. » La mentalité présente est-elle -chose si nouvelle qu'on le dit? Elle est, à nos yeux, une forme développée de l'évolution qui s'accomplit depuis environ cent ans. Ce •désarroi des intelligences, des cœurs et des volontés est la résultante fatale de mouvements politiques, sociaux, , économiques, philosophiques, religieux, etc., où la génération contemporaine est en appa- -rence sans orientation, parce que, le plus souvent, elle n'en saisit pas ou ne veut pas en saisir la portée. L'anarchie intellectuelle et morale <lu jour, conséquence logique de bouleversements de toutes sortes dans le domaine de l'action et de la pensée, fille légitime de révolutions <liverses qui ont tout renversé ou ébranlé, sans assurer de rénovation <léfinitive, dure depuis un siècle. Elle était aussi grande après la Révolution et l'Empire. Mais il y avait encore alors un enthousiasme que la critique, l'analyse et la science ont singulièrement calmé. Ce qu·a •été cette génération qui a brillé pendant la· première moitié du siècle, on le sait. Elle a été en proie aux mêmes douleurs, aux mêmes ten- (t) le Nom1eau Mysticisme,, pa~ P,.,P,MJ.L){AN. - Paris, ALCAN, 2 fr • .50 •.
6 LA REVUE SOCIALISTE dances mystiques, aux mêmes désirs de revenir aux anciennes. croyances, si fortement atteintes par le rire de Voltaire et la tourmente de 93. ~1elques-uns ont été animés du même amour du mal, avec moins de cynisme peut-être, mais avec plus de souffrance. Si l'on a été pénétré d'un moins vaste sentiment de pitié pour la détresse universelle, on a eu une impression singulièrement vive et sincère de la misère individuelle, qui se traduit par << le sanglot désespéré du désir impuissant. » (G. SAND.- Lelia). Le XVIl1°siècle a fortement ébranlé l'ancien régime. La Révolution balaye ce qu'elle peut du vieux monde, entreprend une réorganisation politique et sociale. La guerre étrangère, la guerre civile, les. divisions intestines qui dévorent les partis, les égoïsmes en lutte ne permettent pas d'accomplir la tâche. La Bourgeoisie fait banqueroute à la mission qu'elle s'est imposée de fonder la Société nouvelle sur les bases du droit et de la justice. Mission délicate, dont la révolution industrielle et économique augmente la difficulté. Dans l'énervement moral du Directoire, on oublie la tradition de 89 et de 92. Les quelques rares survivants des grands hommes de cette époque soni impitoyablement sacrifiés. Le despotisme militaire du premier Empire arrête encore la réorganisation pqlitique et sociale. li plie la France à un régime qu'elle accepte, parce que la victoire l'enivre. Il épouvante au dehors bien des couronnes, éveille chez les peuples de l'Europe les idées d'indépendance, mais en France opprime la pensée. Dans cette littérature de convention, écho du byzantisme le plus plat, parmi tant d'écrivains, Delille, Fontanes, Castel, Esménard, Aimé Martin, Luce de Lancival, Parseval de Grandmaison, Campenon, Baour Lormian, Jouy, Raynouard, Ducis, Ecouchard Lebrun, Picard, Collin d'Harleville, Andrieux, Duval, Etienne, Lemercier (j'en passe, et des pires !), Beaumarchais, Diderot. Rousseau, Voltaire, ne trouvent pas un successeur. M. J. Chénier est à peu près le seul qui ose dénoncer les abus du pouvoir absolu. Encore son 1ïbère ne fut-il joué qu'après sa mort. La résistance des idéologues est à peu près sans effet ; celle de De Bonald, De Maistre, Châteaubriand, Mm•de Staël, trop favorable à une réaction. L'art et la science semblent aussi disciplinés dans quelques-uns de leurs plus illustres représentants. Le Tiers, satisfait, avait, disons-nous, abdiqué son rôle de rédempteur du monde. La chute de cet empire, qui avait comme étourdi la France, par l'éclat de ses victoires, amène un terrible réveil. Maintenant que la catastrophe a plongé dans un repos forcé, on peut compter ses blessures. De tant d'efforts, de tant de maux, de tant de grandeur et de tant de gloire, que reste-t-il? Où est la terre promise à la conquête de laquelle on était parti à travers les ruines? Alfred de Musset, dans sa Co11fessiond'un enfant du siècle, caractérise très bien l'état des. esprits à cette époque : << Trois éléments partageaient alors la vie qui s'offrait aux jeunes gens : derrière eux, un passé à jamais détruit,
LE NOUVEAU i\IYSTICIS:\IE 7 s'agitant encore sous ses ruines, avec tous les fossiles de l'absolutisme; devant eux; l'œuvre d'un immense horizon, les premières clartés de l'avenir; et entre ces deux mondes quelque chose de semblable à l'Océan qui sépare le vieux continent de la jeune Amérique, je ne sais quoi de vague et de flottant, une mer houleuse et pleine de naufrages, traversée de temps en temps par quelque blanche voile ou par quelque navire soufflant une lourde vapeur, le siècle présent, en un mot, qui sépare le passé de l'avenir, qui n'est ni l'un ni l'autre. et qui ressemble à tous les deux à la fois, et où l'on ne sait, à chaque pas que l'on.fait, si l'on marche sur une semence ou sur un débris. » Alors apparait ce qu'on a appelé la ·maladie du siècle, un dégoùt, une inquiétude semblable à celle qui agita les hommes, il y a dix-huit siècles, au moment où s'écroulait le bas-empire romain, quand la révolution chrétienne ne faisait que commencer. Du passé, malgré de mélancoliques regrets, on n'en veut plus. Tout effort pour le rétablir provoque, chez la plupart, des cris Je révolte. Aussi bien la foi des adorateurs des vieux autels n'est-elle pas bien profonde et leur reliogiosité factice cache-t-elle mal la plaie. Le présent mécontente. On aspire douloureusement vers un avenir de bonheur et d'amour qu'on n'entrevoit que vaguement comme dans un rêve. Alors, dans leur désespoir, << les uns déclarent la guerre à cette société qu'ils détestent ou la violentent pour en devenir les maitres, les autres se laissent emporter dans le tourbillon des satisfactions sensuelles, les plus nombreux, énervés, malades. sans énergie, se nourrissent de leur supplice. » (TAINE). Les penseurs étrangers qui, assistant à cet écroulement d'un monde, avaient. par avance, ressenti toutes les angoisses qui allaient bientôt remplir l'univers, Burns, Shalley, Byron, Coleridge, Gœthe, Schiller, Foscolo, Monti, etc., exprimaient dtjà cet état de révolte niveleuse et d'anarchie intellectuelle et morale, qui bafoue parfois toutes les croyances, toutes les aspirations, et qui va revivre dans notre littérature, assombrie même jusqu'au délire de Mathurin et d'Hoffmann. jusqu'à la folie de Musans. Même pessimisme railleur, insurgé, attendri, seulement moins actif. Même compàtissance sur l'homme, parfois sur l'humanité. Mais de ce dernier point de vue, l'amertume est moins vaste, parce qu'on parait ne pas être encore descendu jusque dans les derniers cercles de l'enfer social. Même recherche des problèmes obscurs et troublants qui déconcertent la connaissance. Mêmes tendances religieuses, même besoin moral de chercher quelque part un appui. Dites,.moi, s'écrie Michelet, où s'est-il élevé un nouvel autel? Mais de nos jours l'esprit scientifique a modifié la nature de l'effusion sentimentale. D'autre part la pitié et le sentiment de la justice ont grandi. Notre littérature porte alors<< le signe de deux destinées, d'un monde qui s'est englouti et d'un monde qui ne surgit pas encore. » (Pierre Leroux). Mais, après être montés•jusqu'à la région des nuages, on croit qu'il n'y a pas de route parce qu'on n'en a pas trouvé. Les uns
8 LA REVUE SOCIALISTE :alors s'en vont par delà !'Océan chercher la terre nouvelle. Les autres, saisis d'un malaise inexprimable, lisent avec fièvre Gœthe et Byron et continuent le chant douloureux que la mort de l'un et de l'autre avait interrompue. C'est que ces sentiments répondent à merveille au vide de leur âme, à leur désespérance. Le concert de leur lamentation remplit toute la première moitié du siècle. << Ils disent le bonheur impossible, la vérité inaccessible, la société mal faite et l'homme avorté ou gâté ..... Blessés tous par la grandeur de leurs facultés et l'intempérance de leurs désirs, ceux-ci s'éteignent dans la stupeur ou l'ivresse, ceux-là usés par le plaisir ou le travail, d'autres finissent par la folie ou le suicide, quelques rares portent leur plaie saignante jusqu'à la vieillesse. » (Taine). Et pourtant aucune génération n'a vu naître tant de théories sociales, politiques et religieuses, tant d'apôtres entourés de disciples si nombreux, si enthousiastes, si fanatiques! Mais tous ces éléments, d'où surgira le monde nouveau, trop confus alors ne peuvent satisfaire l'ardente soif de repos et de bonheur dont cette époque est avide. René avait cru voir les mondes emportés par la fatalité et avait conclu en sceptique un douloureux Essais de révolutions. Il était allé vivre de sa grande mélancolie dans les solitudes del' Amérique et à son retour avait écrit A tala, René, où il est plus question de la désolation du siècle. du vide de l'âme que des sauvages du Nouveau-Continent. Lamartine élève la voix vers une puissance vague et inexpliquée, met la main à l'œuvre politique et meurt dans une tristesse bien voisine du dégoût. Les livres s'accumulent. Tous, à part quelques exceptions, ont cette couleur sombre. Benjamin Constant dans Adolphe, Sénancourdans Obermann ,Sainte-Beuve dans}osepb~elorme ,G. Sand dans Lélia, Jacques, etc .. Brizeux, Laprade, Antony Deschamps, Moreau,Gauthier, tant d'autres dépeignent les souffrances du présent. Tous sont des désespérés, dont les éclairs de gaieté ne font quïlluminer une âme sombre, montrer plus à nu la blessure qu'ils voudraient parfois en vain cacher. Rares sont ceux qui ont su se résoudre à cette résignation scientifique qui est devenue propre à quelques, penseurs actuels. Rares aussi ceux qui ont gardé dans l'avenir une foi inébranlable. Encore ont-ils été plus d'une fois visités par l'esprit qui anime cette littérature malade. S'ils ont chanté, comme Delavigne, Béranger. Pierre Dupont, Victor Hugo, etc., I'espérânce et le progrès, raillé l'esprit de réaction et d'intolérance, la douleur a par instant fait gémir les cordes de leur lyre. Le Vagabond de Béranger est l'ancètre de Jean Misère. Le plus grand de tous a sondé bien des abimes de misères, dénoncé bien des fatalités, écrit le ~emier jour d'un condamné, D'(_otre- ~a,11e, les élvfisérables,Mélancholia, etc. Barbier chante la plainte poignante du Lazare anglais. Le Frank d'Alfred de Musset parle comme le Karl Moor de Schiller. L'instinct de révolte qui animera les plus belles œu vres de Leconte de Lisle, le sentiment pénétrant de la « peine universelle » qui est au fond de toute la poésie de Sully Prudhomme,
LE NOUVEAU MYSTICIS:\lE 9 toutes ces émotions ne sont pas nouvelles. Une femme, Mme Achkermann, lancera ;rnssi des anathèmes qui ne seront pas nouveaux. Ils se traduiront chez Richepin en Blasphèmes déjà entendus, mais dans une langue qui n'était pas consciemment violente jusqu'à la brutalité. L'amour du mal n'est même pas un fruit de culture nouvelle. Baudelaire l'avait analysé avec force. Le XVlll0 siècle avait élevé des autels à la nature. Et de Vigny dit à Eva: • Ne me laisse jamais seul avec la nature, Car je la connais trop pour n'en avoir pas peur. Et la nature parle au poète : On me dit une mère et je suis une tombe. Le culte de la grande consolatrice que Guyau appellera une grande indifférente, une nourrice mercenaire, n'a pas été de longue durée. Darwin bientôt nous fera l'histoire de ce « monstre toujours dévorant et toujours affamé. » (Gœt!le, Werther). - L\!s esprits les plus positifs finissent même par être dévoyés. Comte et de Biron, par exemple, aboutissent au mysticisme; Ampère éprouve parfois les angoisses d'un Pascal ; Jouffroy est obsédé par la mélancolie. L'anarchie économique, entrevue par Stliman, Fourier, Sismondi, Burat, etc., l'anarchie politique constamment entretenue par la lutte des partis font déjà surgir ces révoltés qui, dans ces 'dernières années du siècle, s'acharne à hâter cette agonie d'une société, cette fin d'un monde. « Ce qui manque :;urtout à ce siècle, disait Mme de Staël, il y a plus de cinquante ans, c'est le respect. Le mot n'a jamais été plus vrai que de nos jours. L'audace de l'analyse scientifique, relieuse, morale, sociale, etc., a eu ce résultat de battre en brèche la tradition dans tous les domaines, de déterminer cette anarchie intellectuelle et morale qu'analyse M. Paulhan, où sombrent toutes les croyances et tous les sentiments qui jusqu'ici avaient donné à l'humanité l'orientation de sa conduite. Mensonges conventionnels, dit-on. M. Paulhan montre très bien l'influence exercée par la philosophie naturelle de Darwin, l'exégèse de Renan, la critique de Taine, de Sainte-Beuve et de Littré. Cette influence se traduit soit dans le roman par une tentative réaliste de représenter la vie telle qu'elle est avec ou sans colère contre sa platitude écœurante, soit au théâtre par des thèses brutales, ou un scepticisme railleur, un cynisme froid qui se dégage des admirations imposées, attaque de front toutes les idées, tous les sentiments qui inspirent la civilisation contemporaine. Dans ces derniers temps, et c'est un point que M. Paulhan a oublié de signaler, il a pris à partie sur le terrain de l'action et de la pensée les deux idoles auxquelles on n'avait point encore trop touché jusqu'à ce jour, la Justice et la Patrie et ses incarnations, le Juge et le Soldat. Ces deux autres souverains d'un empire qui s'écroule voient le prestige.séculaire de leur royauté profondément amoindri. Le pessimisme métaphysique des Schopenhauer
10 LA REVUE SOCIALISTE et des Hartmann, la nouvelle philosophie médicale n'ont pas peu contribué à activer la dissolution sociale. Les terribles désastres accumulés. par les compétitions meurtrières des égoïsmes en lutte, l'inertie de pouvoirs qui •n'ont point su ou point voulu prévenir l'anarchie régnante ont d'autre part suscité, à côté de plaintes poignantes, ces revendications écrites ou armées contre lesquelles la société contemporaine se sent de plus en plus i~r,uissante. La révolte est partout. Elle éclate jusque dans cet amour du mal, qui est si finement analysé par M. Paulhan et qui est la négation radicale de toute entrave, l'affirmation absolue de l'indépendance pleine et entière. Nous ne soutenons pas l'excellence de toutes ces manifestations platoniques ou réelles dela révolte. Mais elles sont un symptôme significatif; ellt!s démontrent éloquemment qu'il y a quelque chose de vicié dans l'organisme social. N'oublions pas non plus que ce sont les révoltés de tout ordre (et l' espri~ de révolte est multiforme) qui ont fait évoluer le monde. Tout progrès, disait Bakounine, est une négation. Cette négation ne se réalise que par l'a~tion de la révolte contre les idées, les mœurs, les institutions. existantes. Laisser faire aurait été éterniser le sfatn quo. Nous ne serions point encore sortis de la sauvagerie propre nos à ancêtres des temps. tertiaires. La critique, dont l'esprit de révolte n'est qu'une expression plus énergique, n'entame sérieusement que les œuvres qui ne sont pas. viables. Si donc l'anarchie actuelle pénètre si profondément toute la civilisation contemporaine, c'est que cette civilisation est avortée ou gâtée. Au reste la mentalité contemporaine n'est pas toute négative. Le fait de se révolter contre une situation donnée implique une tendance vers un état qu'on juge meilleur. Cet état est une représentation qui donne l'impulsion à l'esprit nouveau. O!.telleest la tendance de l'esprit nouveau? M. Paulhan parle de l'empire exercé par le spiritisme, la théosophie et conclut à la renaissance du mysticisme. li cite des œuvres qui .en portent l'empreinte. Mais il y a, et M. Paulhan le constate d'ailleurs, chez les· plus grands de ceux qui représentent cette manifestation nouvelle de la pensée humaine une idée qui, à notre avis, domine l'élan mystique et qui s'imprime par la religion de la douleur, le sentiment de la liberté, du droit, de la justice, de la solidarité humaine à tous les degrés, scientifiquement fondée ou non, qu'elle se réclame de la fatalité des lois historiques ou qu'elle sorte du cœur, cette vision faite du réel et d'idéal. d'une humanité à tous égards. heureuse inspire la génération contemporaine au moins dans la personne de ses initiateurs. Elle explique aussi les rapides progrès que fait le socialisme dans toutes les classes d'une société, en quête d'un monde nouveau, où la liberté ne soit plus un mot, l'égalité une illusion, la fraternité un mensonge. UN PROFESSEUR. I
I LES ORIGINES DU SOCIALIS:\IE ALLEMAND 11 LES ORIGINDEUSSOCIALISAMLELEMAND (Suite) DE L'ETAT CHEZ KANT ET FICHTE (1).' Les philosophes allemànds, con1me Kant, Fichte, qui ont vécu et écrit à la fin du XVIIIe siècle se ,sont efforcés de concilier deux cités idéales pour ainsi dire contradictoires, dont l'une dérivait de la philosophie française; et l'autre de la monarchie prussienne elle-même. En effet presqne tou~ les Français en ce siècle. exaltaient et défendaient les droits et la liberté de chaque homme contre la puissance et la tyrannie de l'Etat. Pas de société légitime et équitable qui ne soit formée par la libre volonté de chaque individu, et dans laquelle cette liberté ne resterait pas in lacte et intégrale, même après le pacte social. La Révolution française voulut réintégrer chaque citoyen, chaque homme dans sa liberté propre et personnelle. A la vérité J .-J. Rousseau constitue bien par le libre consentement des volontés libres un nouvel ordre civil très vigoureux. Mais l'Etat n'y trouve pas sa force en lui-même; il la puise dans les volontés libres qui &esont réunies et qui ont communiqué et délégué une certaine part de leur puissance. En parcourant l'Histcire de France, l'on est étonné de cette éternelle suspicion contre l'Etat. En effet dès l'origine, en France. l'Etat et la monarchie eurent un fondement qua.si mysti- (1) Dans ce chapitre l\f. Jaurès a principalement commenté le septième volume de l'édition des œuvres complétes d'Emmanuel Kant: La Science du Droit-:-- et les Considé1•atio1is de Fichte sur la Révolution française.
12 LA REVUE SOCIALISTE -que. Lors de l'établissement de la dernière race royale, lorsque le premier Capet monta sur le trône, l'autorité de la religion ~hrétienne était encore pleine et entière; tontes les intelligences étaient tournées du côté de l'Eglise, toutes les espérances du côté du ciel. Tous croyaient sincèrement et fermement aux choses extra-naturelles. Aussi les rois apparaissaient-ils comme des délégués, des instruments de Dieu. C'est de Dieu qu'ils avaient reçu le pouvoir royal; c'est pour Dieu qu'ils devaient l'exercer. Et comme les rois empruntaient au Ciel, pour se l'approprier, cette énorme autorité presque divine, ils se conciliaient l'affectueuse vénération des hommes par de grands égards pour les faibles et les humbles. De là cette dévotion envers le roi Louis IX à la fois pieux et juste. De là, mème au XVIIe siècle, lorsque déjà le poids de la monarchie absolue commençait à paraitre plus lourd au peuple et qne les splendeurs de la gloire de Louis-le-Grand ne masquaient plus suffisamment les misères populaires, l'évêque Bossuet définissait encore le roi comme Dieu lui-même sur cette terre. Cependant, de temps à autre, dès le XV• siècle, des idées nouvelles étaient venues saper les fondements mystiques de la monarchie. Ce fut d'abord la résurrection des lettres latines et grecques, c'est-à-dire l'antiquité elle-même se réveillant d'un long sommeil. Comme cette antiquité avait voulu expliquer le monde par la raison et fonder les états sur la liberté, le supranaturel se dissipait sous un souffle plus libéral, plus humain, de mème que les nuages se dispersent sous un vent vif. Ensuite la Réforme ébranlant l'Eglise elle-même frappait et troublait du mème coup la monarchie de droit divin qui s'appuyait sur 'l'Eglise. Et comme tout chrétien était désormais aussi près de la Divinité que le prêtre ou le roi et même plus proche s'il cherchait à plaire à Dieu, il n'existait plus dan~ la société égalitaire des chrétiens de région élevée pour les rois où la majesté de Dieu se cornplaisait de préférence. Enfin, lorsque la philosophie française du XVIIIe siècle commença ses analyses et ses investigations et entreprit de remonter jusqu'aux éléments et origines de toutes choses, lorsq1,e la figure elle-mème du Christ décrut et disparut dans la médiocrité humaine, la base mystique de la monarchie et de l'Etat fut arrachée jusqu'aux racines. Et parce que l'Etat et la monarchie avaient paru mêlés aux 8uperstitions abolies, la monarchie eilemême s'évanouissait comme une superstition. :Enmême temps la royauté, qui parfois avait protégé les humbles et les faibles contre la violence et les rapines des nobles, opprimait à présent et blessait de toutes façons ces misé-
LES ORIGINES DU SOCIALIS).lE ALLEMAND 13 rables pour la satisfaction de ses appétits etde ses dérèglements;- de la sorte elle semblait n'avoir abattu les petits brigands et tyranneaux de la noblesse qu'afin cle demeurer le seul grand brigand, le seu1 grand tyran. Ainsi la monarchie absolue offusquat concurremment la raison, la liberté et les intérêts des. citoyens. De là surtout les revendications des philosophes, en faveur de la liberté individuelle de chaque citoyen, à la fois contre la monarchie et contre l'Etat si longtemps confondu avec la royauté; de là leur résolution à brisèr indistinctement toutes. les entraves apportées par l'Etat à la liberté de l'homme et du citoyen. En Allemagne, au contraire, l'origine récente de la royauté lui permettait de se ~onformer aux exigences des temps nouveaux, de se plier pour ainsi dire à la nouvelle mentalité des. hommes. L'électeur de Prusse étant devenu roi dans les premières années du XVIU• siècle, les rois de Prusse ne pouvaient,. comme ceux de France, invoquer l'autorité presque fternelle des siècles et se forger d'après d'obscures et antiques origines une puissance mystique et surnaturelle. Le roi de Prusse était un roi nouveau, dans le même sens que l'on dit un homme nouveau. Et, après avoir embrassé la Réforme, il ne pouvait plus recevoirde l'Eglise une autorité divine; c'était un roi nouveau et entiorement laïque. Frédéric II était assez philosophe, non seulement pour con-- venir de sa royauté nouvelle, mais encore pour s'en enorgueillir. Souvent dans ses écrits il vante les bommes nouveaux et ne reconnaît d'autre différence entre les hommes que celles du talent et de la vertu. Et lorsqu'il décrit toutes les cours royales de l'Europe de son· temps et leurs souverains vaniteux et orgueilleux et comme étouflés par les prêtres et les moines, « laissons, s'écrie-t-11, tous ces histrions, ces bouffons, tantôt vètus de pourpre, tantôt portant la mitre. >> Quel est donc le fondemP-nt, quel est le titre légal de la nouvelle monarchie prussienne? Un seul, à savoir qu'elle rapporte tout au bien public, qu'elle rassemble et concentre les forces dispersées et disséminées des citoyens. - Le droit de l'Etat consiste en ceci: de plusieurs volontés faibles faire une volonté forte; le droit de la monarchie repose sur la confusion d'un roi avec l'E~at. - L'anarchie est ce que Frédéric déteste et méprise le plus. Or l'anarchie se découvre même sous des apparences monarchistes, lorsqu'en France Louis X.Vne gouverne pas par lui-même, et ne réunit même pas tous ses minis-- tres en conseil directorial, lorsque chaque ministre est livré à ses propres inspirations, - lorsque la légèreté ou le h&sardpré-
14 LA REVUE SOCIALISTE si<lent seuls au choix des ministres, lesquels no sont souvent pas plus compétents dans leurs services qu'un avocat qui serait chargé de la gestion des choses militaires. Quant aux discours et aux assemblées de délégués représentant plus ou moins réellement la volonté des citoyens, qu'était-ce autre chose que l'organisation d'une anarchique et imbécile comédie? A quoi servaient à l'Allemagne ses diètes? A la vérité les députés parlaient mais ils ne faisaient rien et ressemblaient à des« chiens aboyant vers la lune>>. En France, depuis l'année 1614, le peuple n'avait plus été :appelé dans ses comices, et, en présence de la domination royale, du luxe de la conr, et des dilapidations des finances publiques, toute la nation n'attendait plus le rétablissement normal des .affaires et de la liberté que de la convocation des délégués du peuple tout entier. De là chez les Français ce respect <luparlementarisme. Dans l'Allemagne, au contraire, arbitrairement sémiettée en d'innombrables petits états appartenant parfois iL des rois étrangers, quo pouvaient représenter les diètes, si ce n'est cette funeste division, cette anarchique dérision d'une patrie commune? Le salut n'était donc pas espéré d'une nation nux sentiments si épars, si dispersés, mais bien d'une monar- -chie qui adjoindrait les autres principautés à son unité fortement constituée. Cette opposition de la France et de l'Allemagne au sujet de l'Etat apparait lumineusement dans un excellent livre s11r la monarchie prussienne écrit par Mirabeau et livré à la publicité l'année qui précéda la Révolution française. Sous le roi Fré- ·déric l'Etat s'ingérait dans toutes los affaires aussi Lien économiques que politiques; le roi lui-même était un grand propriétaire. et ses domaines étaient affermés pour six ans. N'était-cc pas là une première image du collectivisme agraire? Le roi 110 se contentait pas de proposer: il imposait souvent aux :iutres propriétaires certains modes de culture, de labourage et d'ensemencement; il ne conférait ni terres ni bénéfices, sans faire promettre l'adoption du modo des cultures royales. L'Etat était industriel, administrateur dos mines, et même filateur dans un grand édifice appelé « Lagerhau:s ». - Lorsqu'une i ndLJstrie privée périclitait, le roi la nationalisait aussitot, et, comme le <lit Mirabeau, les entrepreneurs devenaient des ·employés. Le monopole de plusieurs commerces, de grains, de pois- -sons, était concédé à des sociétés qui en partageaient le bénéfice avec le roi, c'est-à-dire avec l'Etat. Ainsi Frédéric a pour ainsi <lire tracé le premier une esquisse du collectivisme agraire et
LES ORIGINES DU SOCIALIS)lE ALLE)IAND 15 industriel. Mirabeau au contraire, en digne partisan de la liberté économique aussi bien que politique, signale les écarts de l'Etat prussien en dehurs de ses bornes légitimes. L'Etat a seulement deux devoirs: il doit protéger les citoyens contre toute violence étrangère et maintenir au-dedans la justice et la sécurité. Quant à ce qui touche l'agriculture, le commerce, l'industrie, bien mieux l'instruction civique cela est uniquement dn ressort individuel de chaque citoyen, et non pas de l'Etat. Chaque citoyen est plus à même de connaitre ses intérêts que l'Etat qui voit et dirige tout de loin d'une façon générale et confuse. Lorsque l'Etat s'efforce de favoriser les intérêts particuliers, il opprime et étouffe, comme un hercule qui de son bras puissant voudrait retirer un grain de P,Oussièred'une fleur. Cependant, a.près qne ce souffle de liberté politique et économique eût imprégné les premières années de la Révolution française et comme rempli les poumons des philosophes allemands Kant et Fichte, ceux-ci, en présence des exemples contraires donnés par l'illustre Frédéric, s'éprirent à la fois de la liberté des citoyens et des droits de l'ELat, et s'efforcèrent de les concilier. Kant semble d"abord poser la liberté individuelle comme fondement du droit. Est libre l'homme qui doit et peut remplir sou devoir et obéir aux commandements de la loi morale. C'est par la liberté que tous les hommes sont égaux entr'eux. C'est la liberté et le devoir qui différencient les hommes des choses et constituent leur personnalité; donc personne ne doit pouvoir se servir de son prochain comme d'une chose; l'homme n'est pas nn instrument, mais sa propre fin. - Même dans la société civile, cela seulement sera conforme au droit et à l'équité, qui laissera. intacte la liberté de chacun. Mais lorsque plusieurs hommes forment une société, il n'est pas pern1is à tous de tout taire; il est nécrssaire de règlementer la liberté de tous, mais rien ne peut rétrécir la liberté d'un citoyen, si ce n'est le droit équivalent à la même liberté des autres citoyens. « Est donc juste l'action qui laisse subsister toutes les libertés dans une règle universelle. n Telle est l'origine ou plutôtl'essence même du droit. Pour tout ce qui regarde le droit public et le droit de l'Etat, aucune loi ne peut être imposée à un citoyen, si cc n'est avec son propre consentement. Tout le peuple légiférant sur tout le peuple, fait seul une loi juste. « Le pacte est social>>, << originel est le contrat>>, desquels émanent les lois légitimes. Puisque la République est cette forme de gouvernement qui appelle sans cesse tous les citoyens à la confection des lois par l'intermédiaire de délégués, la République est le droit entier et
16 LA REVUE SOCIALISTE absolu. En elle le contrat primitif et le pacte social acquièrent leur maximum de force et de puissance effective. Par elle « l'état de nature» disparait absolument; il est déraciné. ParellE>seulement les nations pourront, comme tous les citoyens, sortir de l'état de nature dans lequel elles sont encore plongées, même en temps de paix, parce qu'en faveur de cette paix il n'existe ni règle, ni sanction universellement acceptées. Lorsque toutes les nations seront parvenues à la forme républicaine et que ces républiques se seront fédérées entr'elles par une alliance éternelle, alors seulement luira la paix universelle. En lisant et en méditant Kant, on le prendrait presque pour un philosophe français plein de l'esprit révolutionnaire et se fiant uniquement à la liberté. Mais voilà.que réapparait le type de l'Etat qui répugne le plns ù la philosophie française. Le contrat constitutif de l'Elat existe dans la raison, mois non dans le temps. Ils se méprennent ceux qui se moquent du contrat primitif, dont a di serté Rous~eau,comme si Rousseau avait ditqu'il fut un époque où les hommes abandonnant rétat de nature élaborèrent et conclurent un pacte social. Théoriquement mais non historiquement le contrat est à l'origine de l'Etat. En effet aucun homme n·a pu aliéner une parcelle de sa liberté naturelle, si ce n'est par un quasi assentiment tacite. D'où résulte la conséquence que tous les pouvoirs, par cela même qu'ils existent, s'appuient sur la hase dissimulée du contrat. - Lorsque les Français mettent volontiers en regard le droit et le fait, et qu'ils s'efforcent, même au prix de changements violents, de conformer les faits et les choses 1:1. un certain idéal de droit parfait, Kant reconnait dans le fait lui-même, parce qn'il est un fait, une certaine forme de droit. Il n·est aucun pouvoir sur tHrc, quel qu'il soit, qui ne découle du peuple comme de sa source naturelle; par conséquent tout pouvoir, quel qu'il soit, est lé~itime par certains cotés. Quand plus tard Hegel dira: Tout ce qui est réel est rationnel, tout ce qui est rationnel est réel; il ne diffère pas autant du grand et noble Kant, que pourraient le faire croire les premières apparences. C'est pourquoi la rébellion contre les pouvoirs existants est toujours et partout un crime. Puisque matériellement et moralement la puissance dirigeante tire en quelque sorte son origine du peuple,c'est-à-dire du pouvoir législatif, cette puissance dirigeante est le peuple lui-même; donc lorsque le peuple s'insurge contr'elle, il s'attaque et sr détruit lui-même par une horrible contradiction; toute rébellion est comparable à un suiciùe. Quand les peuples mettent à mort leur roi, qu'il
LES ORIGINES DU SOCIALISME ALLK\IA.ND 17 s'appelle Charles ou Louis, l'intelligence est frappée d'un certain effroi sacré, comme par un crime contre-nature. De tels crimes peuvent seulement s'expliquer d'une façon: Les hommes de désordre cràignent d'être eux-mêmes livrés au supplice par le roi qu'ils n'auraient pas tué.La conscience frémirait moins d'horreur, si ces scélérats massacraient le roi, comme un chien, sans aucun jugement. Mais l'institution d'un tribnnal où le peuple juge le roi, c·est-à-direoù la volonté du peuple juge la volonté du peuple, cela est en vérité une monstruosité. Tel est cet abime de crimes et de contradictions qu'il apparaît à ses scrutateurs de plus en plus profond et insondable. Par ces propositions (l'auteur leur applique le déterminatif méprisant « istis »), l'on a maintenant une suffisante aperception de la majesté et de la force accordée par Kant à l'Etat lui-même, en tant qu'Etat. La vraie puissance supérieure réside moins dans l'addition, l'assemblage, la juxtaposition des volontés inviduelles que dans une certaine volonté populaire intime et rationnelle. La recherche de freins et de précautions contre le pou rnir souverain est ridicule. En effet, le peuple ne peut être scindé en deux puissances suprêmes, dont l'une tienne l'autre en bride. Une et unique est la volonté du peuple : au reste, si le roi le veut, il franchira tout les obstacles qui lui auront été opposés: quant aux délégués, chargés de contenir le roi, comme ils en attendront toutes sortes d'avantages houorifiques ou matériels, soit pour eux-mêmes, soit pour leurs parents, ils deviendront les serviteurs de sa cour, et non ses gardiens. Quel que soit le suprême pouvoir dirigeant, il n'a pas reçu son droit à l'existence de lui-même, mais de l'Etat. Or, celui qui tire son origine rationnelle et non historique du peuple, n'est pas soumis au peuple. Cependant l'Etat n'est pas éternellement enchainé à ses institutioqs qui doivent être fondées sur le soulagement des pauvres ou sur la liberté des harangues. En effet, aucune in,titution n'a pu fonctionner sans le consentement tacite de l'Etat. Lorsque l'Etat estime surannée, telle ou telle façon de comprendre le gouvernement ou la constitution, et juge possible l'accomplissement de son but par d'autres institutions, il peut les changer ou en adopter de nouvelles. - Puisque tel est, d'après Kant, le pouvoir et le droit de l'Etat, il n'est pas besoin qu'il soit expressément d'accord avec le socialisme; il l'a certainement favorisé. En effet, si l'Etat estime que les conditions et les modes d'acq uisition des richesses ne conviennent plus ou ne sont plus en harmonie avec la nouvelle mentalité, avec la nouvelle situation économique, les richesses ne seront pas plus ét-ernelles que les institutions. L'Etat ne spoliera pas les propriétaires, mais ce qu'il avait 2
18 LA REVUE SOCIALISTE donné pour quelque temps, il le réclamera de nouveau comme sa propriété. Pour ce qui regarde directement la répartition des propriétés et des richesses, Kant semble tantôt s'éloigner, tantôt se rapprocher du socialisme. Il affirme que la liberté et l'égalité politique des hommes ne peuvent co-exister sans l'égalité économique. Si aucune loi n'empêche l'homme dénué de toute propriété d'acquérir et de posséder, l'égalité est absolue entre tous. Au contraire, le socialisme déclare qu'à défaut de la loi civile, la loi naturelle des choses empêchera les pauvres de parvenir à la moindre propriété, mème par le plus rude labeur. Ici Kant parait en désaccord avec le socialisme.Bien mieux, Kant accepte et reprend la distinction d'abord décrétée par les lt'>gislateurs de la Révolution entre les citoyens actifs et les citoyens passifs. Celui qni n'a pas de« selbstandigkeit », c'est-à-dire qui ne possède pas lui-mème de suffisants moyens d'existence ou ne les reçoit pas d'un autre homme, celui-là n'aura pas le droit de suffrage. Et par cela l'égalité n'est pas blessée, puisque la loi qni n'est pas faite par tous est la même pour tous, et aucun obstacle n'empêche le pauvre de pouvoir arriver un jour à se suffire à lui-même. Cette distinction entre citoyens actifs et passifs, bien qu'elle nous semble contraire à l'égalité, est en quelque façon conforme au socialisme. Car celui-ci proclame le néant de l'égalité politique et philosophique; cPlle-ci n'est qu'une dérision, à moins qu'une suffisante quantité de biens ne soit à la disposition de tous les citoyens. De plus, les citoyens les plus pauvres, même en possession du droit de suffrage, sont passifs ta1Jt que leur existence est subordonnée à une volonté étrangère. Kant enseigne que celui-lù. seulement ~st véritablement citoyen qui possède la liberté et l'égalité avec des moyens d'existence suffisants, de sorte que la devbe de l'Etat ne devrait pas être comme chez nous: « Liberté, Egalité, Fraternité, » mais « Liberté, Egalité, Propriété ». Comme les salariés d'aujourJ'hui ne sont pas complètement citoyens parce qu'ils nepossè- <lent ni un fond de terre Hi une industrie qui leur soit propr~, comme aujourd'hui d'innombrables ouvriers vivent sous la dépendance d'une volonté étrangère, si l'on veut rouvrir les portes de l'Etat à ces hommes, il faut les faire participer à la propriété, il faut leur assurer d'une façon quelconque l'existence indépendante. N'est-ce pas là du socialisme? Au surplus, la propriété elle-mPme d'apd;s Kant, ne provient pas de la propre volonté particulière de chaque individu. Tout homme peut sans aide aucune occuper une part de terre. Mais
• LES ORIGINES DU SOCIALISME ALLEMAND 19 ,occupation ne veut pas dire propriété.L'occupation peut être l'indice ou la condition physique ùe la propriété, maig elle n·est pas la propriété. - En effet, de quelle façon un homme peut-il pos- ·séder? Il n'y a aucun lien de droit entre un homme et une chose; donc il n'existe aucun droit individuel d'un homme -délerminé sur une chose déterminé. « Quand même un homme .serait seul sur la terre, il l'habiterait mais ne la possèderait pas.» Même l'objet que l'homme a façonné par son travail, il ne le possède pas légitimement. En effet, qui lui a concédé la substance de la chose travaillée par lui? Il n'éxiste d'autre d1·oitque eelui qui relie les hommes les uns aux autres ; le contrat originel qui est le fondement de l'Etat, est au même titre celui de la propriété. Une 11·abitationterrestre a été assignée à tous les hommes, et, comme il est impossible de vivre sans la terre, la communauté des terres a existé dès l'origine entre tous les hommes. Par là il ne faut pas entendre la communauté des premiers âges -chantée par les poètes, car r.elle-ci a réellement existé dans le temps; elle fut un fait, non un idéal. Il ne s'agit pas de la primitive communauté historique et temporaire, mais de la racine -originelle de la communauté rationnelle. - La naissance de la propriété individuelle est due à la cession faite par tous les hommes d'une part de terre à un individu, à la condition qu'en retour il abandonnat son droit sur les autres choses. Ainsi l"occupation et la mise en œuvre d'un fond de terre sont les conditions -de l'octroi de sa possession juridique par l'ensemble des hommes. Mais le droit de propriété en lui-même, comme l"Etat, procède -du contrat social. Combien nous sommes loin de cotte vulgaire théorie économique qui fonde le droit de propriété sur le travail. Si la propriété emprunte uniquement sa légitimité au pacte originel, au -contrat social, l'Etat, en qui vit éternellement et se retrempe le contrat social, n'aura-t-il pas le droit de prendre de nouvelles mesnres modifiant les conditions de la propriété? Ainsi, d'après .Kant, le chef de l'Etat a la propriété souveraine des fonds de terre (obereingethümcr des Bodens); il est le maitre du territoire, non pas pour s'en arroger la propriété privée, mais parce -qu'il est lui-môme la loi et qu'il représente le pacte d'après lequel sont réglées la divisiou et la distribution do la terre. Cependant tous les hommes ont un droit égal de participation à la posses- :sion de la terre, c'est-à-dire de la source et de la cause de toutes richesses. Et comme ce droit n'est pas un droit prescriptible, mais rationnel, origiuel, et pour ainsi dire ~terne!, est-ce que -chacun ne s'efforcera pas de convertir ce droit théorique etéven-
20 LA REVUE SOCIALISTE tuel en une participation ré0lle et immédiate? Par conséquent~ malgré son explication de l'homme tout entier par la liberté, malgré ses répugnances politiques à l'égard du socialisme, Kant. converge vers le socialisme dans ses théories philosophiques sur l"Etat et la propriété. Et il n'y a pas lieu de s'en étonner si l'on n·a pas oublié qu'il a défini la liberté, non pas comme un libre· arbitre désordonné, mais comme la raison même, le devoir luimême. De même que la liberté de conscience de chaque individu rPpose uniquement sur le devoir et la raison, et que la liberté elle-même ne se distingue pas de la règle de la liberté, de même les droits politiques et économiques de chaque citoyen ne se dis-- cE>rnentpas en dehors de l'Etat et du contrat social, qui est la loi normale. Donc lïr:dividnalisme et le socialisme ne s'opposent pas comme étant d'essence contradictoire, mais s'unissent et se concilient. Fichte m'apparait comme lïmage agrandie, amplifiée do E:ant. En effet, ce qui chez Kant se nomme «individualisme», peut se nommer« anarchie >> chez Fichte; et cc qui chez Kant peut s'appeler socialisme ou plutot germP. de socialisme', est explicitement nommé collectivisme chez Fichte. Enfin Kant a seulement concilié l'individualisme et le socialisme; Fichte concilia l'anarchie et le socialisme. Avec les mêmes sympathies que I(anl pour la Révolution franc;:aisc, Fichte de plus ne condamne pas comme lui la révolte contre les pouvoirs existants; bien au contraire il écrit nn livre pour justifier la Révolution française du crime de rébellion. Aucun ponvoir n·cst légitime en dehors du contrat originC'l. 01', un contrat no peut livrer un homme à un antre homme; donc il faut détruire les gouvernements et les pouvoirs qui assen-isscnt l'homme. Enfin l'on Ile peut concéùer des privilèges pour l't·tC'rnité. Si un jour il a été fait don à la noblesse de quelqnes droits extraordinaires, cc Gontrat n'a de valeur qu'à l'égard des contractants C'ux:-mêmes; il no peut ètre rejeté comme une clrnino sur leurs ùescendants, il ne peut ond1ainer leur volonté. Fichte dédaigne presque l'histoire. Celle-ci n'est pas, comme on l'a dit, la maitresse, l'éducatrice de la vie. Elle apprend cc qui est ou a été, jamais ce qui doit être. Si les peuples consultaient et suivaient les leçons de l'histoire, ils s'asserviraient aux: faits et aux choses, et n'obéiraient plus à la raison. Par cette appréciation de l'histoire Fichte se rapproche plus des philosophes français que des allemands. Non seulement l'histoirf> no peut enseigner do conduite, mais elle ne peut même pas donner· des conseils utiles. En efftt, lorsque la raison a bien pénéll'é un peuple ou un homme do ses devoirs, il suffit qu'il les accomplisse
LES ORIGINES DU SOCIALIS~!E ALLE~l.-\ND 21 -de n'importe quelle façon, pouvn que la justi~e ne soit pas blessée. Il se produit des événements nouveaux et presque sans -exemples. Aussi ne pouvons-nous pratiquement tirer du passé .aucune connaissance expérimentale pour le présent. La lumière est une, c'est-à-dire que la raison et la conscience ne manquent jamais de révéler clairement le devoir et la façon de l'accomplir. - La seule utilité de l'histoire est de no11smontrer à quels ,degrès de vertu et de généreux courage, à quels généreux sommets lumineux peut parvenir l'esprit humain. Alors elle nous révèle l'humanité non pas dans sa médiocrité quotidienne, mais pour ainsi dire revêtue de ses habits de fête. L'homme n'est donc attaché iL l'Etat par aucun lien moral ou juridique qu'il n'ait lui-mème stipulé et incorporé dans le contrat social. Bien mieux, chaque homme peut ne se rattacher à aucun Etat et demeurer isolé dans sa propre liberti\ ou tout au moins fonder de nouveaux Etats par un nouveau traité avec des hommes nouveaux. L'homme n'a pas accepté les lois du sol sur lequel il est né. Il peut co-existtr dans l'Etat autant d"Etats que les hommes auront formé de contrats distincts. Ainsi chaque citoyen choisira librement l'Etat qui lui conviendra ou en fondera un nouveau. Voilà l'anarchie absolue dans toute sa pureté. Fichte prétend que tontes ces diverses sociétés politiques pourront se juxtaposer sur le même territoire sans aucun trouble. Car aujourd'hui déjà, sous l'aspect d'un seul Etat, d'une .seule Société n'existe-t-il pas plusieurs états, plusieurs sociétés? - Qu'est la noblesse avec ses privilèges et son droit particulier .si ce n'l}st un état distinct séparé dans l'Etat? Et dans les Etats militaires, si le militarisme n'est pas un détestable état ou plntot une citadelle dans l'Etat, quel est-il donc avec ces sourcils, éternellement menaçants, avec cette arrogance de langage, cette résonnance d'épée, ces impertinences P.tces insolences i l'égard des bourgeois? - Qu'est-ce encore que ces Juifs, étroitement alliés entre eux, qui sont séparés des autres hommes comme d'ennemis, et qui s'E:nécartent effectivement par le sang, la religion, la profession lucrative, et par une haine commune du reste de l'humanité, qui accaparent toutes les affaires, toutes les ·richesses, qui courbent tous les hommes libres sous le joug de l'argent? Qu'est-ce donc la juiverie si ce n'est un dangereux état daus un Etat? Voilà une malfaisante et injuste anarchie que celle qui permet à l'une de ces sociétés d'opprimer et de .spolier les autres. Mais si le fondement de chaque Etat, était la. .liberté individuelle pleine et entière, la liberté de tous les hommes, quel que soit l'Etat auquel ils appartiendraient, demeure-
22 LA REVUE SOCIALISTE rait inviolée; et gràce à de libres traités plusieurs élats pour-- raient co-exister snr le même territoire sans heurt ni choc. Cependant, après avoir poussé jusqu'à l'anarchie le droit à la liberté individuelle, Fichte fait apparaître daus l'Etat une fois constitué un socialisme plus fermé, plus étroit. - Fichte ne sépare pas l'économie de la politique; il soutient l'impossibilité de toute vraie liberté d'action sans un certain avoir. Aussi est-ce le même Etat, qui protège la liberté du citoyen, qui doit également lui assuter une part déterminée de propriété. Puis, comme l'Etat ne peut garantir à chacun une certaine propriété sans administrer et règlementer de quelque manière le trarnil et le commerce, - le socialisme et le collectivisme découlent nécessairement du contrat social lui-même et de l'urgence à défendrela li ber té de chaque citoyen. III. - LE COLLECTIVIS~!E CIIEZ FICIITE. (Jer handelndc geschlossene Staat) Pour bien comprendre la nature du r.olteclivisme de Fichte,. il convient de le rapprocher des dernières définitions allemandes. du colleclivisme. Fichte a développé ses théories gouvernementales dans un livre édité en 180.) à Tübingen el qui n'a pas encore été traduit en fran(ais. (1). - Sch:rnrne a esquissé la Quintessence dz~ S01Jialisnie dans un opuscule, extrait ù'un grand ouvrage, et qui a élé traduit en langue française par Benoit Malon. Voici les déclarations de Ficlite: le droit de propriété ne s'applique pas aux cho3es elles-mêmes; la propriété des choses est inexistante ; lorsque l'on dit d'un liomme, parce qu'il est à même de cueillir l8s fruits d'un arbre, qu'il possède l'arbre, cela signifie simplement, au sens large, qu'il peut en cueillir les fruits. A la vérité, nous possédons une activité libre qui peut s'appliquer à un objet quelconque, où à une question donnée. La lE:.rreest à Dieu, et le cultivateur possède seulement le droit (l). Le titre de ce livre est aussi intraduisible en bon français qu·en latin limpide: der handelncle geschlossene Staat. M. Jaurès a donné dans son texte ce que j'appellerai le sens juxtalinéaire : De livitate negotiante clausct. En voici littcralement le mot à mot français: << L'Etat commerçant formé.» - C'est, légëremeot teinté de patriotisme, un mélange de prohibitionnisme e:i.:trêmeet de collectivisme uatioual.
LES ORIGINES DU SOCIALIS)IE ALLE)!AND 23 d'appliquer librement el exclusivement ses forces à la cullure d'une certaine p0rlion de tel're. De même le cordonnier a un certain travail, c'esl-~-dire un champ d'aclion tixe el déle1·miné. Puisque les choses n'apparliennenl à personne, d'où l'homme tirera-1-il le d1·oil exclusif d'appliquer son activité à tel ou lel objel? Tous les hommes étant égaux, le droit d'un individu est fondé sur l'abandon consenli. des autres hommes. - Clrnque homme peul conclure un traité avec ses voisins; mais il ne peut lui-même en stipuler directement les clauses avec tous 18s hommes enfermés dans la même société historique el géographique. Ceux-ci peuvent seulement traiter par l'intermédiaire de celle puissance commune, basée sur la liberté de Lous, el appelée Etat. Par conséqnenl le contrat, par lequel se légitime la possession, esl un traité émanant de l'Etal qui stipule avec Leiou tel citoyen pour tous les autres citoyens. - L'Etat est comme la substance, en laquellè le droil de propriété vient prend1·e sa force; son devoir ne consisle pas uniquement dans la protection de la propriété; mais, puisque c'est de lui-même que dérivent la propriété el le droit de possession, il doit présen·er la légilimilé el garder la pul'elé el l'essence même de la propriété ; et ::;i elle perd ces qualités, il doit la rappeler à son origine el à son droit. La propriété naîl du droil que possède tout homme d'exercer son activité dans une certaine zône de travail, el pou!' ainsi dire dans une sphère déterminée. Ainsi tous doivent, par une sorte de renoncement Lat:ile, s'abandonner et se concéder réciproquement leur sphère d'action. Mais pour que la renonciation soit réciproque el que le contrat se fasse, il esl nécessaire que chaque citoyen, en s'interdisant 111 sphère des autres, possède une sphère propre que les aull·es s'interdisent à leu!' tour. Un tel promet de ne pas toucher à la propriété d'autrui; il faut qu'autrui promelle de ne pas loucher à la sienn·e. Si ce citoyen ne possède r:en, le contrat est inexistar.L el sans force obli,gaLoire. La société n'a pas d'obligations à son égard, il n'en a pas envers elle. Alors l'homme n'est plus une parcelle de la société, c'est presqu'une bêle, errant à travers de vains droits apparents, toute préparée et même excitée à de légitimes déprédations. Il est pourtant impossible de rése1·ver à chaque citoyen une part de terre ou d'industrie.Mais comme la propriété est l'activité libre appliquée à Lei ou tel objet, à tel ou tel dessein, chaque homme aura un travail tixe et assuré, sera propriétaire; le droit au travail, voilà la vérilable propriété! « Il faut que tout homme ail du travail et du pain ».Pour que tous aient du travail, il est nécessaire qu'il y ait un certain équilibre en tr (t) la pr·oduc
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