La Revue socialiste - 1892 - Tome XV - vol 01

L\ REVUE SOCIALISTE XV

LA REVUSEOCIALIS RÉDACTEUERNCHEF: BENOIT MALON TOME XV (Janvier-Juin 1802) PARIS LIBRAIRIE DE LA « REVUE SOCIALISTE » 10 - Rue Chabanais - 10 1892 --

SOUTF.~ECRSET SOCTE~CS SOUTENEUERTSOUTENUS Toussenel a écrit un ouvrage fameux : Les Juifs rois de lï,poq,w. Les Juifs, ajoutons capitalistes et financiers, sont-ils réellement nos maîtres, ou, pour mieux dire, la royauté n'appartient-elle pas exclusivement aux financiers et aux capitalistes qu'ils soient juifs, catholiques. huguenots, ou libre-penseurs ? - Nous ne trancherons point le débat. tout en inclinant vers la deuxième opinion plus large que la première. Cette royauté du capital jusqu'à présent incontestée, reconnue de tous les gouvernements.quelle que soit la couleur de leur cocarde et quel que soit l'instrument sur lequel ils jouent le grand air de : L.A111ourdu Peuple, aura bientôt une rivale. Peut-être devra-t-elle consentir aux inévitables douleurs du partage. Un astre nouveau surgit à l'Orient. grandit, éclaire et répand des flots de lumière ,< sur ses obscurs blasphémateurs ,,. Ce jeune Dieu qui s'avance en conquérant, pourvu de toutes les séductions de la jeunesse, c'est le héros du jour, c'est le So11fene11r, On s'occupe de lui, on s'intéresse à lui. Potentats et valets, hommes de lettres ou d'argent le surveillent d'un œil inquiet. L'empereur d'Allemagne, toujours moral, vient de lui consacrer un 'J?..escrif tout entier. En France, on a vu notre Conseil des ministres lui prodi;;uer quelques instants de ses heures précieuses. Aborder un sujet si scabreux (selon les préjugés en vogue) : cela va encore à certains qui, à l'instar de MM. Carnot et de Freycinet ont des mœurs cyniques et dissolues. Mais les autres, juste ciel ! qui vont, comme dit le poète: et qui Vètus de probité candide et de lin blanc N'ont point de fange en rcau de leur moulin. (V. Hugo - Booz endormi.) comme ils ont dû sentir de pudiques effarouchements! - Mais le devoir a de ces dures exigences.

(j L.l REYC.:E SOCIALISTE 1. Un projet a été rédigé. ,i Les Lois, les justes Lois» vont enfin sévir contre ce nouveau Boulangisme. M. Reinach qui a fait d'excellentes études et dont ,i les deux frères ont eu des prix au Concours général,,( 1) évoque le souvenir classique de Catilina.A la Préfecture _une activité insolite émeut les ronds de cuir et les manches de lustrine. On travaille même dans les ministères. La police ouvre son œil incorruptible et tutélaire sur les honnêtes gens qui, sous ce regard, tremblent déjà pour leurs os. On redoute le nouveau parti. ,10n me coffre, donc j'existe » peut-il dire. li existe et acquiert chaque jour de nouvelles forces - Vires acquirit e1111do, comme citent les vieux magistrats qui font encore des vers latins. Permettez, Monsieur le Ministre, qu'une Yoix inconnue et suppliante s'élève en faveur de ces travailleurs d'une nouvelle espèce. en faveur de ces utiles citoyens, dont on méconnait la fonction sociale. Ménagez-les. je vous en prie. Ne les persécutez pas,je vous le crie avec toute mon âme. Ayez pour eux quelques légères complaisances. Laissez qu'on leur glisse des douceurs comme a de jeunes adolescents un peu rétifs, mais pleins d'avenir et pas méchants. Gardez-vous bien de les détruire au nom de !'Ordre social, au nom de la Morale, de la Famille, de la Religion. de la Propriété et autres fondements de cette Société dont vous êtes les fermes soutiens et les intègres défenseurs. Quant à vos projets de loi, qu'ils restent inapplicables et inappliqués ! Supposons, si vous le voulez bien, votre loi parfaite. Lycurgue, Dracon et autres législateurs fameux, frémissent de jalousie dans leurs cendres, éclipsés par l'honorable ministre de la justice. Votre grande œuvre est accomplie. Les souteneurs ont été balayés devant votre face. Paris est purgé. Les boulevards extérieurs et intérieurs sont parcourus la nuit par d'inoffensifs promeneurs qui aiment à observer les étoiles. Veuves de leurs meilleurs clients, languissent les arrières-boutiques des marchands de vins du Faubourg Montmartre. Les pots de vins qu'on y vidait gisent mélancoliques et vont bientot gagner le dernier asile qui leur reste ouvert ... Vous avez fait coup double ; vous avez détruit du même coup le proxénétisme et la prostitution, l'effet en même temps que la cause. Devant ce magnifique résultat,les débitants de morale bourgeoise, ceux (1) Figaro du 15 Novembre 1891.

SOUTEXEl'RS El' SOl TE:-.t·s ï qui la vendent écrite, parlée. en maximes. en a.:tions ou en discours. â l'heure ou à la course. se dilatent dt.: joie. On <lit mème que sous la voùte de la cathédrale d'Aix l'encens a fumé en votre honneur. Donc plus de prostituées : Il en reste bien par-ci par-la quelquesunes, ne serait-ce que dans le grand monde. Mais c'est une quantile négligeable. Au milieu de la satisla..:tion géncirale, voilà que les Socialistes. mordus <le l'ordinaire mauvaise foi des opposants, racontent en ricanant qu'il vient de \'Ous arriver un tas d'histoires invraisemblables : Les jeunes gens qui affluent à Paris ne se marient. comme par le passé, que vers la trentaine, quand ils se marient. Les étudiants attendent pour y songer la fin de leurs études et une clientèle (car on associe non les personnes mais les situations), les fon..:tionnaires soupirent après l'avancement, les employés <lecommerce rcvent une aisance qui fuit toujours devant eux,les négociants veulent fortune faite ou en voie <lese faire. A tous ces célibataires forcés se joignent les soldats qui ont toujours à dépenser d'inépuisables trésors de tendresse. Pour de nombreux ouvriers, la peur <lu lendemain, l'intermittence <lu travail. les chômages poignants pros..:ri,·ent toute famille. Tous ceux que l'égoisme enferme en eux-mêmes, ceux que la misère courbe, ceux que la fureur d'arriver cra,·ache et cingle, tous sont brusquement privés de la compagne à prix-fixe dont ils ont besoin de temps à autre. Il en résulte chez tous ces jeunes hommes une surexcitation accrue par la continence. A Paris, trois cents mille hommes se trouvent dans la situation si bien d.:crite par Aristophane dans l:1•sislra/11. Et, déplorable conséquence, la famille sacro-sainte est ébranlée par l'explosion <les appétits physiologiques trop longtemps comprimés. Les jeunes filles <le la haute bourgeoisie s'en laissent conter par ces affamés, la .:hasteté d..- celles t1·entre elles qui sont chastes n'étant possible que par la prostitution <l'une foule <lemalheureuses. Votre respectable épouse elle-même, Monsieur Prudhomme. après vingt ans d'épicerie austère n'est pas restée complètement insensible. Si la prostitution est abolie, l'Amour libre se répand. Les contrats n'y peuvent rien. et les notaires non plus : - Cn souffle de libertinage effronté se répand dans toutes les conditions sociales. Personne ne tient plus compte du rang, de la fortune, des dignités, <le la position, mais seulement des qualités personnelles. 0 scandale ! de riches et respectables vieillards ne trouvent plus, comme avant, la fraicheur et la jeunesse des filles pauvres à souiller par le mariage ou autrement. Dans ce débordement de sensualité ceux qui se plaisent et qui s'aiment, se prennent librement. L'amour seul, l'amour insolent, règne, triomphe et s'ébat. Les dernières nouvelles annoncent l'infortune d'un vénérable sénateur làché par sa jeune épouse ayant « la folie en tête "· - Un décoré de Wilson vient d'avoir le même sort. - On ne respecte décidément plus

8 L,\ RE\TE SOCIALISTE rien. - Semblable à ces villes d'Italie dont parle Fouquier (1). dans lesquelles la prostitution est inconnue mais où les mœurs sont trèslibres. Paris lui aussi est livré au petit Dieu Eros, qui, par un étrange renversement de toute régie honnête, gouverne seul les rapports des sexes, tandis qu'avant la profonde démoralisation dont vous êtes responsables, messieurs les ministres, l'Argent, le divin Argent, cœur, âme, conscience de la société capitaliste, présidait souverainement à cet ordre de relations. La Famille est menacée, la propriété ne l'est pas moins. Les soixante mille prostituées qui exercent à Paris se sont jetées sur les ateliers pour obtenir du travail.Avant cette invasion,les femmes gagnaient à Paris environ 2 francs par jour (2); mais les nouvelles converties, dans leur rage de vertu, ont offert de travailler à moitié prix et ont chassé les ouvrières libres. Le salaire journalier a baissé à I franc. Bonne affaire pour les patrons qui ont doublé leurs bénéfices. Mais les malheureuses qu'on a supplantées meurent de faim et de désespoir. Elles font appel à la charité publique et privée. L'administration de I'Assistance publique a épuisé son budget à les secourir. Le million que le Conseil Municipal de Paris a voté dans un élan de sympathie, vient d'être absorbé. Tombolas, représentations de Gala, kermesses sont organisées. La presse, toujours généreuse, distribue l'argent des autres. Il faut 50,000 fr. par jour. La mendicité surgit de tous les pavés. Les rues et les carrefours sont encombrés chaque soir de bandes affamées qui implorent un peu de pain de la pitié du passant. On a voulu organiser des ateliers nationaux de couture pour la confection des vêtements de la troupe. Mais il a fallu les fermer devant les protestations des entrepreneurs et de leur personnel. Cette misère navrante s'accroit encore de ce que les soixante mille ouvrières en place qui travaillent pour un franc par jour, ne peuvent avec une si faible rétribution subvenir â leurs besoins ; elles réclament, assiègent les mairies. - D'autre part, les logeurs ne sont pas payés : La consommation d'une foule de produits ayant baissé de moitié dans les quartiers pauvres, les petits négociants inquiets ne vendent presque plus et se voient menacés de la faillite. Tous ces mécontents s'agitent. Une fermentation malsaine, entretenue par les menées révolutionnaires, s'empare de la masse. Plusieurs boulangeries ont été pillées à Clignancourt. - Un ministre reconnu par la foule a été h11é... Il soufTie un vent de Révolution. Ce qui aggrave la situation c'est que les hommes s'en mêlent. Les quarante mille souteneurs si miraculeusement ramenés à la vertu (l) Figaro du 2 Novembre 1891. (2) M. Jules Simon Jans son ouvrage: l'011t 1r1trt, prouve trcs bien qu·avcc 2 fr. par jour une femme est dans l'impossibilité de vivre à Pari:,.

SOt:TE:\'Et.:RS ET SOl"TE:\'t.:S 9 et au travail, et se souvenant tous un peu de quelque vague met1er appris dans le temps, se sont présentés en foule dans les ateliers. Toujours philanthropes, les patrons les ont accueillis à hras ouverts et les ont occupés à un prix plus bas d'un tiers. Cette substitution ne s'est pas faite sans rixes ni querelles : Plusieurs syndicats ont tenté de s'opposer par la grhe à cet avilissement des salaires ; mais sans succès. <211arante mille hommes chassés de l'usine et de l'atelier, joints à l'armée ordinaire des inoccupés et des sans-travail, joints aux quatrevingt-dix mille mendiants, vagabonds, récidi,·istes, flottent dans les rues de la capitale, irrités et sournois. On a voulu profiter du bas-prix de la main-d'œuvre pour percer enfin le Métropolitain. Mais les terrassiers ont répondu par une grève formidable, gardant les abords des chantiers, assommant à coups de pelle les intrus .. Dans cette situation troublée, le pournir hésitant n'a osé sévir et il a fallu céder. - Voilà donc cent mille personnes ventre vide au milieu d'une population irritèe. Dans les clubs révolutionnaires, on fait appel à la Révolution sociale. Hier les Blanquistes ont soulevé les pavés et construit une barricade à Charonne ; li a fallu une Compagnie de la Garde républicaine et deux heures de combat pour s'en emparer. Voilà où nous a conduit l'abus de la morale. La propriété et l'ordre sont menacés. Rentiers, financiers, capitalistes, fonctionnaires, toute la France e11trete1111e tremble et frissonne. La liquidation sociale est là : Elle menace. Mais aussi pourquoi. imprudents, vous attaquer si légèrement aux souteneurs? - Messieurs les financiers, messieurs les capitalistes, vous avez craint leur astre rival. leur concurrence prochaine. La jalousie vous a perdu.En réalité n'êtes-vous pas frères,et faits pour vous entendre? S'ils travaillent, c'est tout comme vous, d'un travail distingué. intelligent et qui ne salit pas les mains. Vous ne les verrez pas s'abaisser jusqu'à creuser la terre pour y semer le grain, vous ne les verrez pas descendre dans la mine le pic à la main, ni passer douze à quatorze heures par jour dans les tissages mécaniques, ni occuper leurs loisirs à étudier. à fouiller les bibliothèques, ni aller s'ennuyer à des cours de chimie ou de physiologie, ni demander une place dans quelque humide laboratoire. Ces travaux-là sont bons pour ces imbéciles d'ouvriers, pour ces lourdauds de paysans, ou pour ces naïfs jeunes gens qui croient à la science ou à !'Art. - Comme vous, ces financiers de la prostitution surveillent, administrent,dirigent le travail des autres: Comme vous, ils s'entendent aux affaires et savent bien que : Les affairesc'est l'argent des autres, tout comme : l,1Capital c'est le travail des autres. lis aiment, comme vous I' ..Arge11t avant tout et puis, à titre de distraction intellectuelle. les courses, le pari mutuel, le caféconcert et le billard. - - Au risque de passer pour paradoxal, je dois le •dire. vous êtes faits les uns pour les autres, vous vous complétez, vous

10 LA RE\TE SOCIALISTE vous soutenez naturellement. Supprimez souteneurs, prostitution, crime et misère, vous supprimez du même coup la haute bourgeoisie capitaliste. Détruisez cette dernière, et vous abolissez les rentiers d'en bas et leurs compagnes. Chevaliers du trottoir et chevaliers du Dividende, vous êtes les deux moitiés d'ur. même tout, les deux faces d'un même visage, les deux institutions nécessaires et fatalement issues l'une et l'autre d'une mème organisation sociale. Le régime économique actuel produit forcément des rentiers, des capitalistes, des financiers, comme il produit avec une égale fatalité des souteneurs, des prostituées, des bureaucrates oisifs, des armées permanentes, des criminels de profession. Vos bénéfices, rentes, revenus et dividendes sont faits de travail 11011 payé au tra,·ailleur. Là machine centuplant la productivité de l'effort humain fabrique d'énormes quantités de marchandises. Qui les consommera ? Je sais bien que vous faites des efforts méritoires, que vous sacrifiez votre santé au bien public. Tout votre zèle reste vain. L'ouvrier consomme pour le prix de son salaire, mais comme vous ne lui payez que la moitié de ce que vaut son travail, il ne peut absorber ou utiliser que la moitié des richesses par lui créées. Le reste est en trop, encombre les magasins, surcharge le marché, amène le chomage, la fermeture des ateliers, la misère. Plus sera grand le nombre des travailleurs, plus la concurrence entre eux sera intense, plus la main d'œuvre très offerte et peu demandée baissera de prix: par suite, le salaire payé représentera une part encore moindre des richesses produites, la consommation diminuera encore. Il faudra alors chercher des débouchés, conquérir Tunisie et Tonkin. afin de forcer les Annamites à revêtir des redingotes ou les Arabes à porter des gants. Joignez femmes et enfants à la troupe dolente des serfs de l'usine. accroissez le nombre des vendeurs de forcetravail à bas-prix, augmentez la longueur des journées, rendez plus ingénieuse et plus parfaite la division du travail, inventez des machines toujours plus merveilleuses d'activité et de fécondité, vous ne créerez pas la richesse pour tous, vous créerez la misère; vous diminuerez la part de la classe laborieuse en augmentant d'une façon monstrueuse les profits de quelques-uns. De nos jours la misère résulte non de l'insuffisance mais de l'excès des richesses. - Voilà le paradoxe éclatant, la contradiction intime de la Société actuelle. Il fallait étudier quelque peu l'Economie politique, vous auriez évité de semblables bè•ises. L'Argent prime tout, excepté la science. (( li y aurait, dit B. Malon, un moyen bien simple d'avoir une consom- (< mation fixe et suffisante, ce serait de payer aux producteurs des (< salaires en rapports avec la plus-value créée par eux : mais juste- « ment le système capitaliste a pour conséquence de diminuer la part « du travailleur en raison directe des progrès mécaniques ( 1). " - (1) Benoît Malon: Le Socialisme llltigral, Tome li, page 213.

SOUTE:,iEURS ET SOUTE:--us 11 Lisez encore : « Les valeurs produites par les ouniers, dit E. Engels, " n'appartiennent pas aux ouvriers. Elles appartiennent aux proprié « taires des matières premières,des machines et instruments de travail ,i et des capitaux de réserve qui permettent à ces propriétaires d'ache- (( ter la force, le travail de la classe travailleuse. Celle-ci donc ne reçoit (( qu"une partie de la masse des produits qu'elle crée. L'autre partie <( qui est retenue par la classe capitaliste ... augmente à chaque nou- (i velle invention, pendant que la partie attribuée à la classe tra,·ail- (( leuse (dans l'ensemble de ses membres) ou n'augme:ite que très « lentement et d'une façon insignifiante, ou n"augmente pas du tout, « et, dans certaines circonstances. peut mème diminuer. » « Mais ces inventions et découvertes qui se multiplient toujours ,i plus rapidement, cette productivité du travail humain croissant de ,< jour en jour dans des proportions inouïes, créent finalement un con- << f1it dans lequel doit s'effondrer la présente éconc,mie capitaliste.D'un << côté des richesses démesurées et une surabondance de produits qui << ne peuvent trouver d'acheteurs. De l'autre, la grande masse de la « Société prolélariarisée et pour ce incapable de s·approprier cette masse « de produits ( 1) •> Je vous recommande aussi un certain allemand, grand abstracteur de quintessence, abstrus, confus et obscur, moins amusant qu'Armand Silvestre et moins facile à comprendre que<, le ridiculement clair P.LeroyBeaulieu » comme dit Lafargue. Cet allemand a écrit un ouvrage qui passe pour assez profond. cela s'appelle: Le Capital. Ouvrez-le, lisez le chapitre XXV tout entier et particulièrement de la page 276 à la page 286. Vous y apprendrez que le régime capitaliste aboutit à la prod11ctio11croissanlo d'1111seurpopulation (ouvrière) relative, ou d'une armée i11d11slrieldle réserve. Si votre intelligence engourdie par l'habitude des cabinets particuliers et par la lecture du Temps, a quelque peine à pénétrer la pensée de !'écrivain, lisez au moins l'excellent et clair résumé que M. G. Deville en a fait. Vous y verrez que cette armée industrielle de réserve est formée par les ouvriers qui ne sont occupés que temporairement, pendant les périodes de suractivité furibonde de l'industrie. En temps normal, ils ne travaillent pas parcequ'il n'y a point de place pour eux au banquet des journées de quatorze ou dix huit heures (2). Pour eux la morte-saison, c'est-à-dire la saison où l'on meurt (j. Guesde) est la règle, le travail l'exception. Derrière cette troupe qui ne donne que dans les coups de feu, il y a encore la réserve de la réserve, l'armée territoriale. si vous le voulez (1) Cité par B. Malon: Socialisme foligral. - Tome Il. Introduction. (t) Voir dans B. Malon : Socialisme illligral. - Tome li. pages I0J-105, les faits révoltants de journées de quatorze à dix-huit heures dans les tissages de !"Ain, de Sa-;:'nect-Loire, lc5 Vosges, de Fourmies, Anor et Trelon, de Moravie, de Baviere, etc.

12 LA RE\"UE SOCIALISTE bien. Elle se compose des éléments les moins héroïquement honnêtes. de ceux qui ont succombé, de ceux qui, entrainés par votre exemple, ont voulu eux aussi vivre de leur rentes : Souteneùrs, prostituées, vagabonds, mendiants, criminels ont presque toujours commencé par Je travail intermittent et mal payé. Puis ils se sont lassés du dénuement et de la misère sans espoir et sont tombés dans le Parasitisme d'en bas. Si cher qu'ils coûtent à nourrir, ne vous plaignez pas trop, messieurs du capital. car ils coûte1ü encore moins que vous. La classe prolétarienne verse son trop-plein dans l'armée de réserve. Cette dernière, encombrée elle-même, verse le sien dans la prostitution, le vagabondage et le crime. Voilà la signification économique de ces catégories sociales, dont il faudrait comprendre la genèse avant de concevoir l'utopique projet de les supprimer ou de les moraliser. Cette conséquence inattendue vous choque et vous étonne. Vous jetez un regard suppliant vers M. P. Leroy-Beaulieu, votre avocat ordinaire, pour q11'ilvous tire de ce mauvais pas. Vous exigez des preuves, des faits. des chiffres - En voici : II Commencez donc par lire ce fameux et terrible chapitre XXV de la page 286 à la page 316. Vous y trouverez la démonstration complète, irréfutable, toute hérissée de statistiques, empruntée à l'histoire du peuple Anglais le plus avancé industriellement. Vous y verrez notamment que jusqu'en 1867 (époque à laquelle le Capital a été écrit) on a constaté, à mesure qu'a11g111e11tait le nombre des balles de cotonnades fabriquées, une diminution du nombre des ouvriers employés à cette industrie (1), etc ... Vous y trouverez aussi une mu!- (1) Nous trouvons dans la rcrnarquable conférence faite par Jules Guesde a la Socitli d'études économiques tl politùzues de Bruxelles, sous la prCsidencc de M. Montefiori Lévy. scnatcur, le ï m:irs 1891, les renseignements suivants et plus modernes relatifs à Jïndustrie cotonnîere. Ces ren~e1gnements sont extraits de l'ouvrage: Colon Trade of Grtal <'/Jritaùi, par Ellison, 1886. « L'industrie cotonniere anglaise, dit J. Guesde, « qui, en 1819-1822, avant q~·ellc flit machiniséc, ne produisait que 1o6,500 livres de t< fils, et 80,620 de tissus, employait 4451000 ouvriers, soit un trente-septième de la « population (10,;00,000 habitants). En 1880- 1882, par suite du perfectionnement de ,, l'outillage mecaniqae, alors qu'elle a produit 1,324,900 livres de fils et 99,,880 de « tissus, elle n'a employé que 636,ooo ouvriers, soît un cinquantième seulement de la « population (34,000,000 habitants). La production du coton a augmenté de , ,231 o/o <.( tandis que ceux qui vivaient du coton et pouvaient le consommer ont diminué de « 25 o/o. »

SOt:TE~Et:RS ET SOIJTE~t:S 13 titude d'autres considérations très neuves et très profondes. Mais étudiez attentivement cette partie de l'ouvrage ; cela yaudra mieux qu'un résumé incolore. Voulez-vous des faits plus récents? Je les emprunte encore à l'Angleterre. Le système capitaliste plus fortement établi en ce pays qu'en tout autre a pu y développer largement toutes ses conséquences : La plupart des grèves avortées doivent leur échec à la concurrence des ouvriers sans travail qui viennent prendre la place des grévistes. On tr.:iuve toujours des malheureux ou bien embauchés à moitié prix, à des salaires de mort lente, ou bien jetés à la rue, les bras ballants. la faim au ventre, pour accourir, comme des corbeaux affamés, vers la proie tant convoitée du travail. La grande grève des chemins de fer écossais en janvier 1891 qui a duré huit semaines, la grève de Cardiff qui a suivi, ont dû leur insuccès au remplacement des grévistes par des bandes inoccupées venues de la campagne. Relisez cette correspondance d'Angleterre datée du 7 mars 1891 et que j'emprunte au journal la Justice ( 1). « Leurs mesures (des patrons) étaient prises. puisque des << listes avaient été dressées de gens, journaliers de la campagne, tout « disposés à \·enir pour un salaire moindre prendre la place des « dockers actuels. En vain, le grand agitateur, dont on retrouve tou- ,, jours l'action infatigable en chacun des conflits du travail, John « Burns, pressentant le danger, était parti pour mener une croisade « dan~ les campagnes, et reprenant l'œuvre de Joseph Arch, s'était << donné la tâche difficile d'enrôler les journaliers ruraux dans les ,, Trade's-U11io11s· et de faire ainsi disparaître cette réserve presque « illi111itée de bras qui s'offre sur le marché à des prix dérisoires, John Burns s'était vu devancer par le clergé rural, complice des patrons, « et n'avait pu empêcher la défection des ouvriers des campagnes au " détriment de leurs frères des grandes villes.)) Remarquez en passant le rôle du clergé : Plat serviteur des puissances les moins respectables de ce monde, avocat d'office de tous les despotismes, le plus dangereux ennemi d.:s faibles et des petits, agent hypocrite et doucereux d'asservissement économique et moral, il joue presque partout en faveur de l'exploitation capitaliste le rôle « d'une ~e11darnieriesacrée)>. selon le mot de Napoléon I" à propos du clergé catholique (2). On cite bien de très nobles et très louables exceptions. Mais tel est l'esprit du clergé et de tous les clergés pris en bloc. L'existence parmi les campagnes anglaises d'une réserve de misérables chercheurs de travail, est parfaitement décrite et signalée dans un excellent article publié dans I'Associalio11Catbolique (3) touchant la ( 1) j11slice du 9 mars 189!. (2) Voir 7?...ev11e d s 'Deux-lvfo,idts, ,e• mai 1891, l'article de M, Taine sur la reconstruction de la France contemporaine. (;) A,soàalioii Catholique du 15 avril, 1891.

LA REVUE SOCIALISTE Déc,1dmœ de/' Agriculture en Angleterre. Dans ce pays, sous l'influence néfaste de la grande propriété, la culture des céréales qui occupait beaucoup de monde, est graduellement remplacée par l'élevage du bétail et méme par la création de parcs d'agrément ou de chasse. Il en résulte une dépopulation croissante des territoires ruraux(< l'envahis- " sement des villes par des masses sans pain et sans ouvrage, et la " pléthore d'ouvriers sans emploi dont la concurrence avilit les salaires (< industriels et, en accroissant la misère des ouvriers de fabrique, fournit aux grèves un redoutable aliment. » Et plus loin. (( Les ,< descendants des paysans ... parcourent aujourd'hui les campagnes (( en bandes de journaliers et se précipitent comme une armée d'auxi- (< /iaires et de mendiants dans· les cités industrielles. }}Les travailleurs industriels sont contrariés dans leurs efforts pour arriver à une organisation plus juste et plus stable par ces (( multitudes d'ouvriers agri- ,, coles qui env:ihissent les villes pour y chercher un emploi, qui le ,( plus souvent n'en trouvent pas, meurent de faim, et. chaque fois, « à r occasion des grèves qui éclatent, sont à la disposition soit des (< patrons, soit des meneurs socialistes. }} Voici enfin une preuve directe, établissant bien l'existence de l'armée de réserve et de la surpopulation ouvrière. Le renseignement est très intéressant car il ne concerne point, selon toutes les probabi- ·lités, ces cohues mendiantes de manouvriers, dont il vient d'être question, mais au contraire les travailleurs unis, organisés et doués d'une certaine habileté de métier. Nous l'extrayons d'une correspondance d'Angleterre publiée dans I' Economùte Fra11çais ( 1). (( Le correspondant ouvrier du Board of 'Trade, a envoyé au 'Board (< of'Tradejournal son rapport habituel sur l'état des marchés des salai- ,< res ..... Il est dit que la situation au point de vue du nombre des « grèves et des discussions entre les patrons et les ouvriers ne s'est " pas amé!iorée depuis le mois précédent. Cependant pour ce qui ,, concerne la demande de la main-d'œuvre, elle semble être un peu " plus active. Vingt sociétés ouvrières ont fourni des renseignements: (< elles comptent 243. 358 membres dont I o. 828 sont en chômage " contre lO. 92 3, en septembre.}} Ces chiffres permettent d'évaluer à 4% environ le taux des ouvriers en chômage et semble correspondre à une période d'activité moyenne de lïndu~trie, car nous trouvons ailleurs des résultats sensiblement plus mauvais. Le professeur Lujo Brentano, professeur <l'Economie politique à l'Université de Munich dans une éturle sur La question des huit heures m A11glctcrrr publiée dans la Revue d'Economie politique (2), donne les renseignements suivants: (( En Angleterre et en Amérique, (1) Ecouomù•teFrmrrais du 11 novembre 1891. (2) Revue d'Eco11011p1oie!itiq11e novembre 1891.

SOCTEXEt;RS ET SOL'fEXVS on a entrepris. ces derniers temps, de dresser d'une manière su1v1e ,< la statistique de ceux qui manquent d'ouvrage, ce qui ne se fait pas « ailleurs. Cependant nous avons en Allemagne des données exactes pour certaines industries qui nous présentent des chiffres différents à ,< peine de œux que l'on constate en Angleterre. De 1874 à 1878, il y eut dans les mines de l'Angleterre le 10, 11 % ; dans celles de " I'Alle111agne, en 1874, le 9,4 1/. d'ouvriers congédiés, et, dans les ,< imprimeries de l'Allemagne comme dans celles de l'Angleterre, le " chiffre 11or111a/ des ouvriers sans travail s'élève, au bas mot, à 9 % ,< de ceux qui travaillent. Mais enfin quel que soit ce chiffre dans l'un < ou d:rns l'autre de ces pays, il est, certes, dans les deux assez con- ,, sidérable, pour exercer une influence désavantageuse sur la situation " de toute la classe de ces ouvriers, sur ceux qui chôment, en ce qu'ils se voient forcés de recourir à la bienfaisance privée ou publique, et « sur ceux qui sont occupés, en ce que leur salaire n'est pas fixé <, d'après le travail, 111aisd'après la plus ou 111oinsgrande possibilité ,< d'y suppléer en recourant à d'autres bras. » Voilà donc le taux des chômages élevé à 10 1/., et encore, le savant professeur parle surtout des ouvriers congédiés, il n'évalue pas le nombre de ceux qui au moment mème de ces renvois, sollicitaient sans succès leur admission à la mine ou à l'atelier. Nous trouvons dans le même auteur d'autres renseigne111ents qui établissent bien l'existence d'une Ar111éei11d11striel/c de réserve, à effectif mobile, variant avec les besoins de l'industrie, mais qui ne permettent cependant pas de se faire une opinion sur le rapport entre les ouvriers en chômage et les ouvriers occupés. " En 18ï9, le chiffre mensuel moyen des ouvriers privés d'occupation « appartenant à l'Union des Constructeurs de machines s'élevait à 5. 879 ... li en fut de même dans toute une série de grandes corpo- " rations ... En 1882, le nombre des ouvriers qui chômaient était " retombé à 889 par mois. pour remonter, il est vrai, à 3.859 par " mois en 1886. ,, li eût été intéressant de connaitre le no111bre total des membres de l'Union des Constructeurs de machines dont il est question ici, afin d'établir la proportion. Aux Etats-Unis d'Amérique, pays encore neuf, plein de ressourcés, riches en terres non encore défrichées et vers lesquelles se porte le trop plein de la population, les effets pernicieux de la Société capitaliste ou capitalistique (comme disent les Allemands) se font sentir avec beaucoup moins d'intensité. Et cependant on rencontre par-ci par-là quelques renseignements navrants, bien que la misère américaine n'approche en rien de la hideuse misère anglaise ( 1). (1) Voir le Correspou.J.111/. Les faits Cconomiqucs et le Mouvement social, article im?ortant uniquement consacré aux Etats-Unis d'Ameriquc paT M. Claudio Jannct, numcro du 2; novernbre 1891..

11; L.\ REYCE SOCIALISTE j'ai signalé plus haut à Messieurs les bourgeois capitalistes l'insuffisance des salaires, qui, ne permettant pas au salarié de racbl'ia son produit, aboutit forcément à l'insuffisance de la consommation et aux crises de surproduction. Souvent même le salaire ne permet pas de vivre, ainsi qu'en font foi les renseignements suivants extrait d'un journal esssentiellement capitaliste: L' Eco110111iste Français (1). " Une enquête sur le travail des femmes a été faite aux Etats- « Unis en 1888. Le bureau du Travail vient d'en publier les résultats. <, Le salaire moyen est de 298 dollars plus 40 dollars de ressour- ,< ces extérieures (rentes, etc ... ) total: 335 dollars ou 1.675 francs. (( Dépense annuelle : '' Logement ............ 162 dollars 81o francs. Vêtement. ............ 79 ,, 395 )) << Dépenses pour la famille 73 )) 365 )) (( Autres dépenses ....... 38 190 ,, 35 2 )) 1.760 ,, « Il y a donc un déficit de 85 francs. » Et l' Eco110111isFtera11çais ajoute. <( Il faut reconnaitre que son ,< salaire est très sensiblement plus élevé que le salaire d'une ouvrière « européenne et particulièrement que celui d'une française. L'ouvrière ,( française gagne rarement 1.000 à 1.200 francs, c'est-à-dire les deux (( tiers du salaire moyen de l'ouvrière américaine. » Si le salaire des ouvriers n'est pas assez élevé pour les faire vivre, il n'est pas étonnant que nous trouvions des constatations aussi tristes que la ~uivante: (( M. Flower, éditeur de la Revue I'Arêne (the Arena) .< de New-York, dit qu'il y a à New-York 40.000 femmes ou filles qui « ont des salaires si insuffisants qu'il faut qu'elles mendient ou <( qu'elles se livrent à la prostitution, si elles ne veulent pas mourir de << faim (2). » Voilà ce qui se passe dans la libre Amérique, dont les institutions politiques et sociales réalisent cependant l'idéal du radicalisme bourgeois. Du reste, ce fait n'est pas nouveau. Tout le monde sait que dans un très grand nombre de villes manufacturières l'appoint fourni au salaire habituel par la prostitution (3) rend seul la vie pos- (1) Ecottomi;Fterançais du 1 5 mars 1890. (2) Extrait de )'Emancipation (15 janvier 1891) organe des sociétés coopératives de consommation de la région du Sud-Est. Rédacteur en chef: M. de Boyve. (j) Loin de surveiller leurs filles et de leur enseigner !es lois de J"honnèteté, il y a des mères qui leur conseillent de chercher un amant, parce qu'elles espèrent tirer de là pour elles quelques honteux profits. Si l'affaire tarde trop on leur fait des reproches : « Tu ne feras « donc rien pour les tiens ? » Ces jeunes filles ont des enfants à seize ans, même plus tôt. M. Villermé assure qu"à Reims, clics s'offrent des l',gc de douze ans. Reims a

SOCTENECRS ET SOC1ENCS sible: ce qui, en se placant au point de vue des économistes orthodoxes, est un résultat dont il faut se féliciter puisque d'après ces Messieurs « quico11q1a1peporte so11travail à bo11marché es/ le bien-vem,.,, li est bon de relire à ce sujet la discussion qui a eu lieu le 5 mai 1880 à la Société d'économie politique de Paris et dans laquelle les paroles soulilignées ont été prononcées. Il s'agissait de l'introduction en Amérique <les Chinois qui menacent de supplanter les travailleurs de race blanche. Toutes les personnes pr.:sentes à cette mémorable séance, à part le Consul Américain et M. Limousin, ont déclaré que cette invasion des jaunes. dùt-elle décimer la classe ouvriere,constituait un évènement des plus heureux à cause du bas prix de leur main-d'œuvre. Puisque la prostitution permet à certaines femmes <le fournir leur travail à bon marché, il faut conclure que la prostitution, au moins dans ce cas, est une cause <leprogrès et <le richesse sociale. Voilà à quelles aberrations on aboutit quand on veut exclure des questions économiques les préoccupations de morale et <lejustice. L'action paupérisante du système capitaliste et de la grande industrie est si évidente qu'un économiste de l'école libérale M. Chailley écrivait récemment dans l'Eco11omisleFr,111çt1is du 22 août 1891, en critiquant les statistiques américaines relatives aux indigents:,, Mais que l'en- " semble du pays ait moins d'indigents,quïl y a dix ans,cela est ina<lmis- ,, sible.Lepaupérisme,en etîet,n'est pas la pauvreté.-- Unpayspeut ren- " fermer des milliers <lepauvres et pas un indigent. Le <?,111péris111c " 11ailpresquej1/,1/c1111'd1u1/déueloppcmeulde /'i11d11slrie. Or, tandis qu'en " 1880, les Etats-Unis étaient un pays encore essentiellement agricole, ,< - condition moins propre à l'éclosion du paupérisme, - en 1890, " au contraire, ils possèdent une industrie déjà formidable et leur " régime industriel est accompagné de toutes les circonstances qui peu- " vent favoriser le développement <lu paupérisme ( 1). ,,. Le paupécHé longtemps la grande pourvoyeuse des maisons de prostitution parisiennes. A SaintQucntin. on parle des plus grands désordres sur le ton de la plaisanterie. On dit des jeunes filles un peu coquettes qui s'attifent le soir pour plaire aux bourgeois en sortant de l"atclicr, qu'elles ,•ont faire leur cinquicme quart de journée on les appelle des rmq-qua,·ts. (Jules Simon, l'Ouvrürt. Paris 18;1, 7• édition). ( t) Nous trouvons dans la conférence déj:. citee de .TulcsGuesde le renseignement suivant relatif à l'industrie de la chaussure 3ux Etats-Unis. 11est vrai que l'auteur a le tort de ne pas ir.diquer à quelle source il remprunte. « Dans l'industrie de la chaussure, c'est bien pis • il y a soixante ans, le cordon- • nier - c'était un homme - faisait 2t)O paires de chaussures par an. Il y a dix ans, ~ homme, femme ou enfant, indistinctement, faisait 2.398 paires de chaussures. La • production, aux Etats-Unis, a passé de 70 millions de paires en 18◄3 à H:'i millions « en 1875 alors qus les cordonniers de tout sexe et de tout âge, qui s'élevaient à • 45.8,7 sur une population de moins de l!J millions, n'ét•ient que 48.0'JO avec une " population presque triplée. » 2

18 LA RE\'t;E SOCIALISTE risme industriel et l'existence d'une armée industrielle de réserve sont deux faits connexes; les ouvriers des grandes villes ne seraient point toujours sur la pente de la pauvreté et même de l'indigence si l'offre des bras ne dépassait point la demande. Le fait est important à constater puisqu'il atteint de tous les pays à production capitaliste le plus pro~père, le plus actif, celui dans lequel l'Agriculture attire à elle le plus grand nombre des bras, au lieu de les repousser comme en Europe. Si nous en venons à la France, nous trouverons aussi un certain nombre d'indices de l'existence d'une surpopulation ouvrière, malgré le silence des publications officielles et des statisticiens sur cette question. - Les grèves vaincues doivent toujours leur défaite à la présence d'ouvriers surnuméraires qui vont occuper les places laissées vacantes (1). Il en a été ainsi, dans le courant de l'année 1891, pour les grèves des ou\'riers et agents de chemin de fer, pour la grève des boulangers, des bouchers, des terrassiers à Paris (été 1891). Un certain nombre de greves ont réussi par la soudaine explosion des sympathies populaires et par l'effet de l'intervention matérielle et quasirévolutionnaire de la foule. Telles sont celles des employés des tramways et omnibus de Paris, Lyon, Bordeaux, Toulouse, Marseille. Sans la secrète complicité de tous, le succès eut été fort douteux, car les compagnies avaient de nombreux candidats prêts à entrer en fonctions. On parle beaucoup en ce moment des mines de Monthieux récemment acquises par le syndicat des mineurs de la Loire. Après l'abandon de ces mines par la Compagnie concessionnaire, 500 ouvriers sont restés sans travail: Une centaine ont pu trouver à gagner leur vie dans n'importe quelles besognes, les autres désespérés d"un chômage sans issue, ont conçu le projet de continuer l'exploitation pour leur compte, avec l'appui des pouvoirs publics. Le travail dans les prisons a soulevé bien des protestations. à cause de la concurrence faite à la classe ouvrière par les détenus qui absorbent une grande quantité de travail et l'exécutent à bas-prix. Se souvenir du Congres tenu à cet effet à la l-lourse du Travail de Montpellier le 15 novembre 1891 . Comme le constate le rédacteur de l'Association ca/bolique,que nous avons cité plus haut, la dépopulation des campagnes et l'accumulation dans les villes d'une foule de misérables n'existe pas seulement en Angleterre << sur le Co11ti11enl, dit-il, nous rencontrons le même triste (1) Voici cc que dit a cc sujet M. Turquan dans l'Eco110111i,F/ero11rois du 5 décembre 1891 au cour:;d'un article sur les Grèves tl les SJ•ndicats des Minturs. « Ces der- • nieres qui ont persisté longtemps n'ont pas cté beaucoup plus heureuses pour cela ; « plus de la moitié ont échoué complètement et trois à peine ont obtenu une transaction; « du reste, les ouvriers étaient de fait rtmj,lacis p.Jr de nouveaux 11t11us ; c'est ce q11i « arrive su,tout dans lts gret•ts peu importantes. » Dans les grandes grevcs où l"cmbauc chagc de nouveaux ouvriers est diflkile l'exploitation a souvent intérêt a transiger. •

SOVTEXEURS ET SOUTEXVS Hl << phénomène ; la population rurale se précipite,de plus en plus nom- << breuse, dans les villes. » Cette population vient faire concurrence aux ouvriers, vient grossir l'armée de réserve, produit l'abaissement des salaires et la prolongation des chômages. Cette accumulation si nuisible de la population dans les grandes villes est bien prouvée par la note ci-dessous que nous empruntons à I' Eco110111istefrançais du 28 novembre 1891 : l'accroù1tment des grandes villes e,1 Frana. - Le dénombrement de la population, qui a eu lieu le 12 avril 1891, a signalé ou du moins confirmé un fait qui s'était produit toujours dans les dénombrements precédents, c·est l'accroissement des grands centres de population au dctriment des campagnes. En effet, alors que la France ne gagnait que 208.000 habitants, les grandes villes gagnaient ensemble 500.000 habitants, cc qui prouve que l'ensemble des autres communes a perdu 300.0CX)habitants. Voici quel est le chiffre de la population des plus grandes villes de France. d"après les deux derniers recensements. Accroissement -- 1886. 1801. brut. p. 100 Paris ......... 2.2:>6.13\ 2.'>2:.J.946 16i .812 7.'t Lyon ......... 400.410 430.322 29.912 7.5 Marseille ...... 3i5.3i8 406.919 31.:m 8./4. Borde1ux ..... 238.899 252.03( 13.155 5,::; Lille.......... Hl::i.931 200.9:.J.5 H.98\ 8. 1 Toulouse ...... 1H.i14 1'tR.2-20 3.:,06 2.1 Nantes .. ...... 1t3.932 ·121.0:;4 -4.8i8 -3.\J Saint-Etienne .. 1l7.8i:'> 133.443 1;;.:œ 13.2 Le Havre ..... 110.968 '116.18t 5.2H 4.7 Rouen ........ 10::;.:,01 lW.341 4.0iO 3.8 Cc ne sont pas les plus grandes villes qui ont présente le plus gros accroissement, comme on le voit, et même nous pouvons signaler la diminution de la ville de Nantes qui a perdu pres de 3.000 habitants. Il est vrai que, a côté d'elle, Saint-Nazaire a augmenté de l:'")9.00 habitants et dépasse 40.(.)(XX) âmes aujourd'hui, présentant un accroissement exceptionnel de 6:i OO· Apres Saint-Nazaire, raccroisscmcnt le plus earacterise appartient à Nice, qui a passé de î5. 939 habitants en 1886 à 96.284 en 18Vl, accroissement de 20,W:-i habitants, soit 27 % ; a Montpellier, qui a passé <le r,7.231 à G9.83L, soit un accroissement du 22 %· Grenoble enfin a augmenté du 20 % 50.6iï en 188G et 60.698 en 18<JI. Il est donc bien exact que la population des campagnes se porte de plus en plus vers les villes. Elle n'y trouve généralement que les abaissements d'une sordide misère tout en contribuant à la diminution des salaires et à la production de ces chômages navrants qui jettent hors du travail c'est-à-dire souvent hors de la vie tant d'êtres pitoyables. Avec sa grande expérience des douleurs du Prolétariat qu'il connait pour les avoir éprouvées, Benoit Malon dit: « Justement on éva- " lue à un cinquième ou à un sixième la proportion des ouvriers qui « chôment. Pour presque tous les composants de ces myriades de « désœuvrés, la journée de huit heures serait immédiatement le pain ,, du jour.

20 LA REVUE SOCIALISTE « Ah ! que les peu sincères ou mal informés partisans des Ion- <, gues journées changeraient de langage s'ils pouvaient se trouver à « six heures du matin aux portes des fabriques, ou des pelotons « lamentables d'ouvriers hâves et déguenillés viennent si anxieusement ,i demander du travail et doivent s'en retourner erran:s et désespérés, i, après avoir entendu pour la dixième fois, pour la tn:ntième fois, le ,i meurtrier:<< On n'embauche pas ! » ( 1). Le mème auteur ajoute en « note : " Pour Paris les chiffres sont plus noirs, et ils marquent pour « les progrès du chômage une progression effrayante. Voici un exem- « pie: li y a vingt ans,ditjarlard dans la /ustice,la boulangerie,un métier ,< stable, par excellence, comptait 500 ouvriers en état de chômage ; (( aujourd'hui elle en compte environ 4000 pour 5000 occupés ! (< Dans les années prospères, il .:st permis d'établir qll'un cin- <( quième des ouvriers parisiens demeurent sans tra\·ail pendant trois. « à quatre mois, tandis que les autres voient réduire lt:ur salaire d'au « moins un quart pendant la mème période. Dans les années de crise, <( le chiffre des ouvriers sans travaôl s'élève jusqu'à 45 % de la popu- <( lation ouvrière, 300.000 familles sont dépourvues de ressources. » M. Emile Chevalier dans un article intitulé : La Cra11deet la p,,fite /11dusfrie ~2). constate le même fait et dit: <(Elle (l'ancienne organisa- <• tion du travail) évitait ces chômages brusques qui fondent sur !'ou- ,, vrier de la grande industrie contemporaine, ces arrets périodiques « qui atteignent l'ouvrier de la petite industrie ou la morte saison d'hi_ « ver que subit le journalier agricole ..... Dans certains professions <( il y a un chômage périodique sur lequel les ouvriers doivent comp- <( ter, mais qui ne leur permet pas néanmoins de trouver une autre <( occupation pendant sa durée. >> - La constatation directe de ce phénomène économique â été fournie par les résultats de l'enquête. dont l'initiative est due à la Commission parlementaire du travail. Quelques chiffres intéressants ont été publiés dans I' Economiste Français du. 1er Novembre 1890. <( Résumé des réponses faites aux questionnaires adressés à tous. « les ouvriers par la Commission parlementaire. (( La statistique a été dressée pour 9. 1 16 ouvriers comprenant ; <( Métallurgie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . • . 2. 916 <( Bâtiment .........•............. ; . 222 <( Industrie du bois et de l'ameublement. 1 . 606 (( Vêtements et accessoires .......... 1. 342 (1) B. Malon: Le Soci.i/isme llltigral, tome 11, pages 110-111. (2) Emile Chevalier : La grande el la prtite htd11strie. Nouvelle Revue, 1; novem-- brc 1891.

SOCTEXECRS ET SOCTENUS « On a trouvé : « Pas de chomages 1 .-630 ouvriers soit. ........ . (( Chômaire de deux mois et au-dessous 1 . 340, soit ,( Chômage Je trois mois 2. 22 L, soit .......... . ,( Chômage de quatre mois 1.813, soit. ........ . (( Chômage Je cinq mois et plus 1. 572, soit. .... . 21 17,9 % 14·7 % 2f,3 % 20 0/ /o 17,2 % La Commission constate encore que dans les professions qui n'ont -pas régulièreme·it un jour de repos par semaine, la durée de la morte 'saison est la plu, longue. Il résulte e·1 résumé du tableau ci-dessus que 61, 5 % des ouvriers parisiens ont un chômage de /rois mois et }'lus ( 1). Voilà, parait-il, une démonstration aussi péremptoire que possible. Vous me répondrez peut-être que depuis une dizaine d'années les classes ouvrières, gagnées par l'esprit de révolte, ont une facheuse tendance à se plaindre de leur sort et à récriminer sans cesse. Je vais donc vous prése 1ter d'autres documents. Je les extrais du compte-rendu officiel du premier Congrès ouvrier de France tenu à Paris en octobre 1876 (2). - A ce moment, la classe ouvrière assagie par la large saignée de Mai 187 1, privée de ses chefs fusillés ou en exil, stupide encore de la temc!ur du massacre, mérita les éloges de la presse bourgeoise, qui s'em,>ressa de proclamer la fin définitive du Socialisme. Ce Congrès bie11différent de ceux qui suivirent fut remarquable par la timidité des réclamations prolétariennes : Il ne s'agissait plus de reconstruire la Société mais seulement d'obtenir les libertés nécessaires à la fondation d'associations coor,ératives. Ecoutons les délégués: - Voici d'abord le citoyen 13onnedélégué (1) Jules Simoa dans son ouvrage: l'Ou1.1rière, foit à peu près les mèmcs constatations en ce qui Cü11cernele travail des femmes. « L'ouvriere n'est jamais à l'abri du << ch0mage. Il y a u.:s corps d"etat où il est en quelque sorte chroui,]lte. Les rcmetteuses << dont le salaire est très élevC, chôment en général trois jours par semaine , elles « n'ont presque p11.1sd"ouvrage dès que le commerce se ralentît. On comprend qu'il ◄ en soit de mè 11: des liseuses et de toutes les professions qui tiennent aux varia- « tions de la mode p. 43). » « Il est de toute nécessite de retrancher aussi la morte-saison. Elle varie sans « doute selon les 11Justries. Les brodeuses sur soie, velours et drap qui gagnent des « journées de deux • quatre francs1 ont un chômage de six mois ; on compte au moins ,<< quatre mois pour ,t passementerie de haute nouveauté, quatre mois pour les femmes << employêes par le-. tapissiers, environ quatre mois pour celles qui cousent les confcc- ·« tions pour dame~, trois mois pour les couturières en gros linge, trois mois pour les <( giletières travaillant pour les tailleurs sur commande. Règle genérale, la morle-saiso,:. « est de trois mois a" moius pour toutes les i11duslries. (p. 2.8ï). » {Jules Simon· !.'Ouvrière i Hachette, Paris, 1871, 7• édition. (l) Séances <lu t~ongrès ouvrier de France. Session de 18ï6. Troisièrnc fascicule. Paris, librairie Sanduz et Fischbacher, J.3, rue de Seine.

22 LA REY{;E SO<'IALISTE de Roubaix. Il parle des tisseurs (qui représentent 55 % de la populalation ouvrière de cette ville) et dont le salaire ne s'élève qu'à 15 ou 16 francs par semaine et des fileurs dont le travail beaucoup plus pénible ne rapporte que 20 à 25 francs par semaine, et il ajoute : (( Mais ces deux corps de métiers sont sujets à de nombreux chômages. » - Il signale plus loin la situation pénible des malheureux que les arrèts intermittents de !"industrie réduisent presque à la mendicité, qui sont obligés de demander à leurs fournisseurs un crédit payé fort cher (20 à 30 1/, au dessus du prix ordinaire) - (( Nous avons, dit-il. des (( cercles bien pensants, .:omme on les appelle, et ceux qui n'en font ,( pas partie ont beaucoup de peine à trouver du trmuil quand les (( affaires ne marchent pas. » Ecoutons ensuite le citoyen Pessy, délégué de Besançon: (( L'Agri- (< culture manque de bras, les villes en ont trop: double motif qui « augmente la misère des ouvriers ... Le trop grnHd l!0111bre d'ouvriers « dans les villes permet aux patrons entrepreneurs de disposer à leur (< gré des prix du travail: ils n'hésitent pas à prendre les travaux à ,< n'importe quel prix; ils trouveront toujours trop d'ouvriers pour « les exécuter. » Le citoyen Dufau, de Bordeaux, demande la suppression du travail dans les prisons et de celui des militaires dans les travaux agricoles et les ateliers. (< Les soldats sont nos frères, et par conséquent ne doi- « vent pas nous empècher de gagner notre pain. Souvent à l'atelier (< un militaire tient la place d'un père de famille. » Le citoyen Dupire, ouvrier tailleur, a traité spécialement du chômage et de sa suppression. Voici quelques passages de son discours: C'est le chômage prolongé qui .imène la misère au foyer du travailleur ; c'est le chômage qui est runique cause de l'avilissement des salaires ... ; c·est encore le chômage qui produit ces découragements et ces defaillances que nous constatons avec tristesse ... La crainte du chômage parJ.lyse l"esprit de solidarité ... Il n'est contesté par personne que l'introduction des machines dan~ la fabrication industrielle a apporté de profondes perturbations dans le travail. Il est évident, en effet, que les machines remplaçant les bras obligent les travailleurs à chercher un nouvel emploi de leurs bras dans une autre industrie, jusqu·au jour où une nouvelle découverte les déplacera de nouveau et les forcera a chercher ailleurs un travail manuel, ce qui augmentera le nombre déjit trop grand des bras dans les industries où ils se refugieront. De sorte que l'on peut aflirmer sans crainte d'ètre démenti, que l'offre des bras du travailleur excède toujours et de btaucoup, la demande qui en e~t faite ... Il est prouvé que Je chômage annud frappe au moins un ouvrier sur quatre, en d"autres termes que l'ensemble de la production annuelle n·occupe que les trois q11art1des bras disponibles et que le dernier quarl reste inoccupé J.:zulede lrav:iil ... Le travail manuel etant en concurrence avec celui de la machine détermine l'avilissement des salaires generaux ; l'abaissement des salaires ne permettant plus à l'ouvrier de vivre du produit d'une journée ordinaire. il est obligépour arriver à mettre les deux bouts ensemble, d'augmenter le nombre des heures de travail ; il est obligé de faire en un jour le travail qui nécessiterait l'cmp!oi de deux. journées normales ; obligé de subir la concurrence de la machine. il fait comme ccllc•ci, il produit rapidement et c·est précisément cette production rapide qui détermine le chômage gcnéral.

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