La Revue socialiste - 1891 - Tome XIV - vol 02

LA REVUE SOCIALISTE XIV

LA REVUSEOCIALIS REDACTEUERNCHEJ:?• BENOIT MALON • • TOME XIV (Juillct-Décein bre 1891) PARIS LIBRAIRIE· DE LA « REVUE SocIALlSTE » 8 - Rue des Martyrs - 8 1a a 1

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DES SERVICES C01üfUNAUX 5 DESSERVICCESOMMUNAUX So:.JMAIRE: - I. Des services d'Eclairage, des Eaux, etc.- II. Des services de traction (petites voitures, omnibus). - III. Des abus du propriétariat urbain. - iV. Des améliorations tentées et des remèdes proposés. V. Des i\lagasins généraux. - VI. Des services d'approvisionnement. \'II. Services dh·ers et récapitulation. Qui ne le voit, qui ne le proclame? En ce$ temps de crise et de transformation, ou sous la triple pression des maturités historiques, du développement mental et des nécessités économiques, toute une société nouvelle est en fermeutation, c'est dans tous les domaines qu'une novation s'impose. Il ne saurait êtM utopique, à un tel moment de l'évolution humaine, de concevoir dans une société délivrée des guerres internationales, des oppressions politiques et des iniquités sociales, la Commune transformée devenue une puissance éducative, un centre politique, un foyer littéraire et artistique, en même temps qu'un puissant organisme économique, bref le pivot de la vie sociale future. En effet, la Commune trop sacrifiée par la monarchie et par la bourgeoisie, ces deux triomphatrices des derniers siècles, est devenue le cri de guerre ou d'espérance des socialistes et la lfgitime préoccupation des politiqües éclairés. . Tous comprennent par exemple que la monstrueuse inégalité actuelle des distributions communales est un danger, en même temps qu'une injustice. De là ~es projets de·coniniunes-

6 tA REVUt SOCL\L1STE <'rtntons de Gambetta, Floquet et qnelques autres; projets incomplets, . ans doute, mais qui ont le mérite de ·montrer à la démocratie routinière la voie à suivre. Effectivrmenl, rien ne srra fait au point de vue politique, et surtout an point de vue social, tant que ces milli~rs et milliers de villages de quelques centaines d'habitants, v6ritables étouffoirs, où nul progrès ne peut germer, nulle Yie morale prendre naissance, n'auront pas fait place à des agglomérations communales, viYant d'une vie administrative cornmune, ayant chacune son établissement d'enseignement secondaire. son service médical et pharmaceutique, son théàtre, sa salle de conférences, son journal local, son cercle philosophique, ses concours littfraires, ses société politiqne, orphéonique, gymnastique, etc., le tout relié bien entendu avec les organisations analogues au chef-lieu régional. De quelque façon qu'on envi ·age la question, on devra se convaincre que seulement par cette très faisable réforme, on mettra fin aux misères morales de la s(•grégation, dans les campagnes, à la dépopulation et à tontes les nuisances qui découlent de ces deux fléaux. Elargi. san t la qu<'stion, nous pouvons ajouter qu'il ne serait pas non plus indifférent de faire surgir dans toute l'Europe plus de cent mille foyers nouveaux d'activité progressiste s0 manifestant au triple point de vue philosophique, politique, économique. Economique aussi, car si, abstraction faite de quelques grandes villes, la commune politique n'existe nulle part, la commune sociale, telle qu'elle devrait fondionncr pour répondre aux besoins non veaux est tout entière à créer et pourtant sa constitution e. t l'œuvre la plus urgente; les socialistes l'ont bien compris, et c'est surtout vers la conquète des municipalit<'.·s qu'ils ont porté leur effort électoral, que de très appréciables succè,:;ont déjà récompensé (1). Le:--élus sociali tes ont immédiatement ouvert les hostilités contre les iniquités et les insuffisances pratiques du vieux droit municipal bourgeois. Bien délimité est rl'ailleurs le combat, an point de vue économique; c·est d'abord contre les monopoleurs qu'il faut marcher; chaque conquête faite sur cax est mère de conquêtes et de prospérités futures. Par surcroit de bonne fortune, en l'occurence, il se trouve que les monopoles à combattre ont presque tous une origine (1) Parmi les municipalitcs où le socialisme a pênctré en ,,aiuqueur de haute lutte, il convient de citer celles de Paris, Lyon, Marseille, Saiut-Etienne, Roanne, Comment1·y, Calais, Narbonne, Saint-Denis, Saint-Ouen, etc., etc,

DES SERVICES CO?.IMUNAUX 7 impure et que l'honnêteté publique autant que l'intérêt général est ici avec la politique socialiste. Les faits·que l'on trouvera dans les pages suivantes en donneront une indication sufüsante et les conclusions terminale~ s'en trouveront fortifiées; car, comment hésiter lorsque c'est à la fois au nom de la justice et au nom de l'utilité, du devoir moral et du clevoir social que l'on prend la sape du démolisseur et l'outil du reconstructeur? Nous devrons, on le comprend de reste, nous borner à quelques services principaux ; pour le reste une énumération suffira, la conclusion générale étant donnée. I. - DES SERVICES n'EcLAIRAGE, DES EAUX. Pour l'Etat, la première œuvre à poursuivre c'est la reprise des chemins de fer et des mines ; pour la Commune, c'est la reprise des services d'éclairage (gaz, électricité) et de traction (omnibus, tramways, pe.tites voitures, factage). Onéreux au premier chef et fonctionnant sur une vaste échelle les monopoles urbains précités, sauf de bien rares exceptions, n'ont rien dans leur origine qui les recommande à la considération des administrations municipales. En ce sens, la Compagnie Pari~ienne ·au Gaz, qui fait tant parler d'elle en ces dernières années, mérite une mention particulière. Créée en 1855, et faite de la fusion des six compagnies précédentes, elle bénéficia du courant qui entrainait les politiciens imp~riaux à livrer les intérêts publics à la cupidité de financiers sans scrupules. Cependant si gros ,était le morceau que les infidèles édiles durent,pour le moins, stipuler qu'une part serait faite à la Ville dans les bénéfices. Voici, au reste, la donnée générale de la concession qui échoit au 31 décembre 1905 : 1° Le prix de l'éclairage public est de 0,15 c. et celui de l'éclail·age particulier 0,30 ; 2° La Ville a droit à la moitié des bénéfkes, prélèvement fait au profit de la Compagnie de 12,400,000 francs sur les bénéfices nets. Ces 12,400,00b francs sont destinés à rémunérer les actions;

8 tA. REVUE SOCIAtISTE 3° La Ville reçoit, en outre, un droit d'odroi d.e 0,02 c. par mètre cube de gaz consommé, une somme fixe de 200,000 francs pour location• du sous-sol de la canalisation et une indemnité pour les appareils de l'éclairage public qui lui appartiennent. En 1884, la Ville a encaissé, pour l'ensemble de ses charges, 6,101,429 francs; 4° La canalisation tout entière, à l'expiration de la concession, appartient en pleine :r:,ropriété à la Ville; quant aux terrains, usines et outillage, elle a le droit de s·en r0ndre propriétairr iL dire d'experts. La moitié du bénéfice net, réalisé sur ces terrains, usines et outillage, doit lui revenir. On estime que cette moitié, tout passif acquitté, représentera 200 millions en 1905; 5° La Compagnie est tenue de faire profiter l'éclairage public et particulier de tout abaissement du gaz résultant de nouveaux procédés de fabrication ; 6° La Ville a la faculté de concéder le droit d'exploiter tout nouveau mode d'éclairage, sans indemniser la Compagnie. Cela parait presque équitable à première vue; mais il faut vite remarquer que la Compagnie s'est taillé la part du lion, en quadruplant le prix du gaz (l). J\'éanmoins bien des clauses la livrent à la discrétion de la Yille; telle la faculté de concéder le droit d'exploiter tout nouveau mode d'éclair.age, qui pourrait ruiner la Compagnie actuelle. Aussi, cette dernière manœnvrct-elle pour une prolongation de concession. La première fois que c0tte prétention se fit jour,un économiste, dont pourtant le libéralisme ne saurait être mis en doute, M. Fournier de Flaix y répondit comme suit: « Les actionnaires de.la Compagnie ont réalisé un bénéfice si merveilleux qu'il est peu séant de leur en offrir un nouveau. Ils sont 33G,000 ayant versé 81 millions, ces 330,000 actions représentent actuellement au cours de (11 . En effet, le gaz que la ville de Faris paie 13 centimes et les r.onso mmateurs parisiens 30 centimes, ne coùte que O! centime3, à la ville de Bordeaux et 21 centimes aux consommateurs bordelais. Notez, cependant, que la compagnie bordelaise du gaz n'a pas fait un marche de dupes. « Aujourd'hui, ecrivait Fournier de Flaix en 1886, bien que la concession n'ait que 18 ans à courir, les actions ùe la Compagnie sont à l .50U francs et les obligations sont introuvables. Les parts de fondateurs ont reçu en 188!, 333 francs chacune. La comparaison suffit, croyons-nous, à d~montrtr que le commerce parisien n'a pas si tort de se croire volé par la Compagnie du gaz ùont ce n'est pas le seul méfait. Ajoutons vite que les prix de Bordeaux n'ont rien d'exceptionnel. Le gaz (municipalise) se vend 8 centimes à Bruxelles et 13 centimes à Londres,

DES SERVICES co:rn11UNAUX ç, 1.500 fr. = 535 millions, soit six capitaux et demi pour uu. Est-ce assez honnête (1) ? L'intérêt de la Ville. Les nouvelles propositions ne présentent aucun avantage dfrect à l'administration municipale même, en compensation de l'inconvénient de se lier les mains pendant cinquante ans. Bien loin de là. En 1905, la Ville entrera en possession : 1° De tous les bénéfices d0 l'exploitation actuelle;• 2° De sa part dans les immeubles et le matériel; 3° De l'accroissement qui se sera produit dans les bénéfices en vingt ans, accroissement qu'on ne peut évaluer au-dessous de 20 millions de francs. La Ville devra alors rembourser 200 millions à la Compa- (1). Pour qui va nu fond des opérations financières de la fameuse Société, les majorations sont autreme1it scandaleuses. Voici ce que raconte Chirac en substance: En 1855 le capital de la Société fut fixé à 55 millions dont 40 millions en papiei·s d'apport et 15 millions en titres souscrits. Dès 1860, dit Auguste Chirac, les actions de 500 francs se vendaient couramment à la Bourse 82G francs. Si ùien que les six sociétés à qui ·on avait fait cadeau des 40 millions en papiers d'apport voyaient leurs 40 millions ,·aloi1· plus de 66 millions, d'où en cinq ans, une prime de 26 millions. Ce n'était pas assez. li y eut une nouvelle émission de 58,000 actions au pair, c'est-a-dire à :iOO francs exclusivement réservées aux anciens. Pereire était embusqué dans son Credit mobilier, et avait besoin d'une émission. Il émit 58,000 actions, dont 55,000 au pair, c'est-à-dire à 500 francs exclusivement résenées aux anciens actionnaires, c'était donc un cadeau de 32G fr. par action. Quant au public, il achetait les 3,000 actions supplémentairC's (pour faire 58,00ù) aux cours cotés, 900 et 1,000 francs, etc ... En 1863, cette action se Ycndait couramment 1725 francs, l"émission avait été monopolisée par les ancieus actionnai1·es qui s'octroyèrent ainsi le petit bénéfice de 1,225 francs par titre. Ils avaient déja reçu 40 mï°llions qui étaient devenus............................................ 138.000.C00 et on leur donnait . . . . . . . .. .. . .. . .. .. .. . .. . .. . .. .. . .. .. 67.375.000 Au total....................... 205.375.000 Est-ce tout? Nou, ce n'est pas fini. En lSï0, on dédoubla les actions, et les anciens actionnaire3 purent réaliser toutes leurs actions sans se dessaisir d'une seule, ce qu'ils firent. C'est ainsi qu'aujourd'hui la famille Margueritte, par exemple, peut posséder 81)millions en actions du gaz a1Jrès avofr réalisé pareille sùmine, grâce aux cours pratiqués en Bourse. Le même calcul, effectué pour la masse <l'es actionnaires, dcmontrc que les 206 millions de 1S63sont devenus 410 millions, lesquels ont pour origine un versement réel de 15 millions environ en 1S55 et un apport à. la même date de 40 millions d'anciens titres.

10 L.\ REVUE SOCIALISTE gnie parisienne pour sa moitié dans l'actif net, mais elle aura à :sa disposition un ensemble de bén{,ficos nets de 61 millions. Admettons qu'elle réduise le prix du gaz à 0,20, elle aurait encore à porter i~ son budget, d'après une consommation de 525 millions do mètres cubes dont 450 millions pour les particuliers, au moins 30 millions. En effet 525 millions de mètres cubes représentent, aux conditions actuelles, une dépense de 68 millions, qu'avec les frais de gestion on peut porter à 72 millions. La recette brute aux conditions actuelles, mais avec le prix de 0,20 sur 450 millions de mètres cubes, dépasserait 102 millions. L'éclairage public serait gratuit. Enfin, la Ville conserverait pour toujours la disponibilité des plus-valnes, à partir de _1905. Ces plus-values lui permettraient, soit de diminuer ·1e prix du gaz;, soit d'augmenter les ressources de son budget. Cette dernière considération a une grande portée (1). Argumenter ainsi c'est-nettement conclure à la transformation du monopole à la Compagnie du gaz en service communal. Aux objections faites par des outranciers du libéralisme, M. Fournier de Flaix fait denx réponses : « Voici la première, dit-il, l'industrie du gaz est très simple: elle ne recèle aucun mystère, los villes peu vent fort hien produire et vendre leur gaz; aussi, la tendance est-elle en ce sons. Des villes comme Manchester, Brnxelles ont pris ce parti. Elles s'en trouvent fort bien. C'est ce que fera certainement la ville de Bordeaux dans dix-huit ans. Elle sera alors en mesure de porter à son budget 3 millions et do réduire le prix du gaz à 0,15. « Voici la seconde: la Ville de Paris s'est trouvée placée, à l'égard de la Compagnie des eaux, exactement dans la situation qu'elle a actuellement devant la Compagnie parisienne. Elle a compris la nécessité, en ce qui est la fourniture d'eau, d'être entièrement maitresse chez; elle. Elle a donc modifié les conditions de la concession de la Compagnie des eaux. Celle-ci est devenue une régie intéressée qui applique les tarifs de la Ville, qui remet tous les' produits à la Ville, moyennant une retenue pour payer ses services. « Il n'en doit pas être différemment pour le gaz. De Compagnie fermière, la Compagnie parisienne doit se transformer en une Compagnie de régie; elle appliquera les tarifs de la Ville; elle représentera la Vil-levis-à-vis de la clientèle; elle procnrera. (1). Fournie1· de Flaix, dans le Journal des Economistes, 18S6,

DES SEn.VICES CO~LMUNAUX 11 à la Ville les capitaux nécessaires; elle devra rendre compte à la Ville de tons les produits de l'exploitation, sur lesquels elle aura droit, commé la Compagnie des eaux, à un prélèvement proportionnel au développement de l'exploitation. « Cette transformation peut se faire sur le champ. En tout cas, elle sïmposera chaque année davantage à la Compagnie parisienne (l).>> Cette conclusion est socialiste au premier chef. Toute occasion de transformer un monq'pole onéreux en service public doit être avidement, saisie par les représentants de l'Etat ou de la Commune, et no pas le faire serait se rendre coupable de forfaiture (2). Seulement, pour l'application on peut préférer aux Compagnies fermières, préconiséP-spar M. de Flaix, la régie directe qui, aussi dans le cas particulier qui nous occupe, a fait ses preuves. (1). Fournier de Flaix: Loco citato. (2). Au moment où nous ècrivons ces lignes, la Compagnie du gaz soute- , nue par la prèfectur~ <le la Seine tente de faire prolonger son privilège ; la presse ,·énale a fait grand bruit des concessions faites pu la Compagnie. Voici sur ce point l'apprèciation d'un journal nullement socialiste la Finance Nouvelle. « Au bas mot, la part de propriété de la Ville vaudra 300 millions dans 21 ans. En louant cette propriété à de nouveaux concessionnaires sui· le pied de 5 0/0, la Ville toucherait, annuellement 15 millions, pom· prix de sa lot·ation, et en Yendant le gaz à 20 centimes, le loi:ataire ferait encore de beaux bénéfices. Une recette annuelle <le 15 millions représenterait 375 million3 au bout de 25 ans, c'est-à-dire au bout de la période pendant laquelle la Compagnie voudrait conserver son monopole. Qu'offre donc la Compagnie en échange de ces 375 millions dont elle voudrait priver la Ville? De faire remise aux consommateurs pendant les vingt-etune dernières années de son existence, de cinq centimes pat· mètre cube de gaz. C'est 283 millions de mètres cubes qu'elle vend actuellement par an. En admettant que la. moyenne annuelle des vingt:et-une années à veni1· soit de ::100millions, l'aba.nJ9n de 5 centimes représenterait une moyenne annuelle de 15 millions, dont ï înillions et demi seulement serâient réellement à la charge de la Compagnie, à cause du partage des bénéfices avec la Ville. Ainsi, la Compaguie en abandonnant 7 millions et de::ni pat· an pendant vingt et un ans, jouirait ensuite, pendant vingt-cinq ans, gratuitement d'une propriété dont la Ville poui-rait tirer une location annuelle de 15 millions. Elle ferait comme ou le voit, un bien beau marché. Ses actions bondiraient, du coup, aux environs de 3,000 francs. C'est 150 millions, en effet, qu'elle abmdonnerait par fractions annuelles, dans l'espace de 21 ans, pour acquérir une dispense de 3î5 millions. 1> Le marché proposé par la Compagnie apparaitra 'bien plus onereux si l'on fait eutrer en ligne de compte la gratuité de l'éclairage public et la diminution des prix de vente qui résulteraient, en outre, non pas de l'affermage à d'autres conct:ssionnaires, mais de la misti en régie.

12 LA RE\'UE SOCI.\LIS'l'E La ville de Bruxelles se trouve très bien de l'avoir appliquée ù l'e:xploitation du gaz. Et elle n'est pas seule d'ailleurs ù procéder ainsi ù la satisfaction de tous les intérêts en jeu. Il est remarquable qüe dans la libérale Angleterre l'éclairage urbain est pour plus d'un tiers livré à l'entreprise directe des municipalités. The Economist de Londres, à la date du 20 novembre 188G,contient des chiffres dont on ne sanrait exagérer la signiflcation socialiste. Sur 1 milliard 380 millions de francs employés en 188:S-188ü à l'industrie du gaz, plus de 500 millions l'ont été directement par les municipalités qui ont pu de la sort€\ favoriser leurs consommateurs et encaisser un produit net de plus de 30 millions, tout en se réservant la direction et les avantages d'un service public important. ABufalo, et dans d'autres villes américaines, la municipalité a l'entreprise non-seulement du gaz, mais encore du chaufiage qui s'effectue à l'aide dïmmcnses calorifères de quartier à la satisfaction de tous. Dans toutes les grandes villes on en viendra là. En attendant, on est moins coulant pour les compagnies exploitantes. On a vu plus haut les clauses principales de la concession du gaz ; les clauses de la concession pour r éclairage électrique sont autrement fermes. « Ainsi l'aùministration se réserve, dans tous les cas, le droit de prescrire au permissionnaire d'enlever sa canalisation à une époque quelconque. Elle se réserve le droit de rachat ù toute époque après l'expiration des dix premières années, et le prix de rachat serait déterminé d'après les produits nets annuels obtenus pendant les trois années qui auraient précédé. Les Compagnies n'auraient même pas cc laps de temps qui comporte sept anuécs maigres et sept années grasses. Elles supporteraient tous les frais d'installhtion qu'elles ne pourraient pas amortir en si peu de temps, et quand elles auraient commencé à se faire une clientèle, la Ville les rachèterait. Le cahier des charges réglemente la durée de la journée de travail des ouvriers, le pl'ix de l'heure des électriciens et des mécaniciens. Qucb sont les capitalistes assez malheureux pour aller se livrer ainsi pieds et poings liés à un Conseil municipal aussi bien disposé? >l (1) (1) Ce n'est pas un cahier des charges scvère qui s1uffira aux nécessités de la. situation relativement a l'électricitc appliquce: ((On sait que pour produire de la lumiére électrique, le grand moyen est la force motrice. Grâce aux machines Grame, cette force - ùe même que la lumi.l1·e électrique - peut etre transmise a une grande distance.

DES SERVICES co:w,IUNAUX 13 Ce résumé est do M. Leroy-Beaulieu qui naturellement gourmande fort les édiles parisiens à cette occasion, et il ajoute: « Il ne faudrait pas croire qu'il n'y a qu'en France qu'on commence à s'apercevoir du despotisme municipal, du gaspillage, du socialisme municipal. En Angleterre, les mêmes plaintes s'élèvent. Les municipalités anglaises se sout donné libre carrière dans un champ industriel. où autrefois elles ne s'aventuraient pas.» L'écrivain économïste précise: ce n'est pas seulement le gaz que les municipalités anglaises exploitent, mais aussi le service des eaux, celui des lavoirs municipaux et il se lamente fort de ce débordement de socialisme municipal qui n'est pourtant que le premier pas dans une voie nouvelle, où l'on marche il est vrai d'un pas décidé, au moins dans les pays anglo-saxons. Ainsi à Londres, à Manchester, à Liverpool et dans presque toutes les grandes villes anglaises, les bains sont en train <le devenir et les lavoirs publics sont déjà des services mun.icipaux depuis de longues an nées et ce à la satisfaction des intéressés. En France on ne va pas si vite. La proposition faite en ce sens par les conseillers municipaux du parti possibiliste a été repoussée; pourtaut la question est assez mùro, scmble-t-il. Dès 1850,une commission de savants pré$idée par le chimiste J. B. Dumas, se prononça pour la municipalisation des bains et lavoirs.publics, en s'appuyant surtout sur les bons résultats obtenus en Angleterre par l'application <lece système. Bien qu'une proposition formelle ait été faite en juin 1885 au conseil municipal de Paris par Vaillant,Joffrin et Chabert (1), Or, en employant dans un but. social les forces que la nature met à notre disposition et que les particuliers sont dans l'impossibilité d'employe1·, - leurs P.ntreprises, quelles qu'elles soient, n'étant pas assez considérables, - on obtiendra des ré sui tats extraordinaires. Par exemple, en se servant de la force motrice du courant du Rhône, on pourra facilemant obtenir l'électricité nécessaire à l'cclairage d'une rcgion Je la France. Ce que nous disons de l'électricité peut, tout aussi bien, être appliqué à l'industrie et a. l'agriculture collecfü·isèes, en employant les courants des fleuves, des marées, etc., etc. Une des choses qui nous ont lP-plus frappé à la dernièl'e Exposition uni ver selle de Paris, est le mol.eut· qui mettait en mouvement toutes les machines occupaut un pat·cours de plus d'un kilomètre. Voilà en petit, nous disions-nous, ce que sera la production collectiviste rlans chaque genre d'industri~. » (Argyriadès: Le Socialisme scienti(i,que). (1) Voici le texte de ce pt;ojet de résolution : « Le Conseil délibère: u l• Des lavoirs communaux seront ètablis dans tous les quartiers de Paris

14 LA REVUE SOCIALISTE rien n'a été réalisé encore et cependant les défectuositésd~s bains et lavoirs tenus par des particuliers n'ont fait que s'aggraver.(!) Mais les moindres réformes sont si lentes à obtenir, en l'~tat d'esprit de la Bourgeoisie dirigeante pour qui le gain individuel est le dogme, et le service public la monstrueuse erreur ! Nul ne se meut; même lorsque,-~omme c'est le cas, à Paris (nous aimons à nous en tenir à des exemples précis) pour les et principalement dans les quartiers où la population est en plus grand nombre. (( 2' Ces l~voirs seront pourvus de vastes séchoirs, robinets d'eau chaude, et enfin de tous les aménagements constituant un progrés en cette matière ; « 3° L'accës de ces lavoirs. séchoit·s, etc., sera absolument gratuit pour toutes les personnes qui s·y présenteront; « 4' Ces lavoirs ëtant créés surtout en faveur de la population ouuiére, des mesures seront prises pour que les patrons blanchisseurs n'accar,arent pas toutes les places à leur profit au détriment des femmes d'ouvriers; " 5° Des salles de bains chauds set·ont adjointes aux lavoirs, en ayant soin de réserver un plus grand nombre de cabinets pour les femmes ou filles d'ouvriers. ccLa gratuité existera pour les salles de bains comme pour les lavoit·s r,. (L) Un journal socialiste les faisait récemment ressortir pour cc qui a trait aux lavoirs publics en établissant une comparaison entre les lavoirs publics de Paris et les lavoirs municipaux de Londres. Dans le système individualiste parisien, le coulage ayant lieu la nuit, la ménagère est obligée d'apporter son linge la veille du jour où elle désire laver. Si encore l'opération se faisait convenablement, mais non, tous les paquets de linge sont amoncelés ensemble dans une immense cuve, qu'il faut de longues heures pour échauffer, et le linge des gens bien portants risque dans cette promiscuité d'être contaminé pat· celui de certains malades, s'il s'en trouve. Puis, lorsque la mênagére revient le lendemain occuper une place parcimonieusement mesurée, ce n'est qu'en payant un supplément qu'elle peut faire essorer son linge, qu'en payant encore, qu'on Je lui étendra dans Je séchoit·, a l'air libre. Notez que les cieux baquets en bois ùont elle a besoin lui reviennent déjà à 5 cent. l'heure, que l'eau chaude et l'eau de lessive lui coùtent 3 et 10 cent. le seau de douze à quatorze litres et qu'il est dangereux et malsain de faire sécher son linge dans le lo~is qu'on hahite. Ainsi, elle ne rentl'era en possession de son linge que le troisième jour seulement et ne pourra le repasser qu'à son domicile. A Loncires, ·au contraire, la ménagëre donne ~on linge au coulage en arri-. ,·ant au lavoir, où ses enfants - si elle en a - peuvent l'attendre dans unè salle d'asile; le linge de chaque pel'sonne est séparément, propren,ent coulé en trente minutes environ. Chaque piëce lavée dans des auges en faïences, où l'eau chaudtJ et froiùc se trouve en abondance, est aussitôt transportée dans un séchoir à air chaud, dont la case correspond avec le numéro de la place au la voir. Ce systéme, inappliqué d11.nsles lavoirs parisiens, sëche le linge ,,ite et bien, et pour le repasser fers et calendre sont mis à la disposition de la ménagère dans une salle spëciale. Le tout sans augmentation de prix (A. Germain, dans le journal le Pi·olétariat,

,/ DES seRVICES COMMUNAUX 15 compagnies des petites voitures et d'omnibus,- l'opinion poussée à bout par de trop intolérables abns, s'est vivement prononcée. II.- DES SERVICES DE TRACTION (PETITES VOITURES, Û~INIBUS) Pourtant, là encore, ce ne sont pas des intérêts respectables que l'on peut opposer à l'intérêt public sacrifié. Prenons pour exemple la Compagnie des petites voitures qui fut fondée en 1855, aux beaux jours où, comme nous l'avons dit plus haut, les hommes du second empire livraient d'un cœur si léger la fortune publique à la haute finance. Avant cette date,l'industrie·des petites voitures était exercée par des petits entrepreneurs autorisés. Commeon avait fait pour les chemins de fer, pour le gaz, pour d'autres entreprises, on fusionna au bénéfice de quelques financiers. On parla naturellement d'utilité publique, de meilleur marché, et comme on émettait pour 20 millions d'obligations de 100 francs, on dit: Voilà la démocratisation du crédit. Cependant les cochers possesseurs d'une unique voiture hésitaient; ils sentaient venir l'esclavage. Quant aux entrepreneurs possesseurs de cinq ou six équipages, ils refusaient non moins énergiquement de fusionner : ils sentaient la dépossession. Mais l'Administration, complice des monopoleurs, brisa les résistances en retirant les autorisations; il fallut se soumettre et se démettre, c'est-à-dire se laisser proprement écorcher. En effet il y avait à Paris, qaand la Compagnie se fonda, 878 voitnres qui à 8000 •francs environ l'équipage, y compris l'achat du privilège, constituaient un matériel de la valeur de 7,000,000. Pour racheter ce matériel de 7,000,000, la compagnie émit 200,000 actions à 100 fr.- Vingt millions! - Puis doublant son capital, elle le porta à quarante millions, sextuplant ainsi la valeur du matériel d'exploitation, sans augmenter le matériel lui-même, de sorte que les cochers qui avaient cédé pour 8,000 fr. leur équipage à la nouvelle conipagnie, recevaient en paienient de celle-ci un titre d'action qui ne représentait que la sixième partie du matériel cédé. Les gens de finance savent racheter. En l'occurence, les malheureux vendeurs eurent d'autres pertes à subir, comme aussi les petits épargnistes venus à l'appel dès Gibiat, dos

16 LA REVUE SOCIALISTF! Caillard, des Crémieu, des Calvet, des Rognat, des Arnoux et autres d'Auriol. Les actions émises montèrent jusqu'à 220 francs grâce à nne réclame enragée au moment du doublement; puis, l'opération faite et les lanceurs ayant fait leur raffle, baisse effroyable; les actions retournèrent au pair, descendirent même à 25 fr. Les anciens cochers furent rninés; leur industrie confisquée et échangée contre raction,« cette nouvelle forme démocratique de la propriété» ,fut à jamais perduè pour eux,emportée par le tourbillon de la baisse, qui n'était en réalité qu'une mise à point, puisque les actions de 100 fr. qu'on avait fait monter jusqu'à 200 ne représentaient en somme qu'un matériel de quinze francs. Il y eut, en outre, des malversations telles que les tribunaux durent s'en mêler; ils eurent à examiner des faits de ce genre: Les 1nem,bres clu Conseil d'aclniinistration etaient fournisseurs du dit Conseil. M. Gaillard, administrateur, vendait à ses collègues des bois à 30 francs le décistère. La Compagnie ne pouvait s'en servir et les revendait au chemin de fer du Nord à 13 francs. Pour l'entretien des fiacres, M. Langlois, constructeur, offrait à le prendre à sa charge au prix de 2 fr. 15 c. par jour. Le conseil d'administration l'adjugeait à Massinot au prix de 3,60.- « C'est une chose fâcheuse, disait débonnairement le présiclent de la correctionnelle, que l'acheteur et le vendeur soient la même personne.)> Langlois déclarait qu'à 2 fr. 15 c., il pouvait gagner 300,000 francs par an. Combien donc gagna le compère Massinot? (1) Le système entraine d'autres pratiques qui, pour ne pas relever (très malheureusement) du code pénal, n'en sont pas plus recommandables. Les cochers, indignement exploités par leurs patrons anonymes, avec rodieux système des moyennes, s'en prenuent au public qui, de la sorte, est mal servi en payant très cher. Quant aux chevaux dont on exige plus qu'ils no peuvent donner, ils sont surmenés, maltraités et mal nourris, réduits en tel état qu'ils feraient pitié aux pierres (2). (1) Georges Duchêne: La spéculation devant les tribunaux. (2) « Paris est gâté pour l'homme sensible par la vue des miséres de la plus douce, ç.lela plus laborieuse, de la plus noble des bêtes. Excès de travail. manque de nourriture, maurnis traitements : en ces trois termes tient la courte et douloureuse existence d'un cheval sur le oeurtrier pavé parisien. « Il va sans dire que les fiacres surtout donnent cette impression navrante. Puis ce sont les attelages de charbonniers, et surtout, aux >!poques des termes, la cavalet·ie de certaines maisons de déménagement. A d~s voitures trop lourdes, 011 attelle des chevaux qui sont de paunes vieux, épui3és par une activité

DES SERVICES CO.M:'.lfUNAUX Pour les manieurs d'argent, rançonner le public premièrement et secondement imposer au personnel un travail exténuant pour le plus bas salaire possible et torturer jusqu'à l'épuisement complet, jusqu'à la mort libératrice 1 les animaux travailleurs dont on se sert, sont dans le domaine des chos~ courantes. Tant ces rateleurs du bien d'autrui savent peu ce que c'est qùe le sens moral. Le sens moral leur est aussi étranger que la probité, ce qui n'a rien d'étonnant, les deux allant ordinairement ensemble. (1) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . A cette JJlace se trouvait wie critique sw· ta Compagnie ctesOninibus qui aurait fait ctouùle emploi avee l'article de Gustave Rouanet, que l'on trouve1·a plus loin, sur lrt mhne question. Cespassages se1·ont 1•eintégres to1·sde ta publication en 1;olwne ctespresentes etucles. de vingt ans. Ou leur demande un suprême effort. Et comment le leur demande-t-on? A coups de fouets, qui cinglent leur maigre échine, qui ensanglantent leurs fines chevilles par les douleurs envahies. « Ah! grands dieux I que sert contre cette barbarie une loi timide'? Ce qu'il faudrait : c'est le droit pour tout. honnête homme de secouer sur place le malfaiteur qui fait à qui ,'aut mieux que lui, à qui est plus estimable que lui, à qui a plus d'humanité que lui - à son cheval - souffrir un intolërable martyre! Que de fois j'ai souhaité ëtre libre de chàtier comme il convenait ces bourreaux I Avec quelle volupté, je leur aurais vu appliquer la peine du talion, de leur fouet, leur cinglant les côtes, à les laisser gueulant sous les coups! « Mais quoi I la foule est complice du mal.» (Caribert, dans le journal le Paris, 1891). (l) Cette cruauté envers les bêtes, con·ollaire de la spoliation des traYailleurs et du rançonnement du public se manifeste toujours de telle façon que lors de la grande grëve de 18ï8 les cochers, peu tendres cependant, demandèrent aussi que leurs chevaux fussent moins exténues, moins affamés. « Le cœur saigne â Jeurs conducteurs, disait le délcgué Moritz, de voir ces pauYres bêtes à bout de forces, toujours affamëes, toujours rendues, ne marcher que sous les coups de fouets jusqu'au jour où elles tombent sur la voie publique pour ne plus se relever.» Malheureusement, les hommes comme le citoyen Moritz sont rares, dans la corporation des cochers, trop enclins â la cruauté envers les malheureuses betes qu'on leur livre. Quant aux financiers ils riraient si on leur pal'lait des devoirs moraux ou sociaux, ce qui revient au même. Osons pourtant leur dire que l'homme digne de ce nom, doit la justice et le dévouement à ses frères humains et la compatissancc aux animaux autant que le permettent les nécessités de ta vie de la race humaine; que, par suite, il doit de bons traitements à ces<• frères inferieurs" comme dit Michelet, qu'il malmeue si cruellement, qui pourtant lui sout si utiles et l'aident si patiemment et si constamment clans ses travaux. 2

18 LA REVUE SOCIALISTE III.- DES Anus DU PROPRIÉTARIAT URBAIN « J'ai étudié a\'ec une religieuse sollicitude la vie privée d'une foule d'ouvriers, et j'ose affirmer que l'insalubrité de leurs habitations est le point de départ de toutes les misères, de tous les vices, de toutes les calamités de leur état social.)> (1) Cosparoles de l'autour del' Histoire de l'Écononiie politique sont justes mais incomplètes. A coté du fléau de l'insalubrité des logements, il eùt fallu noter le fléau de la cherté des loyers qui, de plus en plus, paupérise et accable le prolétariat. Le propriétaire de nos jours est armé par le code civil de prérogatives injustifiées et scandaleuses: telles sont l'exempt ion d'impoL pour les logements non loués, le privilège sur toutes créances, la faculté d'exiger le paiement d'avance et d'imposer_ aux locataires les conditions les plus vexatoires et les règlements les plus saugrenus et les plus arbitraires. Ainsi embusqués derrière une légalité complice, le propriétaire use et abuse de son droit excessif qui est bien le swnniwn jus, summa injw•ia. Voyez d'abord pour le taux des loyers. Malgré le refoulement systématique, dans tontes les grandes villes, de la classe ouvrière dans les faubourgs extrêmes et dans les banlieues, les frais de logement représentent, d'après le docteur Engcl, directeur du bureau do statistique de Berlin, les cleux neuviènies du revenu à Berlin, le tiers à Vienne et le quart à Paris. Pour cette dernière ville, voici des chiffres précis : La moyenne du loyer était, en 1817, de 90 fr. par tête; en 1872, de 150 fr.; en 1876, de 170 fr.; en 1881, de 200 fr. Où irons-nous de ce pas, car l'augmentation est continuelle. Et notons bien, ainsi que le reconnaît Leroy-Beaulieu, que cette augmentation ne correspond généralement pas à une amélioration du logement, mais, dans la plupart des cas, à une simple majoration des bénéticos du propriétaire. Rappelons aussi quo le prix dos petits logements est proportionnellement plus élevé que le prix des grands, d'où écrasement plus complet des petits locataires. Un Lel état de choses effraie l'économiste conservateur lui- (1) Adolphe Blanqui: Enquête en 1848.

DES SERVICES COMMUNAUX l<J même, qui parle de « quelques ·mesures administratives pour prévenir ce qu'a d'excessif l'élévation corn,tante des loyers.>> Il est à remarquer, en effet, qu'en dernière analyse, le taux du loyer des capitaux diminue et que, seul, le taux du loyer des maisons augmente sans cesse, constituant aux propriétaires urbains un inique monopole, et pour le peuple des locatair·es une véritable spoliation, toujours plus ruineu,se et agrémentée de toutes les servitudes, les unes ridicnles, toutes vexatoires, qu'il plait aux propriétaires d'imposer et quelle implacabilit<'.>. en g{•néral, contre le malheurenx ouvrier tombé dans la misère. Qu'elle est juste et vraie l'indignation que Clovis Hugues a exprimée en ces généreuses strol_Jhes: .... A de certains jours, quelq11'un frappe à la porte, Quelqu'un vient qui monte à pas lou1·ds, Et si les tout petits enfants pleurent., qu'importe? Les propriétàh·es sont sou1·rls ! Et $i les froides nuits ont desséché la moelle Du pauvre aleul nu comme un- ver ; Si le Chômage a pl'Îs rlans le vieux sac de toile Les sous amassés pout· l'hiver; Si la femme se tait, couvertf' de guenilles, Les doigts crispés, le front penché ; Si le père n'a plus que la chai1· ,Je ses filles A fait•e po1-te1a· u marché; :r.Ionsieur Vautour ayant bien aiguisé ses serres, Viole 1 out ce désespoit·, Tarife tous ces deuils, tord toutes ces misères, Et les Yide sm· Je tl'Ottoit· ! La dime propriétaire ne se manifeste pas toujours sous cette forme antipathique; mais si elle n'est particulièrement dure qu'aux pauvres, elle est lourde pour tous: son totai général est pour la France de plus de deux milliards par an, savoir: 1° Maisons............ 1.9-18.264.852 fr. 2° Usi.nrs. . . . . . . . . . . . . 141.817.118 fr. Total égal..... 2.090.081.970 fr. Dans ce total, le département de la Seinè entre pour plus de 655 millions. Viennent ensuite les départemc~nts du Nord (94 millions), du Rhône (73millions), de la Gironde (62 millions), de Seine-et-Oise (61 millions), de la Seine-Inférieure (59 millions), et des Bouches-du-Rhône (58 millions). Ces sept départements fournissent à eux seuls un revenu net qui dépasse 1-,062 11\illionset qui représente, par conséquent, plus de la moitié du revenu net total de la France.

20 L.-\ REVUE SOCL\LlSTE Et, nous ra vons dit, l'accroissement est constant et rapide. ~I. Leroy-Beaulieu <'.1tablissaiten 1884, que de 1870 à 1883 la valeur locative drs appartements parisiens s'était accrue de 55 millions et que de 1883 à 1881 il y avait encore ru augmentation de 1 0/0. (1). On se fera nne idée de la nocuité sociale de cette majoration continue en considérant que c'est surtout sur les petits loyers qu·eue porte. M. Leroy-Beaulieu le reconnait et rexplique. On ne bàtit que des maisons à grands appartements qui pourtant surabondent; personne ne veut bâtir pour les ouvriers, il en donne la raison. « Les capitalistrs, dil-il, aiment leur tranquillité et leurs aises; on ne peut leur en faire un crime. S'ils 011t 500,000 fr. à employer, ils aiment mieux construire une maison qui aura quatre ou cinq locataires liés par des baux de ü, 9 ou 12 ans, quP. d'édifier trois ou quatre constructions peuplées de 30, 40 ou 50 ménages ayant des locations de trois mois. Ils trouvent dans le premier cas beauconp plus de repos d'esprit; c'est une besogne plus agréable et. si nous pouvons employer cc mot, plus propre. Ils ne so11tpas dérangés à chaque instant par des réclamations; ils n'ont affaire qu·aux gens de leur monde; ils sont: rarement dans la nécessité de pousser leurs locataires dehors, ou de les faire saisir. Pour les maisons partag{·es en de tout pcti ts logements, au contraire, que d'embarras! Quel soin et quel souci pour se débrouiller au milieu de tous ces locataires qui ne sont pas toujours très exacts à l"échéance ! Quels désagréments sïls ne paient pas! Un homme sensible n'aime pas à ,ieter ses locataires dans la rue. Cependant s'il ne le faisait pas de temps à autre, il s'exposerait à faire non pas des placements, mais de la philantrophie ruineuse. Sïl le fait, outre les scrupules de conscience auxquels il s'expose, n'éprouve-t-il pas le risque de faire parler (l) Economiste Français du 16 aoùt 188-!. Ces données sont plutôt attènuècs. Pour le dèpartement de Ja Seine la mino1·atio11des chilkcs prècédents est dèmontrèe par un tra\'ail publiè en 1890 par la direction _des finances. Cc document élaboré par le service des contributions directes assistè des répartiteurs, donne aussi exactement que possible la ,·aleur loc~tive des immeubles parisiens. C'est ainsi q~'il est établi qu'il y avait à Paris, au l" janvier 1889, 83,7lî immeubles ou propriétés bâties, soit 80,919 maisons, 8913 usines et l,~102 propriétés comprenant à la fois des maisons et des usines Les locaux utilisables ètaient au nombre de 1,139,55!:J: soit 28 400 locau~ d:usin~s _et l, l?î '.159 locaux de maison. La valeur locative d~s premiers s elcva1t a 23 m1l110ns1/2 de francs; celle des seconds était de 752 millions. ce qui porte à 77 5 millions 1 /2 la somme à laquelle on peut évaluer l~ montant des loyers annuels de la p1·opriété bâtie à Paris.

LES SERVICES CO:\L\IUXAUX 21 de lui en mal, de se voir signaler à la vindicte publique comme un propriétaire inhumain? Ce sont hi. des risques que 1'011 n'affronte guère quand on peut les éviter. Nous voyons de temps à autre des journaux démocratiques jeter fou et flamme contre des propriétaires qui se sont débarrassés de pauvres ménages leur devant un an ou dix-huit mois de terme. A la lecture de semblables diatribes il n'est guère de capitaliste qui ne se dise: « Je me garderai bien de construire ,des maisons de cc genre!>> (1) Voilà bien la contl'adiction prise sur le vif: le service des logements livré aux cupidités individuelles an lieu de relever de la Commune, cc sont les prolétaires particulièrement rançonnés et mis dans l'impossibilité de se log.cr convenablcment,et cc sont les pauvres jetés à la voirie. Et pourtant combien doivent au progrès social ces propriétaires qui ne cherchent que le lucre et ne se reconnaissent aucun devoir? On a souvent cité le cas des ducs de "'estminster qui; propriétaires autrefois de quelques marais sans valeur sontdevenns par le fait des agrandissements. de Londres presque milliardaires, la valeur de leur propriété ayant plus que 1nilluple (2). (l) L'Economiste Français <lu16 avril 188-!. (2) Quelques details sur ce monstrueux YOI légal. Nous les ernprunton.,; au Journal des Debats du 27 anil 1883. Le duc de Westminster vossèdc tout le quartier de Bclgravia, situé au sud de Hyde-Park et une partie considérable de la ville située à l'est ùe ce même parc; le duc de Norfolk a le Strand, côté suù, et sou domaine confine â celui du duc Bedford, qui commence au Strand, côté nord, r.omprend le quartier de Covent-Garden, y compris le marché de ce nom, !'Opéra et le Théâtre de Dru1·y-Lane, et s'étend jusqu'â Easton Road, le tout comptant, dit-on, plus de 3,000 maisons; le duc: de Portland est le seigneur des quartiers qui a\'oisinent Portland Place et vont rejoindre le dom<1inede lord Portman, situé à l'est. Cés vastes propriétés sont gérées par des intenJants nommés « agents » qui sont comme des ministres au petit pied. Secondés par une armé<:!de commis, de dessinateurs, d'architectes, ils sont logés, eux et leur personnel, Jans un hôtel ·spécial que l'on prendrait pour un ministère. Ce sont eux qui font tout. Armés de pleins pou voit's, ils sont maîti-es absolus sui· le domaine de leurs maîtres. Par ce qui précède, il est facile <le voir que les (< propriétés ducales » comprennent la partie de Londres où se trouvent centralisés le commerce de luxe, lès hôtels, cafés, restaurants, théâtres, et les quartiers qu'habite l'aristocratie. Les maisons constrnite3 pat: les locataires ont fait retour aux propriétaires, les baux emphytéotiques étant e~pirés dans ces quarti!;!rs rlepuis pas mal <letemps, et se louent pour une durée de vingt et un ans en général et quel-

22 L\ RÈVUÈ SOCI.-\tISTE Plus ou moins il en est toujours ainsi; par le fait des embellissements dos cités, les immeubles urbains, doublent, triplent. quintuplent, décuplent de valeur. Le plus fort c'est que pour multiplier la valeur de la propriété on indemnise encore les propriétaires et dans quelle~ proportions 1 On connait le scandale des expropriations. A ces maux s'ajoute celui de la concentration des propriétés urbaines. On a vu en 1880, une ville entière de 10,000 habitants aux environs de Rochedale, vendue à l'encan, à un seul indiviclu. Par parenthèse, la fameuse société coopérative n'a rien pu cmpécher. La tendance à la possession en grand des habitations urbaines est puissante et se manifeste partout en faits analogues; or, qui dit concentration, dit monopole, c'est-à-dire exploitation effrénée et sans recours du public. Il faudra potirtant bien que cela ait une fin; rhumanité ne peut pas devenir la serve de parasites oisifs, cc fardeaux inutiles do la terre, >l comme dit lE)vieil Homère, qui la pressureraient sans relàche, si on les laissait faire. on· finira bien par voir ce qu'il y a de scandalenx et de monstrueusement inique dans ce fait qn'un terrain qui valait 10 francs le mètre carré, et qui arrive à valoir - par suite do ragrandissement et de l'embellissement d'une ville - 1,000 ou 2,000 francs le mètre carré, n'aitrien de social, et que cette plusvalue individualisée ne se traduise, pour l'ensemble des citoyens, quefois de quatorze ans seulement. Plus Je,, baux sont courts, plus souvent se retrouve l'occasion d'élever les loyers. Quand on veut louer une de ces maisons, il faut d'abord payer une p1·ime, puis faire réparer <le fond en comble, suivant les devis et au g1·éde J'a1·chitecte et de l'agent du landlord; après quoi on vous ,,accorde un bail ~upe1·bement calligraphié sur parchemin, avec une profusion de lettres gothiques. Il faut croire que les lettres gothiques et le parchemin coûtent des prix fous, car la somme à payer aux solicitors qui dressent ces documents intéressants est formidable. Bien que vous ayez payé la prime demandée et fait faire à vos frais les réparations, il ne faut pas croire que vous soyez maitre chez vous. Pas le moins du monde. Le prècieux et coûteux parchemin vous oblige à une foule de choses. Vous avez un magasin et vous ne voulez pas habite1· le haut de la maison que vous cherchez à louer. Le landlorcl vous en empêche; il ne veut pas que vous louiez à celui-ci ou à celui-là. Vous tl'Ouve! que le bruit de la rue vous empêche de dormit·; vous faites venir l'entrepreneur et vous lui commandez des duubles fenêtres. Les fenêtres posées, le landlord vous invite, sous peine de vous voir retirer votre bail, à les faire enlever immèdiatement. Vous vous regimbez: on vous indique une clause ignorèe du bail qui vous oblige à ne rien changer à l'apparencP. extcrieure ou intérieut·e de l'immeuble, et ainsi de suite.

DES SERVICES co:-.nlµN.\ tJX 23 qu'en redevances plns lourdes, au profit exclusif d'un monsieur qui dormait, pendant que ses concitoyens faisaient cent11plc1· la valeur de sa propriété. Pour tant de gràces sociales, celui que lïndignation populaire appelle M. Vautonr, ne se contente pas de rançonner sans mesure ses locataires et de dépouiller littéralement les pauvres par' des loyers qui prennent la proportion de véritables détroussements légaux, il attente encore à la liberté des locataires, leur interdisant telle ou telle chose, leur imposant telles obligations vexatoires qui lui plait, là prohibant par exemple les animaux domestiques, là, - o sacrilège social 1- interdisant les enfants. Bientùt il faudra jeter la famille à la voirie pour plaire ù ces bénNiciait·es d'un ordre de choses que l'on prétend fondé snr le respect de la famille. Dernièrement je recevais d'un pt•re de famille la lettre qui suit: « Aujourd'hui, quand on a des enfants, on ne peut plus se loger, n'en eùt-on qu'un o.u denx. Mais quand on en a quatre, comme moi, cc ne sont_plus des difficultés qu'on rencontre, c'est un toile général de propriétaires et de portiers qui se déchaine. «-Comment! monsieur, vous avez quatre enfants!.,. dit le concierge en levant les bras au ciel; alors, monsieur, impossible •.... Il n·y en a pas dans la maison .... Le p1·op1'idtai1·e n'en veut pas ... « Voilà la réponse monstrueuse qu'on m'a jetee à la têtr dans iilus de cinquante maisons où je suis allé pour chercher un logement. (Suit l'énumération des maisons) « Cette chasse aux enfants a pour premier ré::rnltat d'oblio-er 0 les pères de famille à habiter des logements iI1salubres dont personne ne veut, et M. Vautour no les loue ù ceux-ci qu'avec l'intention bien arrêtée de s'en débarrasser ù la. première occasion. « Si on ne réagit pas, avant dix ans, les familles un peu nombreuses ne pourront plus demeurer que dans des bouges infects, dans des taudis sans nom, que la commission d'hygiène et de salubrité publique ne se donne pas souvent la peine de visiter, du reste. « On votP. des lois pour la protection des enfants du premier àge, c'est fort bien; mais il ne s'agit pas seulement de protéger les enfants en nourrice; il faut cucore les C:·levcr,ces enfants, et si M. Vautour n'en veut pas et si l'Etat. qui met si souvent _son nez où il n'a que faire, se désintéresse de la question, alors 1

24 LA REVUE SOCIALISTE ces rnfants périront par asphyxie dans des logements malsains, ou ils deviendront rachitiques et scrofuleux. << D'un autre coté, si on n'empêche pas M. Vautour de faire la hausse sur les loyers d'une façon scandaleuse, quancl nous aurons donné tout ce que nous gagnons au prôpriétaire, avec qnoi nourrirons-nous nos enfants? Si nous payons notre loyer, le résultat est clair: c·est l'anémie, c'est la mort par la faim. « ... L'Etat n'intervient pas, la Commune n'intervient pas, veut-on attendre qu'à l'instar des Irlandais, nous soyons astreints à payer nos termes à coups de révolver ... >> Cette lettrequi peint la triste situation de milliers et de milliers de pères et de mères de famille, signale très bien les trbtes conséquences des barbares exigences propriétaires: les familles nombreuses doivent s'entasser dans les logements insalubres. Arrètons-nous sur ce mot: logements insalubres. Les publicistes philanthropes nous ont révélé ce que ces deux mots contiennent de misère et de douleur. Sur ce triste sujet toutes les opinions concordent. Un rédacteur du Gaulois s'indignait récemment de voir à Paris des usines suant le million, des docks gorgés de denrées et de marchandises, entourés, pressés, assiégés, assaillis par une forêt de logements insalubres, pestilentiels, sans espace, ni air, ni feu, ni soleil, ni eau: plus étroits et cent fois plus sales qu'une prison; des instruments de torture plutôt que des abris; des tombeaux: plntôt que des demeures. Il frissonnait, dit-il, d'horreur au sortir d'une visite aux: cités de Jeanne d'A1·c, Dore, lvlaupy, du Progrès. Les milliers de locataires qui habitaient ces tombes meurtrières étaient victimes de ce calcnl propriétaire, tout à fait conforme, il faut le reconnaitre à la loi de l'off,·e et de la deniancle : savoir vendre le plus cher possible la plus petite quantité possible d'espace et d'air respirable (1). (1) << L'accroissement de la population pam'l'e dans certains quartiers a en pour effet de donner â u11 grand nombre de propriétaires et de logeurs dépourvus <lescrupules, l'idée de subdiviser à l'infini leurs immeubles, de con~ Yertir en logements des ateliers, des boutiques, des hangars, des remises afin de recevoir plus de locataires tout en surélevant le prix des locations. C'est ainsi que des familles entières se trouvent entassées souvent dans une chambre glaciale en hiver, humide en été, qui, dans bien des cas, ne prend jour qu; sut· un escalier fétide ou sur une courette saturée <lemiasmes.>> (L' Economiste F'rançais du 2"2 juin 188:3).

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