La Revue socialiste - 1891 - Tome XIII - vol 01

tidteca Gino Bianco

I / / L.\. REVUE SOCli-\.LISTE XIII

LA RÉDACTEURE~ CHEF : BENOIT l\1ALON TOME XIII (Janvier-Juin 1891) PARIS LIBRAIRIE DE LA « REVUE SOCIALISTE » 8, Rue des Martyrs, 8 1891

CÉSAR DE PAEPE

CÉSAR DE PAEPE Dans l'éloquente improvisation où il remerciait de leurs témoignages de sympathie les républicains socialistes de diverses nationalités résidant à Cannes, Andrea Costa, dix jours avant la mort de Cesar de Paepe, dont il Yenait de parler en termes émus, nous rappelait ces paroles de Giovanni Bovio, son collègue au Parlement italien: « Désormais la catholirilé, c'est-à-dire l'universalité, est passée du christianisme déclinant au socialisme plein de croissance. » A ce signe de tdomphe dont les catholiques eux-mêmes s'inquiètent ( l), il s'en joint un autre non moins probant. Comme le fit, à son point de'vue, le christianisme naissant, le socialisme peuple son ciel, c'est-à-dire sa tradition et la mémoire de ses survivants, d'une légion de héros altruistes qui sont déjà en ce temps et resteront dans l'avenir des exemples de bonté active, de vaillant travail, dedevouement sans bornes à leurs semblables et à la grande cause du mieux être moral et social. Illustre parmi ces illustres ou saints des temps nouveaux, sera toujours le penseùr éminent, le savant modeste, le propagandiste hors ligne, l'homme de devoir et de compatissance dont la démocratie sociale des Deux Mondes déplore la perte. Kous pouvons bien le dire maintenant que sa modestie n'est plus b. pour nous arrêter : De Paepe aura été au socialisme de ce temps ce qu'au siècle dernier fut Diderot à la philosophie; comme l'illustre auteur de l'Encuclopédie, il prodigua sans compter à tout venant, par tous les modes de propagation (conférences, rapports, polémiques, études, articles de journaux, conversation, correspondance), la bonne parole des justices futures. tl) A entendre certains discours passionnés sur l'idée d'égalité, la fraternité unirnrselle, le culte de l'humanité, on se rappelle ce jugement porté par ùcs Allemands : Le socialisme est une religion, Karl )larx est un Luther. C'est là ce qui peut faire clouter si le socialisme n'arrivcrn pas à édifier. ;.;ur les ruines de la société, chrétienne, l'enthousiasme religieu.'- dévoyé élc\"era-t-il au Dieu. Humanité un édifice monstrueux et éphémère? ()I. Sarntier : Association catholique ùu 15 décembre 1890.) 1\'i mo11st,•ueu.:c, ni éphé,nfre, mais splendide èt durable sera l'édifice que les hommes éclairés, égaux et libres élè,·e1-ont à l'Humanité heureuse et régénérée. En tout état de cause, l'a,·eu est bon it enregistrer.

8 L.\ HE\'UE SOCIALISTE C'est au rayonnement de son savoir et de son ardente propagande que, dans le,; congrès del' Tnternatio1\ltle, s'élabora le collectivisme, qui est devenu la doctrine hégémonique du socialisme moderne. De son initiative au Congrès de Gand, en 18ï7, ont procédé pour une •~ranciepart les partis ouvriers contemporains ; et n'est-il pas le fils ~ltcllectucl de de Pacpc, cet admirable parti ouvrier belge qui tient si ferme et si haut le drapeau de toutes les revendications politiques et sociales? Aux œnYres 90cialistcs ne se borna pas l'activité de de Pacpe; il fut un des fondateurs de la libre-pC'nsée en Belgique, l'une des lumières de la Société internationale d'hygiène; il fnt le participant, hors pair toujours, de tous les actes collectifs de progrès philosophique, politique ou social accomplis en Europe. Et en même temps qu'il était l'homme du dévouement social absolu, de Pacpc eut toutes les vertus de l'homme privé. Chez ce savant prédominaient la simplicité et la modestie; chez ce militant, l'abnégation et la bonté. « Cc qui caractérisait de Paepe, lisons-nous dans le Peuple de Bruxelks, cc qui fut le sentiment qui inspira toute sa Yic et toutes ses résolutions, cc fut la bonté. Il était bon comme le sont les anges d'après les légendes chrctiennes; la tendresse pour les petits, pour les faibles, pour les blesses et les désespérés de la vie rayonnait autour de lui, et c'était le spectacle le plus attendrissant de voir ce souffrant compatir aux douleurs morales ou physiques ,t'autrui et s'efforcer de les guérir ou de les atténuer. » Bien digne d'un tel hommage était l'homme de fraternité humaine et de piti(, universelle qui proclamait que le seul emploi raisonnable de nos facultés est de travailler à l'accroissement <le la solidaritc sociale et à la diminution de la souffrance chez tous les êtres vivants et qui l1 ce haut précepte conforma sa vie, sa vie que les rnnts âpres et froids de l'épi·cuve troublèrent si souvent. Avec trop de vérité, le Peuple l'appelle« Ce souffrant. >> Lourde en effet fut sa part de tâche et de souffrance. Ayant à subvenir aux besoins <l'une famille nombreuse, il s'exténua de travail pour les siens et pom· autrui, en supportant, sans se plaindre, les plus dures privations, car, donnant tout, il ne voulait rien recevoir; et il s'épuisa si bien que l'implacable et cruelle maladie est venue le punir, lui le médecin des pauvres, lui le plus dévoué des amis, lui l'homme <letoutes les abnégations, d'avoir manqué <l'cgoïsmc. On parle encore <lela justice des choses. Qui pourtant avait mieux mérité que ce sacrifié? Né en lS'd, à Ostende,d'une famille de petite bourgeoisie, il n'eut guère que les joies d'une enfance studieuse; mais il en profita si hien qu'à dix-sept ans il entrait à l'Université de Bruxelles, où, '

CÉSAR DE P.\EPE sous le professorat d'Altrnaycr, il commençait sa philosophie en compagnie de ses futurs émules, Hector Denis, Guillaume Degreef, Paul Janson et divers autres de cette pléiade philosophique qui allait devenir, dans les prochaines années d'agitation, d'élaboration et d'action, l'honneur de la Belgique démocratique et socialiste. Comme toujours, de Paepe se faisait remarquer parmi les plus intelligents, quand il perdit malheureusement son père .. Il dut dès lors vivre de son travail et se fit ouvrier typographe chèz son Yieil et dé,·oué ami Brisméc, sans pour cela déserter les cours universitaires. On le vit alors faire œuvre triple et mener de front l'étude, le travail manuel et la propagande socialiste; dans les trois il excella. Bientôt, par Yoie de concours, il de,·enait interne des hôpitaux, et, en 1871, il était reçu docteur en médecine - avec lu plus !Jl'(tnde distinction - mention que portent ses diplômes. Cet effort inouï ne l'arnit pas empêché de devenir, dans l'intcrYalle, le chef théorique et militant du socialisme en Belgique, et le membre le plus influent des congrès de l'Internationale. Son activité politique remontait à treize ans dèjà. En 1 58, il débutait dans le cercle militant de 1ïaminr1en1 l'ooruit ! (Flamands, en avant!) En 1850, il s'affiliait aux Soliclaii·es, société mère de la Libre-Pensée en Belgique; en 18G0-1K61i,l participait à la fondatiorrde l'Association le Peuple et ,lu journhl la Ti·ilmne du Peuple. Il collabora presque simultanément à la Tribune dtt Peuple (Bruxelles), au Mii-abeau (Vcrviers), à la Libei-té (Bruxelles), à l'.1lmi du I'euple (Liège), au \Yer/;ei· (Anvers), au .Jaumal des Étudiants, à la Ril'e aauche (de Paris), au Sofr, de Paul Robin (Bruxelles), à la Ga~etle cleHollande (La Haye), à l'Eaalilé (Genève); plus tard au Sorialisme proaressi(, de Lugano, à la première Revue socialiste, à l'Emcmcipation (de Lyon), à la Zulmn(t (de Berlin), à l'Eaalité (de Paris). On reste confondu de tant d'études, de tant de travail, de tant d'actes, de tant de fécondité. Certes, il est mérité, cet éloge du Peuple, déjà cité : « Doué d'une intelligence merveilleuse et d'une mémoire sans pareille, il n'y avait pas une branche du savoir humain qui lui fût inconnue. C'était une encyclopédie vivante, et l'immensité de ses connaissances était telle qu'il nous arrivait souvent de nous demander comment un homme de son âge, ayant dû pourvoir aux nécessités de la vie matérielle, avait pu accumuler une telle somme de science. Nous avons vu que chez de Paepe le militant ne le cédait pas au savant : il était de ceux qui, en ltl8'1, fondèrent cette Association

10 LA REVUE SOCIALISTE internationale des Travailleurs qui allait ouvrir une voie nouvelle pour le prolétariat d'Europe et d'Amérique, en lutte pour son émancipation. Ce fut pour le jeune secialiste le point de départ d'une activité propagandiste inouïe. Aidé par les vaillants qui ont nom Jacob Kats, Brismée, Stcens, Hins, Fontaine, Robert, Maëtcns, Van der Ilouten, Standaert, Laurent Vcrrychcn, Paul Robin, Debruggcr, Delvaux, Deplanche, Zéhir, etc., qui ont inscrit leur part d'œuvre dans les annales du prolétariat belge, de Paepe entreprit et poursuivit avec succès cette campagne de presse, de tribune et d'organisation ouvrière qui amena en trois ans plus de G0,000 travailleurs dans les rangs belges de l'Internationale et, jusqu'à l'avènement de la Commune de Paris, fit de Bruxelles la capitale morale du socialisme international. Kon moins brillante fut l'action européenne du jeune socialiste belge. Pendant que, dans le journal 1'111tel'llationale, il jetait les bases du collectivisme théorique, il faisait triompher la nouvelle doctrine dans le congrès de Bruxelles (18G8)et de Bàle l80!JJ. Les rapports qu'il lut à cette occasion restent et resteront comme des monuments du socialisme international. Après !'Année terrible, il s'occupa plus spécialement d"organisation, et, au congrès de Bruxelles en 1874.,il fit adopter sur l'organisation des services publics le célèbre rapport qui est encore la plus complète affirmation reconstructive du collectivisme moderne. Entre temps, il professait son cours d'économie sociale, il semait la première idée de ces Bourses de Travail que réalisent maintenant en France les municipalités socialistes; avec les jeunes, dont Louis Bertrand et Bazin, il travaillait à l'organisation des Chambres du travail qui ont été l'embryon du Parti ouvrier belge. Pendant qu'ainsi le militant agissait, sans cesse et dans tous les congrès de la démocratie il tâisait entendre sa voix autorisée ; le théoricien, le savant produisait sans cesse. Mais, de même qu'il nous est impossible <l'énumérer seulement toutes les œuvres auxquelles a participé de Paepe, nous ne pouvons dans cette rapide esquisse donner un aperçu de ses travaux intellectuels, répandus dans plus de vingt journaux et revues, notamment en ces dernières années clans la Société nouvelle et dans la Revue socialiste. Au moins nous pouvons ajouter que ces « grains de sénevé» ainsi dispersés ne seront pas perdus. Le noble penseur en a reçu l'assurance avant de mourir; ils seront pieusement recueillis et publiés par des amis dévoués, et ainsi son œuvre théorique survivra dans son ensemble. Malheureusement nous n'aurons pas moisson pleine, car, malgré tout, le militant a nui à l'écr\vain. C'est maintenant que

CÉSAR DE J'AEPE 11 le penseur comptait pouvoir se consacrer aux labeurs intellectuels qu'avaient fait ajourner les nécessités de l'action. L'aveugle fatalité ne l'a pas voulu. Quand la maison est bâtie, l'homme meurt, dit le proverbe arabe. Plus malheureux encore, de Paepe n'a pu que rassembler les éléments de la superbe fondation qu'il voulait élever à la pensée humaine, préparatrice des civilisations supérieures futures. Aussi, bien que l'ami que nous pleurons ait pu s'appliquer C€S parol1:s J.upoète: Je n'ai pas refusé ma tâehe sur la terre, i\lon sillon le rnici, ma gerbe la rnilù, il nous appartient, à nous, de dire néanmoins que de richesses intellectuelles et morales nous a ravies la mort en frappant prématurément un tel homme 1 Lorsque, par moments, près de son fauteuil de mourant, nous étions arrivés à lui faire illusion sur son état, il nous parlait avec sa lucidité et son abondance habituelles de ses travaux en train ou projetés. C'était d'abord son Cours d'économie socialP qu'il voulait terminer. Puis venaient un C'om·s de psycholo9ie physiolo9ique, une Théorie de lapopulation, un Traité d'hy9iène sociale, une Étude sur Km·Dforx, une autre _sur Emile de Lal'eleyc; enfin une série d'études sur la Coopération, sur la Lé9islatio1t inl('mationale ilu travetil, sur son projet d' Ordre international clesinfirmières laïques ... Combien d'autres! Et pendant qu'il développait ses plans avec une érudition si vaste, avec une si impeccable sagacité, une si riche variété d'aperçus nouveaux et largement humains, nous nous prenions à espérer contre toute espérance, nous aussi, ne pouvant pas nous faire à cette douleur qu'une pensée si vigoureuse et si haute allait ètre si vite éteinte. En même temps que la pleine possession de sa vaste et belle intelligence, il a gardé jusqu'au dernier moment sa généreuse passion de militant. Avecquelintérêtil nous demandait, chaque matin, ce qui se passait dan:;;le monde socialiste et progressiste; avec quelle ardeur il commentait les batailles victorieuses du Parti ouvrier belge, et que d'approbations aux Volders, aux Bertrand, aux Anseele, aux Delfosse, aux Defnet, aux Vanderdorpe, aux Demblon et autres soldats du premier rang, sans oublier les plus humbles, qu'il rappelait toujours avec une prédilection si marquée! « J'ai un pied dans la fosse, nous disait-il, huit jours avant sa mort; mais jusqu'à l'heure de mon dernier souffle, je demande à être renseigné sur toutes les péripéties de la grande lutte que pour-

, LA HEVUE SOCIALISTE suit Je prolétariat pour la rénovation philosophique, politique et sociale de l'humanité, qui, un jour, connaîtra les splendeurs du bonheur universel. » • Un pied dans la fosse, en effet. Par une généreuse, mais, hélas ! funeste délicatesse, de Pacpe avait cédé beaucoup trop tard aux fraternelles objurgations du parti ouvrier belge qui, depuis longtemps, voulait l'envoyer chercher la guérison dans le midi de la France. Il n'y avait plus d'espérance quand il arriva à Cannes, le 12 octobre dernier. Ni les soins affectueux de ~a digne et dévouée compagne, ni les conseils éclairés du docteur Pouzet, qui était deYenu son ami, ni l'cntourement fraternel d'amis empressés, n'ont pu arracher sa proie il l'implacable mort qui, après de cruelles souffrances héroïquement et patiemment supportées, l'a frappé le H) décembre U:lOU, date funèbre désormais pour le socialisme des deux mondes. Tous ceux qui, sur la tombe ouverte du grand socialiste, dont les funérailles ont égalé en attendrissement et dépassé en solennité celles pourtant si mémorables de Ferdinand Lassalle en Allemagne, de Svétosar Marko\\'itch en Serbie, ont rendu le juste hommage à ses vertus publiques et privées, tous ces amis de la première ou de la dernière heure ont insisté sur la largeur de ses conceptions philosophiques, politiques et sociales, et ils ont été dans la vérité. Qu'il me soit permis d'en donner ici une preuve en citant un passage de la dernière lettre que je devais recevoir de la main de cet inoubliable ami. En cette lettre, datée de Bruxelles, 12 septembre, après avoir annoncé son prochain départ poul' Cannes, de Pacpe ajoutait, faisant allusion à un livre récent : ,, Et moi aussi, tu peux m'inscrire parmi les adeptes du socialisme intégral, bien que les circonstances m'aient amené à m'occuper plutôt du côté économique du socialisme. Mais, toujours, j'ai vu dans le socialisme autre choEe qu'une nouvelle organisation du travail et de la propriété ou qu'une plus équitable répartition des richesses parmi les hommes. Toujours,j'ai considéré que le socialisme touchait à tous les côté~ de l'homme et <lel'espèce humaine et que, à l'instar du philosophe antique, il pouvait prendre pour devise : Nihil humani a me alienmn 1iuto. 1otamment, la morale et le droit, l'anthropologie et la criminologie, l'hygiène publique et la philosophie de l'histoire, la pédagogie et la démographie, les questions philosophiques et religieuses se ressentiront presque autant peut-être que l'économie politique elle-même de cet immense et complexe mouvement d'idées soulevé par le socialisme au x1x• siècle. La littérature, les beaux-arts, les conceptions esthétiques ne lui sont pas plus indifférentes, et porteront également la marque de son influence. »

CÉ3AR DE PAEPE 13 Telle était bien la pensée que, plus d'une fois, dans ses jours de douloureuse agonie, où il domptait si héroïquement la souffrance, nous l'avons entendu développer avec une hauteur de vues et une profondeur de sentiments qui toujours nous faisaient découvrir en cet admirable novateur de nouveaux trésors de science et de bonté. Certes, Volders a été autorisé à dire de lui : « Il fut, de tous les pères du socialisme contemporain, celui qui réunit le plus complètement ces deux choses : la science et la bonté. » r on moins bien inspiré a été son savant ami Hector Denis, lorsque, pour donner une idée de l'ampleur philosophique qui fut la qualité dominante de de Paepe, il s'est exprimé en ces termes si frappants et si exacts : « Dans cette nature, le sentiment humain cherchait sans cesse et p"-rtout une expression aussi étendue que l'humanité mème; c'est pourquoi il fut et restera pour l'histoire un véritable apôtre de toutes- les manifestations internationales de l'idée, du sentiment et du droit. • De cette conception, nous nous inspirerons, dans la tâche pieuse qui va nous incomber, avec quelques amis du premier degré qu'il nous avait lui-même désignés (1), de cordonner et de publier les travaux dispersés et les manuscrits inachevés de l'incomparable travailleur. Puissions-nous ne pas trop être au dessous du magnifique programme que nous a tracé Hector Denis et réussir en elîct, à réunir les fragments de l'œuvre de de Paepc, à en reconstituer le plan, en marquer l'étendue, l'harmonie, la beauté et« apaiser ain,:i la mémoire inqmète de cet ami infortuné qui, ayant consumé toute l'énergie de son corps et de sa pensée, croyait encore ne pas avoir assez donné. • B. MALON, (l) La même désignation a été faite à Louis Bertrand; elle comprend, outre Bertrand et l'auteur de ces lignes, les noms suivants : Fernand Brouez, l lector Denis, Doméla-Nieuwenhuis, Paul Janson, Ernest Vaughan et Jean Yolders.

LA llE\'UE SOCIALISTE LEPACTEDEFAMINE ET LA DÉFENSE XATIONALE EN 1 90 (t) (Suite et jl.n) Depuis la publication de notre premier article, le gouvernement a déposé son projet de loi sur « l'approvisionnement de la population ci,·ile des places fortes en temps de guerre ». L'exposé des motifs est d'une concision, qui contraste avec les longs développements <lont le gouœrnement, d'ordinafre, fait précéder ses projets de loi, et l'économie du projet affecte la même briheté. :-ious reproduisons in extenso l'un et l'autre. ~J C-'.--~ieur:;, Ocpuis iongtemps, le Dépal'lcmcnt de 1(1.guerre se préoccupe des moyens d'assurer l'approvisionnement de la population civile des pla('CS fortes en ca~ de siège. Le décl'ct du 12 mars 1890 trace les principales ri·gles à suinc à ect égard. li admet en principe que l'État se chargem, clans les limites des cré,lits ouverts par les Chambres, de la réunion des approvisionnements, par voie d"achat ou de réquisition, au moment de la mobilisation, ainsi que des appro,·isiounements permanents qu'il pourrait être nécessaire, en certains en~, de constituer par antil'ipation. Depuis la prumulgation de cc décret, les faits ont montré que ce dernier ordre d'npproYisionnement~ denait ètre, à Paris not(l.mment, plus important •1u'on ne l"M·nit supposé. Le3 habitudes du <'Ommercetendent tle plu, en plu~ ti /ai,•e arrirer les denrée~ en quelque ~()rte att jow· l<' jour, si l,ien q1œ, tla11Yle cow·w,t de l'année 1~')(), le, stocl,i de r11·«ùi;;et tle Jiwines .•ont des- ,.entlu• aa-clessnus de to11sle.• chij]'res précédemment r·on11u,. Dan• ces co nditions, il parait intfi•pen•ahle, •i l'on 11e ,:eut p<tS$'e.rpo,e1· à être pri~ (llt d,'pou,.cu, en ccts de ,-r,mplicatinn• inte1·,rntio,iales, tle f'011,titue1•, ci Petri., et .m,· q11c/7uesaut,·e• pnint•, 1ui (IJ)proci•ionnement perm·uient d'une ce,·- tniue dur·ée. (1 \"oir la Herne •ol"iali11te de no, cmbrc 1890.

LE PACTE DE FAMINE Il est juste que les municipalités, dont le concours éventuel aYail du reste été prévu clans le décret précité, ne restent pas en dehors de cette lâche, qui rentre logiquement dans leurs attributions, nous propo~ons de les charger d'assurer les premiers besoins des ciioyens pendant une <lur(•equi n'ex('édera pas deux mois. Le gouvernement fera le reste, c'est-à-dire pour,·oira à la Rubsistancc de la populaiion jusqu'à la fin des opérations militaires. Pour atteindre le but, l'intcrvonliou <lu Parlement est uécc~saire. C'est pourquoi nous arnns l'honneur de soumettre à vos délibérations le projet de loi suiYanl. PROJET DE LOI Le Président de la République française Décrète : Le projet de loi dont la teneur suit sera présenté,\. la Chambre des députés par le Président du conseil, ministre de la guerre, et par le lllinislrc de lïntériear, qui sont chargés d'en exposer les motifs et d'en soutenir la discussion. AtlTICLE PRE:\IIEll. Les ville~ et communes comprises dans le périmètre du camp retranché des places fortes sont tenues <l'assurer, d'une manière permanente, la constitution d'un appro,·isionncmcnt en farines, en Yue des premiers besoins des habitants lors d'un inve;lisscment en temps de guerre. L'èlenduc de cet approvisionnement est déterminé par le lllinistre de la guerre, sans toutefois pou,·oir excéder la consommation de deux mois. Les Yille;; et communes auxquelles cette disposition est applicable sont désignées par un décret <lu Président ,le la Ripublique. La moi1ié de l'approvisionnement pourra être constituée en blé, à raison de 27 kilogrammes de blé pour 20 kilogrammes de farine, à la condition que des moyens de mouture, jugés suffisants, existent dans l'intérieur du camp retranché. Awr. 2. Les voies et moyens pour àssurer la formation dudit approvisionnement et, éventuellement, des moyens de mouture sont déterminés'par arrêté duMinistre de l'intérieur, les conseils municipaux entendus. ART, 3. Les dépenses résultant des articles 1 et 2 sont à la charge du budget municipal et ont le caractère obligatoire. ART. 4. Les déiégués du Ministre de la guerre ont qualité pour contrôler les existences d'approvisionnements et les moyens de mouture. Pour être concis, l'exposé des motifs n'en est pas moins explicite sur la gravité des dangers que le mode actuel d'appro\'isionnement de la population civile des places fortes, en général, et de la population parisienne, en particulier, fait courir à la défense nationale. Le document officiel ci-dessus, émané du ministère de la

16 LA REVUE SOCIALISTE guerre, est la confirmation pure et simple, sous une forme naturellement plus réservée que la nôtre, de l'état de choses exposé dans la première partie de cc travail. Nos alarmes n'étaient donc pas aussi vaines que le prétendaient certains. Nous ne chargions pas de couleurs pessimistes le tableau de la situation alimentaire de Paris, quand nous disions qu'en cas de guerre, par suite des pratiques du commerce libre, le signal des hostilités serait le signal de la famine dans la capitale et dans les Yilles de près de vingt départements du nord et du nord-ouest. :.I. le ministre de la guerre dit, en effet, la même chose que nous, lorsqu'il reconnait « qu'il est indispensable, si on ne veut pas être pris au dépourvu en cas de complications internationales, de constituer à Paris un approvisionnement d'une certaine durée ». « Pris au dépourvu en cati de complications internationales, » cela signifie clairement : Paris affamé et le salut du pays compromis par la disette, éclatant au lendemain de la déclaration de guerre. :.lais que parlé-je de Paris affamé? Ce n'est pas seulement le c:i.mp retranché de Paris qu'une ouverture inopinée des hostilités jetterait dans les extrémités violentes de la faim: c'est encore la population d'un grand nombre de places fortes, dont la situation est à quelque chose près la même que celle de la population parisienne. Le ministre de la guerre nous le révèle, en elTet, dans son exposé de motifs, qu'on ne saurait lire avec trop de soin, et en s'efforçant surtout de pénétrer entre les lignes: « Les habitudes du commerce libre, nous dit-il, rendent indispensable la constitution d'un approvisionnement de quelque durée, non seulement à Paris, mais cncoresurd'autres points, que le projet ne désigne pas autrement. » .\.insi, loin que, dans l'expression de nos alarmes, nous ayons exagéré l'étendue du péril, nous avons, au contraire, faute d'éléments d'information suffisants, atténué sa gravité! Les conseillers municipaux de la capitale s'étaient surtout préoccupés des éventualités alimentaires qui pourraient surgir à la suite d'une déclaration de guerre isolant Paris du reste de la France. :,I. de Freycinet, muni <lerenseignements qui nous échappent, nous apprend qu'il nourrit, à l'égard d'autres points du territoire, les mêmes craintes que nous pour la métropole. De là le caractère général de son projet de loi, qui élargit subitement la question d'approvisionnement et accroît d'autant l'importance économique de la solution à intervenir. Dans notre premier article, nous envisagions surtout l'approvisionnement de Paris, à constituer par les soins de sa municipalité, pour une durée de trois mois au moins, de quatre au plus; et dans notre pensée, la constitution des réserves à créer de ce chef, tant

LE PACTE DE FAMINE lî en blé qu'en farines, devait être exclusivement d'ordre par1s1cn. Le projet soumis à l'approbation du Parlement étend de Paris à d'autres places fortes, que le ministre de la guerre désignera ultérieurement, l'obligation de constituer des réserves municipales pour deux mois, et, de ce chef, les quantités nécessaires à l'approvisionnement s'accroissent dans des proportions considérables. En outre, le gouvernement annonce son intention de pourvoit· à la subsistance de la population civile des places fortes « jusqu'à la fin des opérations militaires ». Que faut-il entendre par lâ, et comment déterminer la durée approximative de cet approvisionnement? Le projet de loi ne le dit point, et l'on comprend de reste sa réserve. On peut cependant inférer du silence gardé par le ministre de la guerre que la période pou1·laquelle l'Etat fera face aux besoins de la population civile sera d'une étendue assez grande, puisqu'il estime que les quantités emmagasinées par les municipalités, pour une consommation de deux mois, représenteront seulement les quantités nécessaires pour les besoins des populations pendant les premiers jours des hostilités. M.. de Freycinet le dit, en effet, en propres termes : les municipalités seront « chargées d'assurer les premiers besoins des citoyens, l'Etat fera le reste "· Nous croyons donc être plutôt en deçà qu'au delà des prévisions de l'autorité militaire en leur assignant une durée de quatre mois. Ainsi, d'une part, nos prévisions antérieures sont dépassées par celles de M. le ministre, qui croit que l'alimentation des places fortes en général est menacée par les pratiques actuelles du commerce libre, et qu'il convient de les prémunir contre les conséquences de cc fâcheux état de choses; de l'autre, la durée de l'approvisionnement, pour une population plus grande, est portée de quatre à six mois. Pour la population parisienne seuh:ment, les réserves à constituer devront faire face atLx besoins de trôis millions d'àmes, en chiffres ronds. Ces besoins représentant une consommation quotidienne moyenne de 11,000 quintaux de farines, la municipalité devra, pour les deux premiers mois, mettre en réserve une quantité de 665 à 670,000 quintaux, et le gouvernement, pour la période éventuelle restant à courir jusqu'à la fin des opérations militaires, de 1,323 à ! ,350,000 quintaux. Lés quantités à prévoir, rien que pour la population parisienne, s'élèvent donc à un chiffre global de deux millions de quintaux de farines, c1uidevront être emmagasinés, tenus en réserve et en bon état, par les soins de la municipalité et du gouvernement. Ce sont là des quantités énormes, auxquelles il convient d'ajouter celles nécessitées par l'entretien de la population des autres places. Il est difficile d'évaluer ces dernières, faute de connaitre exactement 2

JS LA REVUE SOCIALISTE les prévisions de l'autorité militaire sur cc point. On peut cependant estimer que le chifîrc de cette population est encore considérable. Dans les autres camps retranchés, la population est moins dense que dans le dé].Jartement de la Seine; mais les ouvrages de défense sont moins resserrés qu'autour de Paris et la surface de pays qu'ils couvrent plus grande. Les réserves de six mois à constituer pour la population comprise clans ces régions exigeront donc des achats assez importants. Ce n'est pas tout, et là ne s'arrêtera point l'action des pouvoirs publics sur le marché des grains et farines. Le projet,de M. de Freycinet prévoit, ayec beaucoup de sens, qu'on ne saurait constituer un approvisionnement de cette importance exclusivement en farines. Pour plus de clarté, nous avons, clans nos évaluations, pris le quintal de farine comme unité de réserve. Mais le ministre de la guerre dit, clans son projet de décret, que l'appro• visionnement sera composé : partie en grains, partie en farines, dans la proportion de 27 kilogr. de blé pour 20 kilogr. de farines, soit enYiron 1,000,000 de quintaux de farines et l,330,000 quintaux de blés pour les réserves de Paris. Or, il ne suffit pas d'avoir du blé. Encore faut-il des moyens de mouture suffisants pour convertir le grain en farines. Certains camps retranchés, et le plus important de tous, Paris, en sont dépomvus. Le projet de loi prêvoit donc la construction de moulins là où ils font défaut, et ce n'est pas la partie la moins intéressante de l'approvisionnement. En l870, c'est par hasard qu on eut sous la main, après l'épuisement des existants de farines, les moulins pour broyer la quantité de grains insuffisante, qui restait a la disposition de Paris assiégé. Pour comprendre l'importance capitale de ce détail, il faut lire, dans les rapports spéciaux de M. Che,rsson, placé à la tête de ce service, par quelles angoisses il passa, avec les ingénieurs, quand, le stock des farines disparu, les moulins durent subvenir aux besoins de la consommation, restreinte cependant aux extrêmes limites du minimum possible. ::\'ul doute que ce ne smt le souveni1· des embarras éprouvés rie ce côté par le service de l'approvisionnement qui a déterminé ~I. de Freycinet, à ordonner la construction de moulins dans les camps retranchés qui en sont dépourvus. Ainsi, extension des mesures d'approvisionnement à la population de toutes les places fortes; accroissement de la durée de temps éventuel auquel cet approvisionnement devra faire. face, construction - et partant - fonctionnement de moulins dans les périmètres des camps retranchés, telles sont les lignes, singulièrement agrandies depuis le mois de novembre dernier, du programme auquel s'est arrêté le gouvernement. L'application d'un programme si vaste ne peut manquer de créer

LE PACTE DE FA)IINE Hl aux pouvoirs publics une situation économique nouvelle, très complexe, de nature à produire les conséquences les plus étendues sur Je commerce des blés. Pour tenir en réserve, dans des conditions de cherté déterminées, l'alimentation de millions d'individus, force sera bien aux pouvoirs publics de sortir, enfin, de l'abstention théorique dans laquelle ils s'étaient retranchés jusqu'à ce jour! Résultat imprévu d'une situation générale, dont gémissent à juste titre les hommes de progrès et de pensée: - c'est le militarisme, a,·ec le développement elîra yant de ses moyens de destruction et de ~onquête, qui aura poussé l'Etat dans une voie d'action sociale devant laquelle il avait reculé jusqu'à ce jour. N'est-ce pas, en eITet, le péril national résultant des armements grandissants de la Triple alliance qui oblige nos gouvernants à pourvoir à l'alimentation des populations menacées ... L'état barbare de la paix armée, voilà donc ce qui aura déterminé l'intervention du gouvernement sur le marché commeréial français. Car les quantités de grains et farines évaluées plus haut une fois achetées, soit par les municipalités, soit par le pouvoir central, là ne se bornera pas la charge de ceux-ci. On ne saurait garder indéfiniment en magasin des réserves de blés ou de farines. Il faudra les tenir en bon état, les renouveler, organiser par conséquent un serYicede manutention, de ventes et d'achats permanent. Le renouvellement ne saurait s'opérer du jour au lendemain, il porte sur des quantités trop importantes. Il faudra donc établir une circulation constante; un courant de consommation normale, de natm'e à permettre un va-et-vient régulier entre le marché et l'entrepot public. M. de Freycinet a-t-il prévu toutes les conséquences économiques qu'entraine la constitution des réserves, dont il a reconnu l'indispensabilité? Il nous est difficile de le croire. Le projet est muet là-dessus. Il proclame la nécessité des réserves, il ne dit point comment elles seront obtenues, à quelle source elles s"alimenteront, ni comment seront efîectués les achats. Les municipalités achèteront-elles de leur côté, pour les deux premiers mois, l'Etat ach~tant du sien, pour le temps restant à courir jusqu'à la fin des opérations? L'Etat et les municipalités achèteront-ils directement à la production, ou bien passeront-ils par les inteumédiaires ordinaires, existant déjà, entre la consommation et la production? Autant de questions qu'on se pose et auxquelles le projet ne répond point. Il ne dit même pas ce qu'il faut entendre par cette expression un peu vague, « le gouvernement », lorsqu'il assigne à ce dernier l'obligation de réunir l'approvisionnement de la seconde période. Il nous laisse ignorer si c'est l'autorité militaire ou l'autorité civile qui procfdera aux achats.

LA RE\'UE SOCl.~LISTE Paute de renseignements plus précis, nous en sommes réduits aux conjectures. Il est probable, cependant, que l'autorité militaire, dont les prévisions feront loi, pour la détermination des quantités, ne voudra pas laisser à d'autres l'important service de l'approvisionnement. Jalouse de ses prérogatives, elle arguera, pour revendiquer le droit d'assumer cette t5.che, l'expérience de ses fonctionnaires, qui assurent déjà l'approvisionnement réglementaire de la mobilisation et la consommation courante de l'armée. Or, la façon dont fonctionne aujourd'hui le service de l'approvisionnement militaire n'est pas précisément de nature à nous rassurer sur l'excellence des résultats que pourrait donner un système de résen·es, constituées au moyen d'achats directs, faits aux détenteurs actuels du monopole des blés, par l'intendance. D'abord, les quantités sue lesquelles opère l'intendance sont infimes à côté de celles prévues pom l'approvisionnement des places fortes. La réserve réglementaire de la mobilisation n'est constituée que pour une durée de f!Uarante jours et ne prévoit que les besoins d'une population valide de 1,:W0,000hommes. Ensuite, les quantités ù centraliser sont réparties sur une foule de points du territoire, et ne présentent pas les embarras de concentration sur un point unique, que soulève l'approvisionnement d'une population comme celle de Paris, éYaluée à 3 millions d'ùmcs environ. i\Ialgré ces facilités, la réserve militaire s'effectue à des conditions trop onéreuses. En général, pour les grosses fournitures, l'intcndanc<>traite avccdegrandesmaisons, par voie d'adjudication. Mais les garanties de l'adjudication sont illusoires. En réalité, les grands importateurs, qui réunissent le commerce ries farines à celui des blés, a:-rêtent, <l'un commun accord, les prix auxquels l'administr::\tion doit accepter la fourniture, et les produits linés ne sont pas toujours d'une irréprochable qualité. A cet égard, je n'ai pas à rappeler ici les nombreuses ci·itiques auxquelles ont donné lieu les avaries surYcnues dans les vivres distribués à l'armée active. Cependant, l'administration paye à ses fournisseurs des primes énormes, usura_ires, d'entretien et de manutention : 20 0/0 ! Mais tout cela n'est encore rien ; par suite de l'organisation du commerce des grains en monopole de fait, exploité par des maisons étrangères, il arrive souvent que les fournissems sont des étrangers, qui partagent leurs soins entre l'armée française et l'armée allemande. Voici, à cc propos, un fait typique, raconté au conseil municipal, par ~l. Deligny, qui le tenait de la bouche même de l'intendant général du camp retranché de Paris. Il y a quelque temps, l'administration du camp ouvrait une adjudication importante de farines. Une grande maison d'importation, qui soumissionne d'habitude, nti concourut pas cette fois. Quelques

LE P.\CTE DE F.\m;,;E jours après, l'intendant rencontrant le chef de cette maison lui manifesta son étonnement de cc qu'il ne s'était pas présenté. Le gros importateur répondit sans s'émouvoir : - « Vos conditions <leprix ne me convenaient point. D'ailleurs, je suis trop occupé, en ce moment, par la fourniture des vivres de l'armée allemande que j'ai soumissionnée et obtenue ... » i\Iieux que tous les chilîrcs et toutes les analyses économiques, cette anecdote, dont l'authenticité est indiscutable, répond il.laquestion posée plus haut, de savoir si l'Etat ou les municipalités·doivent s'adresser, pour leurs achats, aux intermédiaires actuels, c'est-il.- dire aux monopoleurs du commerce du blé. L'intendant, à qui le mot cité plus haut a été dit, est navré de l'état de choses actuel, et il ne saurait être rendu responsable du fait de traiter avec un fournisseur de l'armée allemande pour la fourniture des Yivres de l'armée française. Dans un rapport que nous avons sous les yeux et où il raconte lui-même l'anecdote, il le déplore avec tristesse. i\faié" que faire? Cc n'est évidemment pas un fonctionnaire de l'intendance qui peut prendre l'initiative de se soustraire au joug de ceux qui ont accaparé entre leurs mains le commerce des céréales. En résumé, les nécessités de la défense nationale exigent, d'après le projet de loi déposé par le ministre de la guerre, la constitution de grandes réserves de blés et de farines pour l'approvisionnement de la population des places fortes en cas de guerre, et ni les municipalités ni le gouvernement, qui se partagent la charge de constituer ces réserves, ne sauraient s'adresser au commerce des blés pour leurs achats. D'ailleurs, on ne s'expliquerait pas l'utilité des moulins, dont le projet préYoit la construction,si on devait s'adresser au commerce privé, qui peut aussi bien fournir de la farine que du blé. La construction de ces moulins deviendrait inutile, et on verra quel rôle important ils sont appelés à jouer dans le nouveau commerce des grains, si la création des réserves se fait en dehors de l'action des monopoleurs ordinaires. Revenons, maintenant, à ce qui a été l'objet primitif de cette étude: le meilleur mode d'approvisionnement à instituer par la municipalité parisienne. Aussi bien trouverons-nous, clans la solution du problème de l'approvisionnement municipal de Paris, la solution du problèp.1e, plus étendu, de l'approvisionnement de la population civile des places fortes par l'Etat.

LA RE\.UE SOCIALISTE II Posons bien, d'abord, les termes du problème : Paris est le centre du commerce français, le foyer des échanges et des produits du pays tout entier. Cette situation économique, unique en France, s'explique aisément par la prépondérance que vingt siècles d'un développement continu ont acquis à notre capitale historique et politique. Tête de ligne de tous nos chemins de fer, à cheval sur deux fleuves, dont l'un est un estuaire qui le met en communication directe avec la mer, Paris, dont l'agglomération d'habitants est la plus dense et la plus considérable du pays, est devenu, par la force même des choses, une sorte <l'organisme économique. Il est, on peut dire, le siège où viennent aboutir les centres nerveux de la circulation, le régulateur des prix et de la distribution des produits. Paris est à la France, on l'a dit d(•jà bien des fois, au point de vue intellectuel, et cela est encore plus vrai au point de Yuecommercial, ce que le cœur est au corps humain. De la régularité de ses battements dépend la santé économique de la nation. La plus légère perturbation dans cet organe de la vie nationale se traduit par des désordres économiques qui affectent gravement les fonctions de tous les autres organes. Il importe donc, au plus haut point, d'assurer la régularité du marché parisien. Que la rareté d'un produit détermine dans la capitale une hausse ou une baisse subite de prix, on peut être certain que, le lendemain, les centres de production où se fabriquent ces produits, dont le marché général est à Paris, en seront affectés. Toutes les grandes industries ont leur siège à Paris, quel que soit, d'ailleurs, le lieu de leur production. Cette centralisation économique a soulevé des plaintes nombreuses. D'aucuns, comme Proudhon, y ont vu les causes d'une faiblesse générale de la nation, pléthorique au centre, disent-ils, et anémiée aux extrémités. Ces critiques sont mal fondées. La centralisation économique de Paris est un fait naturel, qu'expliquent suffisamment sa situation topographique exceptionnelle et ln densité desa population. C'est cette situation qui a créé son importance politique, qui a fait de Lutèce la capitale de la France et attiré dans son enceinte les trois millions d'habitants, constituant aujourd'hui un des centres de consommation les plus importants du globe. La consommation de trois millions d'habitants resserrés sur une surface aussi restrcin te, nécessite, en eITet, une activité commerciale intense, car clic est le débouché naturel d'une masse énorme de marchandises. Il n'y a clone rien que de très naturel dans l'affiux de tous les produits du pays sur le marché de Paris.

LE PACTE DE FA)ll:-IE 23 Un produit fait exception à la règle commune : produit d'un usage quotidien, d'une consommation universelle, indispensable au pauvre comme au riche, je veux dire le blé. Paris consomme, à lui seul, un dixième de la production totale des céréales; e~ l'on a vu, cependant, que le stock des grains, en période normale, était à peu près nul, relativement au chilîre de la population. C'est là évidemment une anomalie et le résultat ù'un concours de circonstances spéciales, car nulle part le même fait ne se voit. Partout., le$ grands centres de population sont Jcs centres commerciaux <le céréales, pourvus d'entrepôts, où cette denrée est emmagasinée par quantités considérables. Pourquoi n'en est-il pas de même à Paris? Pourquoi son entrepôt n'a-t-il pas une réserve supérieure, ni même égale, à celle des cnt1'epôts du Havre, de Rouen, de Dieppe, de Dunkerque ou de Kantes? Y a-t-il une cause naturelle particulière qui s'orJpose à ce que Paris jouisse, pour le blé, de la situation commerciale qui lui est acquise pour les autres marchandises? Nous n'en voyons aucune, tandis que, au contraire, sa situation topographique et ses facilités de consommation nous paraissent le désigner naturellement pour être le grand marché des grains français. Il suffit de jeter un coup d'œil sur la carte statistique insérée dans la première partie de ce travail pour s'assurer de la réalité de ce que nous avançons ici. - Si on tire une ligne droite, de Rochefort à Lyon, coupant la France en deux, on voit que Paris esf le centre de la région supérieure, comprenant les deux tiers du te1Titoil'Cet de la population. A cc centre, où viennent converger directement tous les moyens de transport, les contrées dont la production excède la consommation devraient aisément déverser leur trop plein. Les contrées où la production est en déficit ont toutes les facilités réunies pour puiser à ce réservoir naturel le trop plein des premières et les al'lfrages de l'importation. Nous insistons sur cette admirable position géographique de Paris: ses lignes ferrées le rapprochent à quelques heures seulement des régions du Centre et de l'Ouest, grandes productrices de céréales; à quelques heures de Cherb0urg, du Havre et de Rouen, sièges véritables du commerce de l'importation ; à quelques heures des régions de l'Est et du Xord, où la population urbaine, très considérable, ne peut puiser, dans la production environnante, les quantités nécessaires à sa consommation. Tout concpurt donc merveilleusement pom' que Paris soit l'entrepôt, le grenier du commerce des blés de la France, le magasin des réserves publiques. Le joui' où cet entrepôt existerait, non pas en suite d'achats faits aux négociants actuels, pour des quantités immobilisées par les réserves, mais en Yertu d'un courant constant, permanent, qui amènerait les producteurs directement sur lemarché

, 24 LA REVUE SOCIALISTE de Paris où les consommateurs trouveraient un stock de grains inépuisal;le, quel changement dans le mode d'alimentation existant! quelles facilités, surtout, pour constituer, dans des conditions régulières, à bon compte, l'approvisionnement et les réserves municipales! A cet immense silo, le gouvernement pourrait prendre, sans risquer de pcrti1rber les cours, les quantités qui lui seraient nécessaires pour les diriger sur les places fortes de l'Est; et réciproquement, il pourrait ramener sur le marché, sans crainte d'être contraint de les céder à vil prix, les quantités renouvelables, arrivées au terme de leur période de conservation en magasin ... Je ne parle pas du stock permanent que nécessite la consommation journalière de Paris et <le sa banlieue. Ce stock, aujourd'hui insuffisant, ne serait qu'une partie minime du stock général, incessamment renoll\·clé par les véntes de la production et les achats de la consommation. Pourquoi donc, encore une fois, Paris, si bien situé pour la fonction circulatoire que nous venons de décrire, fonction qu'il remplit d'ailleurs pour une foule d'autres produits, pourquoi, disons-nous, Paris est-il réduit à vivre, au jour le jour, des arrivages de l'importation? Ce fait anormal tient à des causes diverses qu'il faut dégager pour trouver la possibilité de le modifier et de rendre à Paris la fonction commerciale qui lui est assignée en matière de grnins, autant par son emplacement que par la multiplicité des moyens de transport fluviaux et ferrés dont il dispose. La première de ces causes, et la plus importante, est d'ordre économique, et elle se confond, dans l'évolution générale, avec les phénomènes SUJ'Vcnusdans toutes les branches de la production contemporaine. Elle a son origine dans la généralisation de la force vapeur, substituée aux antiques moteurs hydrauliques, pour la production des farines. Voici comment .M. Dcligny analyse l'évolution des changements que cette révolution industrielle a produits dans le mouvement des blés et des farines : « Avant l'intervention de la vapeur, dit-il dans un remarquable rapport à ce sujet, les moteurs naturels hydrauliques et aériens concouraient seuls au travail de la mouture. Il y avait, suivant l'importance des cours d'eau et des chutes, des grands et petits moulins ; mais, les grands ne pouvant suffire seuls à la besogne, les petits, après avoir satisfait aux besoins de la consommation locale, concouraient avec les grands à fournir des farines au commerce général. « La puissance de production de chaque région était limitée par les forces hydrauliques disponibles. Ces forces, en général, devaient travailler constamment pour alimenter le marché, mais leur action était suspendue ou réduite, en été, par le manque d'eau; en hiver,

LE PACTE DE FAMINE par les gelées et souvent par les réparations. De li1une impérieuse nécessit(, de faire des approvisionnements pendant la période d e forte mouture pour pourYofr aux insuffisances des mortes-saisons; car la consommation n'a pas et ne peut pas aYoir d'intc1·ruption. « _\.ujour<l'hui, la vapeur a concentré le traYail de la mouture dans de grandes usines, qui ont absorbé tout le commerce <les blés e t farines et n'ont laissé aux petits moulins qu'un restant de la mou - ture pour la consommation locale. « Les anciens grands moulins ont été tout naturellement les centres autour dcs71ucls et pa1· lesquels cette grande évolution s'es t produite. Il en est ré.~ulté entre les mains d'un petit nombre d e grandes maisons un monopole de fait, qui s'est aITcrmi par le syn - dicat fo1·méentre elles. « Cette organisation d'un monopole, très fortement constitué, domine le marché du blé. Elle n'achète it la culture qu'à l'heure et au prix qui lui co1wienncnt ; elle domine la boulangerie, clic domin e le consommateur. Le monopole n'est limité, dans l'exploitation <les a ~ituation dominante, que par la seule prudence; car il comprend <Ju'ily a un moment oü l'initation d'une population trop rançonnée peut devenir terrible. » Ainsi, concentration des moyen:, de mouture par le.:;propriétaires des grands moulins, et constitution de ceux-ci en syndicat, organisé pour faire la loi aux producteurs de blés, dans les achats faits e n vue d'alimenter leur fabrication - telle a été la conséquence première et naturelle de la rérnlution industrielle su1·,·enuc dans l a production des farines. ~lais cc n'est là que le premier stade de l'é,·olution. Le syndicat des meunier,;, acheteurs aux sources de la production française , aYait dcYant lui les importateurs de hlé ctranger, dont la con - currence pou,·ait nuire, dans une certaine mesure, à ses opé1·ations et fam,scr les prix, par l'introduction de,; produits de Chicago ou d'Odessa. On sait cc qui se passe d'habitude, <1uan<la concurrence se restreint à quelques-uns. Cnc entente ne tarde pas à se faire. C'est cc qui e t arrivé également dans la circonstance qui nous occupe. Meuniers et importateurs se sont confondus, et cette asso - ciation nouvelle a singulièrement accru la puissance d'absorption économique des uns et des autres. Grâce il. leur union étroite, ils ont pu diminuer dans des· proportions sensiblement appréciables les frais généraux de transport et de manutention, supprimer le marché de Paris, les avances pour achat de blé, et se rendre maitres ainsi du marché de la production et de la consommation. Les achats de blé par grandes quan 1tités, destinées à rester un certain temps en magasin avant que de s'écouler dans la consommation, nécessitent, en cITet,l'avance de grands capitaux, pro-

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