La Revue socialiste - 1890 - Tome XI - vol 01

Biblioteca Gino Bianco

LA REVUE SOCIALISTE XI

LA REVUSOECIALI -----~----- REDACTEUR EN CHEF: BENOIT MALON TOME XI (Janvier-Juin 1890 l PARIS LIBRAIRIE DE LA << REVUE SOCIALISTE -» s, Rue des Martyrs, 8 1890

LE PEUPLE RUSSE ET SON GOUVERNEMENT 5 LE PEUPLE RUSSE ET SONGOUVERNEMENT I Nous sommes, en Europe, à la ;-eille d'un mouvement de la plus haute importance, digne, assurément, de prendre place à côté de la protection internationale des blessés, et dont l'initiative appartient cette fois encore à la Suisse, cette bonne petitd oasis de bon sens et de bon cœur, où les différences de race, de langue, de religion, et même d'opinions politiques, s'effacent, se confondent et disparaissent devant tout ce qui est purement et simplement humain. Le conseil fédéral, d'après le vœu des chambres, vient en effet d'inviter les puissances européennes à prendre part à une conférence ayant pour but de s'entendre sur la manière dont on pourrait régler les conditions normales du travail au moyen d'une législation internationale. Le moment est donc favorable pour que quiconque s'intéresse à la Russie s'efforce, selon ses moyens, d'y provoquer un élan généreux, semblable à celui qui aboutit, il y a vingthuit ans, à l'émancipation des serfs. La classe ouvrière est, il est vrai, beaucoup moins nombreuse en Russie que dans l'Europe occidentale; mais elle y est, en revanche, beaucoup plus malheureuse; des mesures sérieuses, énergiques et efficaces sont urgentes. Mais, dira-t-on, ces mesures ont été prises : le gouvernement impérial a émis, dans ces dernières années, plusieurs décrets qui dénotent de sa part la plus grande sollicitude pour les classes pauvres. Sans doute; seulement, dans la plupart des cas, ils sont.restés sur le papier, et n'ont que fort peu, souvent point du tout, modifié la situation des ouvriers, qui est aujourd'hui-à peu près ce qu'elle était il y a dix ans, vingt ans, trente ·ans. L'immense extension du territoire; l'insouciance et l'égoïsme des patrons; l'indifférence coupable du public; l'apathie et l'ignorance des masses, dont 75 0/0 ne savent ni lire, ni écrire, rendues craintives et abruties par la misère, par l'excès de travail, par une alimentation insuffisante, et souvent par l'alcoolisme; l'impossibilité d'un contrôle sérieux de la part du

6 LA REVUE SOCIALISTE gouvernement, due en grande partie au manque de libel'té de la presse, qui l'empêche de dévoiler les abus des fonctionnaires; l'ir1·esponsa1Jnit6 de ceux-ci qui ne sont justiciables que de leurs chefs; enfin, l'éternel fléau de l'administration russe, la concussion, proportionnelle au rang clu titulaire : telles sont les causes de ces 6checs. Voici deux exemples qui en feront foi : Un décret de 1865 prescrit que toutes les fabriques et usines doiyent arnir des escaliers en pierre, rn fonte ou en fer; tout bâtiment de plus d'un étage et de 25 mètres <le longueur doit être muni de deux escaliers. Or, en 1880, la fabrique de Gawartowsky, à Moscou, ayant quatre étages et 38 mètres de long, prit feu; quarante ou1Tiers périrent sur place, trente-,leux furent transportés à l'hôpital où six d'entre eux moururent. L'enquête démontra que ce bàtiment, tout en bois, n'avait qu'une seule issue et un seul escalier, également. en bois. Eh bien, cette usine axait été ouYel'te en 1868, ü·ois ans après la promulgation du clécl'et en question, avec le consentement du chef de police de Moscou! Qu'on juge, après cela, de la manière dont les décrets du gouvernement sont appliqués dans les provinces éloignées! Et quo doit-ce être lorsque leurs prescriptions, loin de coïncider aYec l'intérêt des fabricants eux-mêmes, comme dans l'exemple précédent, tendent à diminuer leurs gains d'une façon ou d'une autre, comme c'est le cas pour le cl écret mentionné par M. Droz, dans son remarquable article sur la Législation internationale du travail? (1) « La RusRie, dit-il, posRèdo un décret du conseil de l'empire, eut.ré on vigueur le 1°r mai 1883, qui interdit le travail des enfants au-dessous de 12 ans... Les ministres des finances et ,le l'intérieur sont chal'gés de désigner les industries dangereuses pour la santé, ou particulièrement fatigantes, dans lesquelles il n'est pas pel'mis do faire travailler les enfants. 11 Les patrons recourent alOl'8 à l'un des moyens suivants : ou ils se mettent d'accord avec l'employé de 1 •j~tat, accord facile gràce à une somme de..... ; ou ils intimident leurs ouvriers, qui n'osent pas dire la. vérité aux inspecteurs. Aussi n'est-il pas rare eu Russie do trouYer clans l0s usines des enfants de six et. tle cinq ans, et de constater qu'on exige d'eux un trarnil de même durée que des adultes; de 12 à 13 heures, dans plusieurs filatmes et tisseries ,lu département de Moscou, pour les enfants de G à 8 ans ; de 15 à 16 heul'es pour ceux de 10 ans; il y a même une teinturerie où la durée du travail est <le 17 heul'es. L'autre exemple est pris aux portes de·la capitale: D'après un rappol't du doctelll' Lazarewsky, daté de 1886, trois ans après le (1) Livraison de février 1889, de la Bibliothèque universelle de Lausanne.

LE PEUPLE RUSSE ET SON GOUVERNEJ\IENT 7 dècret dont parle M. Droz, dans les fabriques d'allumettes du village d'Ijora, aucune peécaution n'est. pi·ise pour rendre moins malsaine cette industriè meurti'ière; les enfants qui y sont employés en grand nombre, et rétribués d'une façon dérisoire, y fournissent, comme les· adultes des deux sexes, 14 heures de tmvail par jour. « Nous n':tvons jamais pu, dit-il, reccyoir d'eux une réponse précise au sujet de leur âge; tantôt ils ne répondent pas, tantôt ils prétendent l'ignorer, soit parce qu'ils l'ignorent effectivement, soit parce qu'ils craignent le patron dont ils exécutent les ordres! » Pour le repas de midi, on leur accorde au plus une heure et demie; ceux qui habitent à une certaine distance appo1·tcnt leur Pepas à ru.sine : un mol'ceau de pain noir (de seigle), accompagné d'un oignon, d'un concombre ou d'un peu de poisson salé; ils mangent sur place, dans l'atmosphère infecte et toxique de l'atelier, sans même se laver les mains! Tous les faits que je citerai plus loin sont empruntés, cliPectement ou indirectement, aux sources les moins suspectes : à des rapports de commissions gouvernementales chargées d'étudier l'état des fabriques et usines et les conditions d'existence des ouvriers; à des comptes rendus d'enquêtes, très nombreuses et teès sérieuses, entreprises par les assemblées proYinciales; à des ounages publiés avec la sanction de la censure impériale par quelques hommes de bien, professeurs, médecins, hygiénistes, statisticiens, industriels ou propriétaires fonciers. Beaucoup de ces faits sont naturellement antérieurs aux décrets gouvernementaux provoqués et motivés précisément par leur constatation et destinés à y obvier; mais, comme je l'ai déja dit, le but a rarement été atteint. J'aurai soin, <l'ailleurs, d'indiquer les cas où les mesures prises pa1· le gouvernement ont réellement été utiles. Je ferai aussi de fréquents emprunts à la thèse présentée l'année dernière à la Faculté de médecine de Montpellier par MmeTkatcheŒ (1). On y trouvera une bibliographie très complète des publications russes sur cette question. Le peuple russe est éminemment. pacifique, mélancolique, résigné, fataliste; il est presque exclusiyement agricole. La population rurale est tout à fait énorme en proportion de la population urbaine; le prolétariat clesYilles n'exi te pour ainsi dire pas, ou ne fait que se·former peu à peu depuis l'émancipation des serfs. Le trait caractéristique des ouniers en Russie, c'est qu'ils sont presque tous en même temps agriculteurs. Il est impossible de faire, dans les limites d'un article, une étude tant soit peu adéquate de cette organisation, si différente de tout ce qui existe dans l'Europe occidentale; mais il est indispensable d'en connaître au moins .sommairement l'enserµble pour comprendre la situation des ouvriers de fabriques. (1) Conditions hygiéniques des ouvriers en Russie. - Paris, Doin.

8 LA REVUE SOCIALISTE Le paysan, le moujik g1·and-russien, considè1'e ab antiqua le sol . comme sa propriété, non pas personnelle, mais collective ; la terre habitée, cultivée, exploitée d'une façon quelconque par une commune (obchtchina), est, à ses yeux, la propriété de cette commune. Cette conYiction est tellement anc1·èe dans sa conscience, que, depuis la création du servage, il y a deux siècles et demi enYiron, jusqu'à son abolition par l'empereur Alexandre II, en 1861, le principal grief du moujik n'était pas qu'on l'eût fait esclave, mais qu'on l'eût dépouillé d'une partie de sa terre au profit du seigneur. Je dis d'une partie, car on n'a jamais osé la lui enlever complètement; souvent même le seigneur laissait toute la terre arable aux paysans. Ceux-ci devaient donc, pour s'acquitter envers lui, ou travailler à la conée aux champs qu'il s'arrogeait, naturellement les meilleurs et les plus fertiles, ce qui leur enlevait le temps de cultiver convenablement les leurs, ou lui payer, soit en nature, soit au comptant, une redevance, qui, dans la plupart des cas, était absolument ruineuse pour eux. Ainsi, la terre tout entière, ou au moins la part assignée aux paysans, a toujours été envisagée par eux comme étant la propriété de la commune, et ils n'ont jamais cessé de se considérer commedépossédésdu sol ou de ses produits en faveur des seigneurs : « Nous sommes à vous, disaient-ils, mais la terre est à nous! » Aussi se firent-ils de grandes illusions lorsqu'on leur annonça que le tsar voulait les émanciper: les uns s'imaginèrent qu'on allait leur rendre toute la terre, les autres qu'on procéderait à une répa1·tition équitable; que leur part leur serait assignée tout simplement; qu'ils rentreraient sans autre formalité dans leurs droits, ce qui eût étè en effet le seul moyen d'effectuer une réfornw radicale et définitive, assurant pour des siècles le bien-être du peuple russe. Force leur fut bientôt de se convaincre qu'il n'en serait rien, qu'on leur donnait des terres d'étendue souvent insuffisante ou de mauvaise qualité, qu'on assignait à ces terres un prix de rachat relativement très èlevé, et que la plupart du temps, malg1·étous Jeurs efforts, ils réussiraient à peine à en tirer ùe quoi payer les impôts écrasants perçus par le fisc (de 25 à 50 010 du 1·e\'ûnu) 1 (1) (1) Une dépêche de Moscou annonçait, en date du 14. février, que la Gazette rns~e se faisait l'écho d'un bruit d'après lequel le ministère des domaines songe~1t à élev~r le taux des fermages des terre~ de la couronne, et que cette feu1llocroyait le moment mal choisi, la situation des cultivateu1·s étant actuellement très précaire. Les charges qui pèsent sur les terres sont, le plus souve~t, hors de pr?portion avec le revenu qu'on peut en tirer et le dépassent meme quelquefois. (V. l'ouvrage de Stepniak « The Russian Pcasantry », etc. Londres, 1888. Avant l'émancipation, ces paysans de la couronne, aujourd'hui tenanciers de

LE PEUPLE RUSSE ET SON GOUVEI\NE!IIENT • Ce fut, excepté dans quelques régions où la répa1·tition fut 1·éellement a peu près équitable, un désappointement général, un Yasto murmure de mécontentement, de colère, de désespoir. Quelques tentatives d'insurrection, isolées, sans accord ni ensemble, furent cruellement réprimée·; le peuple russe comprit, fit le signe de la croix, courba la tête et se tut; il rumine sans doute ce dicton« qu'on était mieux lorsqu'on était plus mal » ! Mais ce silence est de mauvais augure; il recèle une méfiance sourde et profonde contre tout ce qui n'est pas plébéien, et surtout contre les nobles, les anciens maîtres. Dans ce travail, nous laisserons complètement de côté tout ce qui concerne la population exclusivement agricole, les paysans proprement dits, qui, ayant eu la chance d'obtenir des lots suffisamment grands et suffisamment bons, peuvent se tirer d'affaire par le seul produit de leurs champs; ceux-là ne sont pas à plaindre, ils ne sont jamais misérables; quelquefois même ils sont à leur aise et du temps à autre réussissent a devenir riches. Nous ne parlerons pas non plus de la population à demi agricole, a demi industrielle qui, moins bien partagée, ne pouvant en aucune façon suffire par la seule agriculture aux impôts de l'État et à ses propres besoins, se livre pendant l'hiver à toute sort.e de petites industries pratiquées à domicile. On appelle en Russie ces industries les ((industries buissonnières », et kusta1·i ceux qui les pratiquent, de kust, buisson. Cette classe est assurément dans une position beaucoup plus mauvaise et précaire que la précédente; mais, du moins, elle échappe à, l'exploitation impitoyable des fabricants, et à celle des usuriers. M. Louguinine cite, par exemple, deux grands villages, situés au bord du Volga, près de Kostroma, qui doivent leur prospérité à l'orfèvrerie, importée, en 1812, par des prisonniers français, orfèvres de leur état. En général, cependant, il s'agit d'industries beaucoup plus primitives, à l'usage des producteurs eux-mêmes, ou quelquefois de travaux exécutés sur commande pour des fabricants et des marchands. Nous nous occuperons exclusivement des ouvriers de fabrique, qui, eux aussi, sont la plupart du temps paysans, et passent une partie de l'année dans leur village d'origine pour y travailler aux champs. Ce sont les plus malheureux, et c·est particulièrement sur leur sort que nous désirons avant tout attirer l'attention. De tous les points de la Russie, chaque année, à la fin de l'aul'État, vivaient tranquillement sur les terres nationales, sans soucis d'aucune sorte comme les oiseaux du bon Dieu vivent sui· les arbres des bois. L'émancipation n'a guère amélioré leur sort; au point de vue économique, elle l'a même empiré pour quelque temps, puisqu'ils doivent à pré~cnt payer, outre l'impôt, .(s tnnu1tés ou 1·a,r.11t,g1âc:e llUJlf}Lellei::hs de,·iennent propriétaires.

10 LA REVUE SOCIALISTE tomne ap1•r,;les l1·1.wauxd. u labou1·agc, les campagnards émigrent on m;sse vers les grands cen!1·es jncluRLricls; cette émigration périorlique est un réritable baromèlre de la misèt·e, à laquelle elle m;t proporiionnclle. Hors de Russie on n'a aucmH' i,lée de ce llu'est un paeeil rnouyemc1lt, et surtout cle la rnanireo clont il est organisé. cc no sont pas (sauf do tt·ès 1·a1•c,;exceptions) des indiYi<lus isolés qui ymit cherche1· clu tl'a\,lÏl il la Yille; ce sont dos associations <le gens unis pal' une communauté d'int.é1•{,ts,par une confiance récipeoc1ue, pou1·suiya11t tous le !llêtnc hut, 0t soliclai1·os los uns drs autres. Ces associations, nornruél's artels, sont cli1·igéespar uu chef élu chm·o:éclr l'acltui11ist1·ation,de la discipli!le et cl<'la répal'tition , ., rles bc'nèDces. On log0 en commun, on sl' nou 1-rit en cornnnm, même lorsqu'on n'est pas, rn vC'l·tu d'un c-ontrnt, nouni et logé par la fabric1ue; car il y a clesa1·tels 1ibr0s, <1 li i <'xc1·crnt diffé1·c1t1s métie1·s pour leur pl'Opl'C compte. et qui prospè1·< 11lt comme le::-.sociétés coopératiYes les plus florissante,; <lel'üccidout, tandis 11uecelles 11ui tl'aYaillent pour le comptC' tl'aufrni, dans les inclusti-ios les plus yariées, sont ré<luites à une misère effrayante. Elles sont, en effet, liwées sans <léfense à la double exploita.lion clos fabl'icants et des embauchoms d'une part, <lesemployés de l'J~tat <lel'autre. Au printemps, à l'époque ,le l'annoo où les p1·0,,isions comnwncent à manque1· et où les irnpots cleYiennont exigible::;, les p1·01n·iétaire::-;des fabPiques expédient aux c1uat1·eYonts iles cieux des hommes chaeg(•::; de conchu·e <lest1·aités ayec les artels pou1· le i,rochain hiYei'. Il nt sans <lit·cque le fab1·icant n'autol'iso ses agents à conelm·c qu'à <les con<litions arnntageuses poui· lui; cle plus, leur bénéfice dépend du nombre de contrats conclus, <lunombre d'ouvriers enrôlés, et de co qu'ils peuYent extorquer à· ceux-ci sm· le maxirnum consenti par le patron. On conçoit aisément quo les conditions ne peuvent êt1·e qu·usurait·es pour les ou,Tiei·s. L'engagement est libre, dit-on. Oh, la belle théorie <itw celle <lela lih1•econcurrence! (1) D'une part des hommes r1ui n'ont rien a pcrcl1·c, qui pouYent se passer <leces gens, c01·iains d'en l.rouye1•ailleurs <l<>, plus misérables qui se Yernll'ont à rnrillrur marché; d'autre pa1·t, <le pauvres diablrs, n'a) ant pas <le quoi se nounir, eux, leul' famille, leur cheval et lClll' vacl1c, no poLn,ml. pas payei· lcu1·s impôts rt, à cause de cela, pe11iétucllernc•11mL enacés cle saisie ... Il Y a <1uolquesannées encorr, les agents fiscaux. saisissaient tout l'avofr clospaysans qui ne pouvaient payel' lCLm;impôt,; : meubles, ~1) On la <lit excellente là où tous les droits• sont réellement garantis; ceux qui parcourront, par exemple, l'article de Mlle Clémentine Black sur la situatiou cles femmes ouvrières à Londres (l<'ortnightly Rcview du ter nov. 1889) seront édifiéll sur cett0 excellence ! ·'

LE PEUPLE RUSSE ET SON GOUVEUNEJ\IEN'f 11 vêtements, outils, vaches, chevaux, et just1u'aux poutres de leur isba. Tout était ensuite vendu aux enchères; l'employé chargé de la vente ne manquait pas, naturellement, de se mettre cl'accot·d aYec u11usurier spéculateur, af1nde faire baissee le~prix bien au-dessous de la Yaleur réelle des objets, et paetageait le bén6fice avec son compère. Le gouvernem1.:nt s'est enÎln aperc_:uqu0 ruiner ainsi le paysan, c'est se ruiner lui-même, et. il a mis fin a ces abus en établissant un minimum insai issable, dans lequel sont compris la Yache, le cheyal, la charrue et quelques objets de première nécessité ... Que peuvent-ils fait·e, néanmoins, les pannes diables, ·iuon d'accepter les conditions qui leur !';Ont.ofredes? Ils signent le contrat, ou font des croix s'ils ne arnnt pas éct·ire, à la suite de la signature du chef d'artel ou de l'ancien cluvillag-e (starosta, s,rnclic, élu par l'assemblée de· Yillageois); ils reçoiYent des anhes, - souYent la moitié du salaire com·enu; mais c'est la commune qui encaisse, car il faut payer a l'État les impôts, dus en bloc et solidairement par les communes; pour le cas où l'un 011 l'autl'e des enrôlés fel'ait faux. bond, des amendes sont stipulées s'éleYant au double et au triple de ces arrhes; i l'individu ne peut payer, c'est tantôt sa famille, tantôt la commune qui paie pour lui, mais c·cst généralement l'artel qui répond collcctiYement pou,· chacun de ses membres. La date précise à laquelle les omTicrs doiYent se présenter a l'usine est expressément indiquée; ils ont souvent huit jours, quinze jours de voyage à faire, et chaque jour clcretard est puni de fort.es amendes. Calculant le temps qu'il leur faut pour anivei· à destination, ils se préparent a partir; c'est ù cc moment qu'ils sont Yictimes d'un des abus les plus intl igncs de la pa1·t <les fonctionnai t'es impériaux : on ne les laisse pas padit· sans uu passeport dûment visé; mesure inutile, absu1·de. mais YCx.atoireau plus haut degl'é; ils demandent donc leur passeport à l'employé du gouvernement; celui-ci les fait revenir deux fois, tl'ois fois sans donnei· le passeport; le jour du dépal't approche; les pay~ans, inquiets, c1•aignant un retard qui, ils le saycnt, leur coûtera. cher, p1·icnt.,insistent; enfin l'employé juge le moment. psychologique verni, et. leur dit : « Eh bien, c'e t bon; donnez-moi tant, et Yousaurez YOS passeports; sinon, vous ne les aurez pas l » Les malheureux sont forcés de s'exécuter, car ils sont cornplèlement à la mePci du fonctionnaire : point de publicité, point d'action judiciaire possible contre les fcrnctionnaires; la seule chose permise, c'est de se plaindre au chef immédiat de l'employé subalterne; mais ce chef !ait la sourde oreille et envoie les pauvres hères se prnmener, q1.,audil ne les fait pas mettre sous verrous pom· insubo1·tlination! • On se demande à quelle fin le gouvernement laisse subsister de pal'eils abus, qui ne peuvent qu'irrite1· toujours davantage le peuple;

12 LA REVUE SOCIALISTE car, si le gouYornement tient à savoir a chaque instant où se tl'Ouve chaque ressortissant de chaque commune, quoi de plus simple que a·exiger <lescommunes elles-mêmes qu'elles aient toujours à sa disposition des registres ad hoc (l)? Après arnir subi cette saignée inéYitable. les ouniers partent, presque toujom's à pied, un petit paquet sm· l'épaule, couchant à la belle étoile, mangeant du pain de seigle ou ce que leur procure lC' hasal'ù. A peine arrivés, leur corvée va commencer. Voici, ,l'ap1·ès le Recueil offi,cz'elde r·enseignements statistiques, quelques indications sul' la durée de leur travail quotidien: dans le rlèpal'tement de Moscou, minimum 11 heures; construction de machines, 12 heures; allumettes, produits chimiques, tanneries, tuileries, etc., de 13 a 14 heures; feutres, tissus, passementerie, teinturerie, etc., 15 heures; charcuteries, tuileries et tanneries, 16 heures; fabriques de nattes, paillassons, etc., jusqu'à. 18 heures! Dans le département de Smolensk, ùans la Yille ùe Roslaw, par exemple, les ouniers en paillassons tl'aYaillent Hl hem·es 1/2 : de 1 heure a 6 heures du matin, de 7 heures à midi et de 1 heure 1/2 à 11 heures rlu soir; restent. 2 heul'es pom le sommeil! (Néddia, 18î8, n° 13.) • Dans les mines <1'01c· le la Sibérie, les ouHiers se couchent à minuit et sont debout à 3 heures du matin. Les autorités mettent a la disposition de l'administration un peloton de cosaques, munis de fouets, qui se chargent Lleréveiller les paresseux et de punii· les insoumis. (Haïdaloff, l8î5.) L'oun·ier russe préfère, quand c'est possible, le t1·avail à la pièce au travail à la journée; quelques fabriques admettent ce système, sul'tout les tuileries, tisseries, fabriques de paillassons; aiguillonnés par la misère, les omriers se condamnent alol's d'eux-mêmes à un travail excessif. C'est au moment de la perception des impôts qu'ils s'exténuent le plus, non seulement en commettant ùes excès de h'aYail qui les épuisent à la lJngue, mais aussi en réduisant au minimum leur ration alimentaire. (Pogogew, 1882.) (1) Cela constituerait même µour le gouvernement une garantie qu'il ne réussit pas à obtenir avec son système. Pour éviter les vei:ations que je viens d'indiquer, des milliers d'individus négligent de renouveler leurs pnsseports ou de les faire viser, et, n'osant plus rentrer dans leur!! communes à cause des amendes qu'ils auraient à payer, ne le pouvant plus <l'ailleurs à cause des impôts arriérés, ils forment toute une population errante, de provenance inconnue. Ils sont surtout nombreux dans les provinces éloignées, oll ils se rassemblent pour travailler dans les ports, aux chantiers, aux pécheries, etc. Les entrepreneurs profitent de la situation illégale de ces individus J.JOurleur imposer des conditions que nul autre ouvrier n'accepterait. Aux bords de la mer Caspienne, par exemple, il y a des escouades entières, des centaines d'hommes dont personne ne saurait établir l'identité; c'est une classe à part àe prolétaires, créée uniquement par l'obligation d'avoir un passeport visé.

LE PEUPLE RUSSE ET SON GOUVERNEMENT 13 Les femmes et les enfants, dans les industries où on les emploie, sont traités exactement comme les hommes : aucun égard, aucun ménagement; or, les femmes et les enfants fo rment, dans le département de Mosco·u,de 28 à 43 0/0 du personnel des fabriques. Voilà pour la durée du travail; voyons mainte nant le travail luimême. D'après M. Birukowitch (1886), les usines à sucre des départements du sud-ouest sont ho1Tiblement mal inst allées; on ne fait rien pour les améliorer et le traYail y est des plus pénibles. Les ouniers qui lavent la betterave sont tout le temps da ns l'eau et tremblent de froid. Ceux qui sont occupés dans le:-atelie rs de sirop et de raffinage restent exposés tout nus à une haute te mpérature, car leurs vêtements seraient imprégnés de sucre et cr istallisés en quelques heures. D'après le D•Nowitsky, il serait cepe ndant facile de diminuer cette chaleur, et les oun-im·s, qui en se ntent le besoin, cherchent sou\'ent à se soulager en cassant les vitres. Ils s'exposent ainsi aux. refroidissements, dont les chances s ont augmentées par le fait que, dans la plupart des usines, il n'exis te pas de cabinets et que les ouvriers sont obligés de sortir dans l a cour pour satisfaire leurs besoins. Aucune précaution n'est prise pour atténuer le s inconvénients de la fabrication. La chaux est transportée dans des brouettes, et les particules qui s'en détachent pénètrent librement dans les poumons. Les os concassés, déjà macérés dans les barr iques qui répandent une odeur infecte, sont remués à feu nu sur d es fourneaux et dégagent une poussière fine qui couHe les ouvriers de la tête aux pieds. Quant à remploi d'appareils simples et facile ment applicables, on n'y a jamais songé. On ne se sert ni de wagon nets pour les transports, ni d'agitateurs mécaniques. Dans les fabriques de produits chimiques, les conditions sont tellement insupportables que même les ouvriers russes, qui sont loin d'être exigeants et que la misère oblige à acc epter n'importe quel travail, évitent d'y entrer. L'administration es t obligée de recruter son contingent dans les tripots de bas étage, p armi les réfractaires de la société. En général, les locaux qui servent d'ateliers s ont caractérisés par une malpropreté révoltante et par le peu de soin que l'on met à les installer et les entretenir; c'est un des points sur lesquels insistent le plus les différents rapports. M. l'ingénie1:1r Rumine, chargé d'inspecter les usines et les fabriques de deux qua rtiers de Moscou, a visité trente-six usines et déclare que toutes n e répondent. que trop à ce reproche. Les autres inspecteurs de cette ville arrivent à la même conclusion: ainsi, dans.les ateliers de M. Bakhrouchi ne, ils ont t~ouvé que

11 LA fiEVTJE SOCIALTSTE la malproprcto était g6n6ralo; les ateliers, disent-ils, sont imprégnés de miasmes et do vapeurs nauséabondes telles, que les personnes qui n'y sont pas habituées, au bout <le quelques minutes, sont prises de nausées et obligées de s'éloigne!'. Ln. fabrique dr Culnin('de M. Oustimof est construite sur un sol impt·égtHi<l'une eau infecte, qui remonte le long- des murs: l'eau du puits sent mauvais, et néanmoins on la boii, et cllr sert a la préparation <lesaliments. 'fout le b.ltimcnt est vieux, étl'Oit,cx.trômemcnt malpropre, et n'a jamais ét6 <lésinfcctci, bien que de temps à autre la ville le loue pour y la,qercles soldats. Le mé<lecin-inspccteur clu quartier clc Souschewskaïa, à Moscou dit aussi, <1::tnson l'appoet, que les <1uatorzcfabriques clegants qui se ti·ouvcut dans co quartier sont ég·alomcnt nuisibles pour les ouuio1·s qui y traYaillcnt et pour les habitants du voisinage. Elles emvoisonncnt l'air par leurs émanations méphitiques et imprégncnt le sol de substances mah,aincs ... La plumr se 1'cfuse a décrire l'horrible tablrau que présentent ces fabrir1ues. Pour en juger, il suffit de clirn <1ucles caves dans lesquelles les peaux sont nettoyées et ,légmissées s01•yr1lten môme temps do dor(oi1·s aux. ouvriers et à leurs familles. Dans c0t·tai11estiss01·ies ,le lin du clépartoment <le \Vladimil', les ateliers sont formés de petites chamhrcltes ùont chacune a de 5m70 à 61 " 1lû de long·, do 5 m. à 7"'70 de lal'ge et <le 1"'50 à zm25 <le haut, et qui ne sont ni parquetées ni pa\·écs; do plus, pour gagnor un peu clcplace, le plancher rst abaissé au-dessous du niveau du sol, qui suinte d'humidité; point cleventilat.cul's, point do vasistas aux. fenêtres; le soir, l'éclairage est fourni par du pétrole brûlant à nu dans une bouteille. (Abrnmoff, 1882.) En parlant des ve1·rc1·iesdu prince Menschikoff, département ùc MoHcou,M. Erismann s'exprime comme suit: « Les ateliers dans lesquels se tait le mélange de chaux el d'argile sont construits de la manière la plus primitive . Les blocs de silicate et les débris de verre sont pulvérisés à la main an moyen de marteaux ; la chaux est broyée et passée au tamis; il n'exigtc aucune ventilation. Les ouvriers de cette fabrique sont chétifs, cachectiques, anémiques ; ils portent le sceau d'une fatigue extrême, qui détruit toutes les forces de leur organisme. Au dire de l'un des chefs des travaux, il n'y a pas un seul homme sain dans l'usine. Ils n'y résisteraient pas, s'ils ne reprenaient un peu de force et de santé pendant leur séjour périodique à la campagne. » Telles sont los conditions du tra,·ail à l'usifü' ; celles de ln vie ùes ouHiors en dehors du tra-rail ne valcnl. guère mieux. et, si possible, sont encore pü·es. Pour s'en convaincre, il suffit de jeter un coup d'œil sm· lems logements et sur lem· alimentation. Les ouv1·ie1·svenant des villages Yoisins de la fabrique rentrent

LE PEUPLE nUSSE ET SON GOUVEnNEJ\IENT 15 habituellement dans leurs propres isbas ; les autreR, qui viennent souvent de trèR loin, tantùt logent dans un local loué en commun par l'association, tantôt couchent simplement dans des asiles de nuit, sans ayoir de }ogement flx.e.Enfln, beaucoup sont logés dans les fabriques elles-rnf1meR. Les isbas sont e11 µ;éni•t·al(.outce qu'on peut imaginer de plus pauno commr habilatiom; humaines et n'offrent que le minimum de l'indispensable; mai· enfin les gens qui les habitent sont chez eux, en famille; cle s01-te qu'ils sont incomparablement mieux que ceux que la 1listance empêche de rentrer dans leurs foyers, et qui sont forcés <lecoucher daus les asiles ou dans les fabriqueR. Voici ce que dit le D• 'l'chi1'bina, un inspecteur sanitaire, d'un asile de nuit à Kiew : « On pén0tre dans une conr où le fumier et la bone liquide forment un véritable marais,que l'on doit tra,·erser sur une planche pour anivcr à l'escalier. Par des marches gluantes, on rlcsccn,1 dans une cave située à 2mso en-dessous du sol. Cette cave est assez longue, mais elle n'a que 2"'10 de haut et n'est aérée que par deux petits soupiraux qui s'ouvl'ent au niveau du trottoir. Les murs sont ruisselants rl'bumidité; l'atmosphère est lourde, saturée d'odeur de tabac et épaissie par la fumée d'une veilleuse. C'est l:\, sur le plancher nu ou sur d'étroites couchettes de bois, disposées le long des murs, sans matelas, avec de misérables loques repliées sous la tête en guise de coussins, que grouille un monde de misérables. Cà et là se détachent quelques étres aux visages hâves, dans une attitude de désespoir. Le tl'avail pénible, une misère extrême ont mis leul' cachet sur ces figures, dont le regard rappelle celui d'un animal aux abois ... Un de nous ne pul retenir une exclamation de doulem et exprima la pensée qu'un tel t:ludis devrait être ferm6. Cette exclamation produisit l'effet d'une étincelle 6lectrique sui· tous ces malheureux assoupis; ils se levèrent agités, et de Lous côtés nous entendîmes un murmure de courroux : « Mais, où irons-nous'? serons-nous obligés de coucher dehors? » disaient-ils. - « Vous trouverez d'autres asiles meilleurs 1 » - « Ils sont tous les mêmes et tous bondés 1 ,. nous fut-il répondu. » Néanmoins, cos gens sont encor0 hien mieux logés que ceux qui couchent dans les fabric1ues. Quelques-unes de celles-ci offrent à lem·s ouvl'iers des dortoirs ; là ils couchent tous ensemble. sans distinction d'àgc ni de sexe. Les commissions sanitaires sont unanimes à déclarer ce~ locaux au plus haut degré insalubres; ils ont tous un cubage absolument insulfisant; ils sont souvent situés au-dessus des ateliel's, dont ils ne sont séparés que par un mauYais planchel' eu boic;,qui en laisse passer toutes les émanations malsaines. On n'y Yoit point do lits, point de meubles; hommes, femmes et enfants s'étendent pêle-mêle, sans se déshabiller, sur 11'étroitescouchettes 1·0couYertessimplement d'une natte et fot·mant, le long du mut·,deux rangées qui n'ont entre elles

16 LA REVUE SOCIAUSTE qu'un intervalle de 35 centimètres (1). (Yanjoul, 1880.) On réussit ainsi à fourrer un nombre incroyable de personnes dans un espace exteêmement restreint. La commission sanitaire du département de Moscou cite un <leces dortoirs qui avait 6"'40 de long sur 5m70 de large: il y couchait 96 personnes! Et dil'e que la hauteur en atteint rarement :Z mètres. Aucun soin de propreté; aucune ventilation; et le même local sel't de cuisine et de lieux d'aisance ! (Erismann). Voici encore ce que dit M. Abramof sur les tuileries de l'arrondissement de Saint-Pétersbourg : « Chaque tuilerie possède des isbas dont les greniers servent à loger les ouvriers. Tout le long des murs sont rangées des couchettes couvertes de nattes crasseuses et sans oreillers. Par--ci par-là, oG distingue une espèce de caisse qui a une vague ressemblance avec un lit: c'est le domaine de quelque raffiné. Dans certains cas, les ouvriers con~truisent de petits réduits où ils passent la nuit en famille et dans lesquels ils enferment leurs vétements, mais si étroits quïl y a à peine place pour deux hommes couchés. Les planchers recouverts d'une couche d'argile de plusieurs pouces d'épaisseur, ne sont jamais balayés ni lavés. Ces greniers sont ,en général très sombres, sauf dans quelques rares isbas qui ont des lucarnes sur le toit. » MM. Erismann et Pogoge,v décriYent certains logements pour lesquels ils n'ont trouYé d'autre nom que celui de chenil. Ce sont <leshabitations d'été, des caisses en bois des dimensions suiYantes : 1'"40 de long sur l "'05 de large et de haut. La porte n'a que 60 centimètres de haut sm· 45 de lal'ge, rle sorte qu'on ne peut entrer qu'en rampant. Ces boîtes sont placées dans des corridors et servent <le dortoirs. Il :v log-e deux ou trois ou\'riers. De quoi taut-il le plus s'étonner, ile la patience de ces pamTes gens ou de l'exigence de~ pateons? Il existe enfin des fabriques qui n'ont aucun local pour loger les ouvi-iers; ceux-ci couchent dans les ateliers mêmes, n'importe où, sui· les bancs, sur les métiers, sur les machines, ou par terre, sans· 1listinction 11'ê1gnei de :-exe. A ce propos, voici ce que <litle rapport de l'inspecteut· sanitaire d'un des quartiers de Saint-Pètersbour~ de la boulangm·ie Elisarow, une des plus achalandées de la ville: (1) On dit souvent que le peuple russe est sale, mais cela n'est pas juste. Il y a sans doute beaucoup d'ouvriers et de paysans trop pauvres pour posséder une chemise ou des chaussettes de rechange et forcés par les conditions de leur existence de ne pas se déshabiller la nuit et de remettre les m~mes habits après le bain; mais il ne faut pas oublier que tout Russe prend un bain régulièrement chaque semaine ; le moindre moujik se croirait déshonoré et indigne d'assister à la messe du dimanche s'il n'avait pas p1·is son bain le samedi.Cela fait cinquante-deux bains par an; est-il bien sûr que les paysans et les ouvriers des pays occidentaux en prennent autant 1

V LE PEUPLE RUSS!<: ET SON GOTJVERNE)IENT i7 « Seize des ouvriers sont logés dans le magasin même, derrière les armoires, dans un sombre réduit où il y a à peine place pour quatre personnes ; les autres couchent da~s le fournil, dont le plancher est balayé tout au plus une fois par semaine. Au moment de l'inspection, les punaises se promenaient librement sur la iable de pétrissage où l'on place les pains au sortir du four. » Le propriétaire de l'établissement fut frappé de la plus forte amende, soit de 60 fr.; mais il s'en moqua et ne changea rien à ses habitudes. Dans telle boulangerie de Moscou, après le trai;ail de la journée, les ouvriers n'ont aucune place pour se reposer ; ils dorment là où ils se trouvent. daus le fournil. Le magasin se fermant tous les soirs du côté de la rue et de la cour, ils doinmt satisfaire à leu1·s besoins dans une auge qui se trouve à côté llu pétrin. Examinons maintenant comment les ouvriers se nourrissent. En général, autrefois, la fab1·ique introduisait dans le contrat d'enrôlement une clause d'après laquelle les ouvriers devaient se fournir à la fabrique elle-même de toutes les denrées indispensables. Le gouvernement, qui a moutt·é dans ces dernières années, il faut lui rendre cette justice, beaucoup de sollicitude pour les ouvriers, a récemment défendu cet abus. Un tel système àe fourniture pourrait sans cloute être clans l'intérêt de l'ouvrier, en lui épargnant l'obligation de passer par les mains des détaillants, et en lui offrant les avantages de l'achat en gros; mais il faudrait pour cela que les patrons eussent <l'autl'es mobiles que la cupidité. Or, les ouvriers' étaient obligés de payer à l'usine la mauvaise marchandise qu'elle leur livrait plus cher qu'ils n'en auraient payé de bonne au marché. Pour qu'on puisse se représenter jusqu'où allait l'inhumanité des patrons, je citerai les exemples suivants : D'après M. Abramoff, clans une compagnie forestière d'Onéga, on a nourri les ouuiers pendant plusieurs mois avec de la farine renfermant plus de 5 p. 100 d'ergot. Dans une fabrique du département de Moscou, la commission sanitaire trouva 8000 kg. de viande salée en décomposition, destinée à nourrir les ouvriers. A Ekaterinenbourg, un industriel offrit ses services gratuits pour débarrasser les magasins militaires du gouvernement de 9600 kg. de mouton 8alé, condamné par la commission de sun,eillance ... Et ses services furent acceptés ! Dans le département <leMoscou, le fabricant Elaguine ven<lit à ses ouvriet·s 6400 kg. de lard putt'éfiê à un prix très élevé; plusieu1·s protestèl'ent et furent naturellement congédiés; les autres, au 2

18 LA HEVUE SOCIALISTE non1hrn d"cm·i1·on cinq cenb, furent fo1·cès, en vel'LU<lu contntt, de payer ce lnt·tl dont ils ne pouYaient fail'c aucuu nsag:e; quelquesuns en ma11gè1·ent el, peu ùe jours ap1·ès, tombèt·ent rnalaùes <lu 1.\phus ! Il faut sayoi 1·g-1'éau gouYememo11t tl'ayoit· mis un t,ern10 à cet.te cxploit,ation éhontée. Mais, chose cu1·wuse, il y a des ca::_o;ù le gotn·c'rJ1erncnt pre!l(l la ,h·t'eu:,_;dces abus conll·e la loi t1u'il a lui- même c:diclce: Daus cedaincs exploitations rniniè1·cs, il est défendu pa1· la loi de noutTil' les ou,Tim·s aYCC llc la Yiande ::;alèe au-del;\ d'un ce1tain .1ou1·, il padir dll(1uel ils doiYc11t1·eccrni1· de la Yiaudc fraie-hl·. l\lais lt> pat,1·011(,tui a une gnrndc 1n·ovisiou tlc, iantlc salee, wntiuue à en do11m'1·ù son pcrso1111Pl: celui-ci rnu1·nrn1·c·,1,1·olPstP et Huit 11ar se 1·é,oltcr. Alors Lrnlo1·i1è cmoie la iol'cc pul,li(!lll' pom· rétablit· l'ord1·c ! Un µ-om·ei·11cment fo1·çant, le peuple it subi1· la YJolation dP loi a sou ,létrimenl, n'est-cc pas un comble'? Il l':--lcependan1 èCI•tain (1u'cn défendant aux. faln·icanls d'obliger les otnTil'rs à se fourniL· it l'usine, le gotrrernemcnL a t·endu à ces t!eniicl's un g1·arnl sen iœ. Len1· alinwnLaLion n'a san-.; doute pas chanµè du {ait d1' Cl•tt,c <léfe11se;mai-; ils peuYent, du moins achelcl' de bonne rnai·chaudise d l'achder iL des condiLio11::a;YanLagcnses, cc (1ui est déjà l>eaul·oup. Voici, pont· <lonnc1·u1w idéP dl' lem· nwirn, la lisü• dt>sth>m·t'•esali1m•nüt11·esstipulée pal' un contrat anLérieu1· à J'(\(ljj 1111µ:onv1·1·nellll'll f : les oun•iprs tlemautlaie nt. pa1· h0mml' et pa.1· mois. 32 I,µ.. < le, fm·ine de· blè, 23 liYres do rnilld, 15 l. de s,u·, asin, 3 1. de gi·aisse, 2 l. d'huile, 5 l. <leliu·d, 10 1. lie Yiall(ll-, 3 l. 11<' se,·t,e st'•<.;hée2, l. de hlé pom· fai1·c le kwass, espèce ùe liièl'e, boisson nalionak très 1·t'•p,uHluee, L, enfin, 1 seau et demi de ehouc1·1mte, matin Pt soir, pou!' cent hommes. Nous a, ons, jusqu'à }ll'ésent, snppose constamment que, malgré ces conrliLions (l'exisknce incl'oyables. l'ou,,·icr ,·este uien po1·tant.. mais uous de mas, hélas! a.l>ol'<ll•1e·ncore k ti·islc chapitre (h• la mala1l1c et des a<.;cideals prnfpssionuels. cc ~Li-ange pays <1ue la RussiP, llit i\Jmc Tkatchcff; il a. des lois, souvent <le bonnes lois, mais la plupal'L 1lu temps <•Ilesne sont point appliquées et !:>ouvent ne pou1Taieni pas rëti·e. •> c·est le cas de la loi 1·églant los rapports du patrnu et de l'omTior nrn.la1le : l'llc pres- <Tit q uc, l►Hlle lab1·iqul' ayant pl us dl' rt'll tom 1•ip1•t~loi( ilYOÎl'sou infirlill'l'ie et so11rnédccin; mai::; l'applic-atwn de ceH<' loi e>sitout bouncme>nt impossible, à cause du nombre tl'op 1·estrcint de mé1lecins 1·elaLi,·eme1it au chill1·e 11ela population 1 sa11s parler du mépris cornpl<>Lde lcul's dc.•rni1·se1 de l'égoïsme cruel de beaucoup de patl'Ons. Mais, pour l'ét.at <lèplorable <lu service sanitaü·e, il doit eu

LE PEUPLE RUSSE ET SUN GOUVERNEMENT l!) g1·aude partie êt1·e aUt·ilrné au gonvcrneme11t lui-même. Parce 11u'il y a en lJarmi les éLn<liants et les ctudiautes qneh1ues nihilistes 11ui ont conspit·é cont1·e l'onlt·e élabli en Russie, l'accès anx t'coll's secoudaires et. aux facufü,s des uniYc1·sités a été 1·enrlu de plus en plus difficile, et les écoles de m(!dcciue rlcstiuécs aux. fen,mes ont été complètement supprimées. Le nombt·L· des jeu11cs gens et des jeunes filles qui se destinaient à la ca1Tiè1·e rnéclicalc, von,· la plupart sans auti·e but que la bienfaisanc(' ht plus désinté1•pssée, a été eé1luit <l'une maniè1·0 extraordinaire (1). Le p1•ofesscur Erisniaun a Yisité 20,1 fab1·ü1tte5: :28 seulcmeut possédaient un local désign(• comme i11ü1·merie, et. quel local! Gu pctif, réduit séparé <lu dol'toir commun par une mince cloiso» en bois, sans senice spécial, sans médicameuls. Le médecin de l'a1·1·on<1ii-;semeut es't censé desse1·vi1· ces infinnel'ies; mais il a 33,000 onn·iei·s à surrcill01· ! Aussi les soins sont-ils donnés pa1· un onv1·ict· àgé 011 par une vieille femme, à moins qu'ils nt> le soient par ... pcl'sonnc. M. Pogogeff, pendant. son inspection, assista à la visite du mé1lecin dans une fa!Jr·iquc <le•iOOou·nie,·s; le mèdecin ex.umina quatre malarles en lG minutes et pal'tit. Cependant, l'inspcclelll' avait 1·e11contré plusien1·,; ounie1•g ti-embla11!. de fièyr•e. 11 y en avait de ma-• lad es depuis troig semaines; ils ont continué à tmvailler jusqu'a la dernière extl'émilé; cm·, du joui· où ils inLe1·1·ompcntleur tmrnil, ils ne sont plus i,a,rés; heureux. si, lo1·sqn'ils n'en peuvent plus, on leur pe1·met de se 1Jl0Lti1d·aus <1 uelq ue coin au lieu <le les chasse1· tout simplement. L'inspecteur <lc111anda ù. l'un <l'eux pour<1uoi il 11e se faisait pas soignPr·; il avait p1·is une pond1·e presc1·itc par· une Yicille femme, et qui lui aYait fait clumal. - :\fais pom·c1uoi 1ù1.Yez-Youspas co1ùmllé un médecin'? - Un médecin! oh, ce n'est pas pou,· nous, c'est pom· les rncssieul's ! Le plus sotffc1it, log ou rriet·s malades sont payés et congédiés. Que deYionumli-ils? periwnne ne s'en préoccnpP. Dans les fabriques <lepo1·cclaiuc du <lépar·tenwnL cil' l\Ioscou, il n·existc point ,l'infirmerie, et les oun·ie1·s mala1les sout i1uméclialcment renvoyés. C'est au cœm' de la H.ussie <tue cela se JJasse, clans l'aima mater panslaviste ! Qu'on juge de ce t111cec doit drc· dans les l'égions lointaines! M. Matwéeff a trouyé clans les pêcheries tk 'l'Obi, Yivant au fond <leYéritablcs tanières, des malheureux atteints de rachexie paludéenne, et hc pouvant se tenir tlcbout ; il -roulut les cnYoym· à l'hô~ • (1) Pour les services rendus par les femmes mé:lecins pe_ndant l_a gu~rre turco-russe, voir la thè.se <le Mme Sr.hultze, La (emme médecin. Paris, OlherHoury, '1S88.

::20 LA HEVUE SOGIALISTJ<~ pital, mais il::; le supvtièrent ile n'en rien faire, cai- leur sahli1·c aYaiL été retenu poul' les impôts, et comment Yin'C aYcc de nouvelles réductions? Dans les mines <l'or de la Sibéi-ie, un propl'iélril·e, craignant que la 11101·t<l'un oun·icr malade ne lui c:ausc des ennuis, le conduit au milieu <l'une fol'êt vierge et 1'.vabandonne'; un aufre omTier, ayant une jambe gangt·cnée, est mis à la porte; on le décom-re, quelques jours apl'ès, agonisant sur une fom·milièt·e ; un phtisique est renYoyé; lrs paysaus le 1·eti·ouvent il moitié déY01·é par les lou1is. (Ab1·amoff1882.) Il y a rependant, - à tout seignem·, tout honnem·, - quelques exemples de bonne , olonté. Ainsi, dans c1uelc1nesinfü·mel'ies, 011 ü-ouvc des pharmacies rudimentaires; les soins sont donnés pa1· uu Yéritable infi1·mie1·,et un méclecin vient une ou plusicut·s fois par semaine; mais il ne fait en gént'ral que signer le rnppod. c1u'on lui présente. Enfin, à Moscou, dans l'usine Flan<len, <1ui oC'cupc 230 ouvt·iel's, il y a un hùpital, vcti(, mais p1·op1·ccL gai, avec clcs lits en fer, du linge et clos couYerlurcs blanches, de _jolies tables <le nuit, une biblioU1èque contenant <les linos de médecine populaire, et une bonne pharmacie; mais - pourquoi {aut-il c1u'il y ait toujours un mais?- point d'inlirmicl'; les médicaments sont clislt'ibués par les fils clu J)l'Opt·iétairc, et le rnéclccin d'al'rondisscment , ient ü·ois fois par an ! Quant aux acciclents p1·ofcssionnels, les oun·iet'S .r sont cx-1ioscs plus souvent en Russsie qu'ailleurs à cause <lnmanr1uc ile cultm·<' technique de la plupart des fabl'icants, Ile h'u1· négligente, si cc n'est de leur cupidité, de l'iusuflisance clu cont1·ûle cles autorités, et, il faut bien le dire, clc l'absente de sympathie et c1ïnitiatiYe chez les classes clil'igcantes. Point de garde-fous, <l'enveloppes protectrices des counoies ou des engrenages; les passages ménagés cnt1·e les machines sont cl'un0 étroitesse incroyable, <le27 à 42 ccntimèfrcs au plus. (Pogoµ;cfL)On fait nctto,rer les machines pendant qu'elles sont en mouvPment; il y a eu, de cc chef, en deux ans, dans une seule fabric1ue du tfo,lrict de Vcreisk, cent acciclcnts sur deux mille ounic1·s. On cite entre autl'es l'exemple d'un om-rier cl'unc' falJ1•iqur de cretoune, qui, ayant rcc_:ul'o1·drc de lranspode1· d'une salle à une autre un cylinclrc pesant GJ)OlHls(80 kg.), fut <.'.•crasépa1· sa chaq~e en 11assant sut· nne planche trop faible pour le porter. L'cuquî•lc clémontr·a que l'aceiclcnt était aniv6 par la volonté clc Dieu! .. L'ouvrier aYait une J'cmn1eet quat1·c enfants, c1ui 1·eslèrent sans ressources. Le propriétaire se montra génét·cux : il donna à la wuvc 20 fr. pom· l'enterrement, et 14 mètres de cretonne! Dans lllll' f'aht·iquc de la ville cleSe111oukho{,le graisscm·, se trou- ' ant sm· une échelle sans crochets, tomha dans la machine et eut lt'

LE PEUPLE RUSSE ET SON GOUVERNEllIE~T 21 bras arraché. Il mourut dans la journée, au milieu de souffrances atroces, suppliant le gardien de l'achever. (Courrier russe 1880, n° 258.) Cet homme recevait un salaire de 38 francs par mois et laissait, lui aussi, une femme et qu::i.tre enfants. Le directeur leur accorda un secours de 36 francs! Dans l'usine du prince Stenbock-Fermor, à Ekaterinenbourg, un ouvrier, qui y travaillait depuis l'àge de huit ans, perdit, au bout de quinze ans de service, tout droit à la pension pour une absence d'une journée. Au bout de Yingt-cinq ans de service, il périt clans une turbine; de toute sa famille il resta une vieille femme impotente, à laquelle l'usine fit une pen:';ion annuelle de 4 fr. 88 cen• times ! Nulle part on ne trouve une seule caisse rle retraite, ni secours organisés pour Yenir en aide à la femme, à la mère, à l'enfant, qui souvent voit le jour dans l'usine même, dans le dortoir commun, dans la cour, ou au pied des machines, et que sa mère ne peut que rarement allaiter, jamais soigner convenablement; nulle part on ne ne trouve de crèches, ni d'écoles. Et pas moyen de protester; le droit de réunion n'existe pas ; l'association, saut pour le travail, est interdite; la grève, même paci flque, est punie de deux à huit mois de prison, d'un an et plus s'il y a violence. (Règlement de 1886). Parfois même on a recours aux. coups de fouet, de sabre ou de fusil. Il y aurait encore beaucoup à dire !:iurle chapitre le plus navrant de cette anthropopht1gie sociale : les conséquences physiques et morales de la situation faite aux femmes et aux enfants dans ce pandémonium industriel. Mais ici, je suis forcé de m'arrêter. Laissons donc ces horreurs, fruits légitimes de la " libre concurrence» et de la fameuse « loi d'airain» du salaire, et envisageons la situation du peuple russe a un autre point de vue. (A suivre.) A. HERZEN, Professeur de physiologie à Lausanne,

22 LA 11EVUE :;QCIALlSTE LES PRÉCURSEURS DU SOCIALISME MODERNE On a dit que l'homme épuise toutes lec:.fo1·mes<lo l'eneu1· a,,rnt rl'arri,·cr a. la yfrit.(,. il c:.crait plus 0x.act rl0 cli1·cque, dans les r<·•aJisa(ionc:.humaines, l'art. pl'(,cè>drla seiencc .. \ux. tlélints des ci,·illsationc:.la poésie et l'art ::-ontl0sp:rnrnls nniss0urs rl0p0uplcs: il l'rn·iµi1w rlc toutes les ciYilisntions, on t.t·oun' des Orph(,e el dos Eumolp<'; l<'s Iliades 0(. les Ramayanas sout. toujou J'S les pl'Cmiers monu11l<'llsf historiques closnations. Rn vertu de la 1rn,me loi qui, <1ansla série logi,1ue, met 10 srnf imenL ayant le t'ais()]mement, les 'idc\o<n:,ovatrices no p<'uYent <·lll's anssi faire la conqu<'.'•tedes entendements et clos , olonl(•s qn'apl'<'s aYoir pris les cœui·s et frapp(• les imaginations par un sentimentalisme siucèrc, un art captivaut et le déploiement rlo spl0ndidcs pcrspcctiyos. Avant donc ,1'a1·1•iycr à ses formules actuelks, J>r<icises quel<1ucfoisjusr1u';\ la s()chercssc, le socialisme- cf. telle a été l'œuvrn de ses précurseur:-; rl'inspiration française - a passé p,ir los sentiers ombreux. et flem·is rlu suhjcct.iYismc utopique. Il en est revenu les mains pleiues d'intuitions heureuses, rl'hypothrf;es harrlics ettl'attraya.ncos idéales qui lui ont valu l'aclhésion des moillcm·s et la co1H1uêtempide do la uotoriété, premièrn étape olJligéu th•s longues carrières. Réussirons-nous rlans les lignes qui Yont suin·e, à c.:aracté1·ise1· assez fo1èlernent c1uoiqu'à granr1s traits cet ,1ge d'or <lu sociali:--nw pour 0n faire l'r.ssortir l0s cn~eignomenis qu'il comporte? l. LES INITIAT.EUJ'\S. Saint-Simon, Fou,·ier, Owen, les trois illustres précurseurs <ln Rocialismc rnoclrrnc furrnt,pour ainsi ,lirc,appel(·s pai· l0ur <\poqu0 . Quancl ils parurent, l'oraµ·r 1•éyolu1.ionnairr,0n couyr,mt les rlrrnirrs vestiges rlo la monarchie absolue, des priYilèg0s <le classes et. rlc l'organisme féodal, d'une alluYion épaisse cle libertc politique, r1'égalité civile, de négations religieuses et de vagues aspil'ations, ayait préparé le champ aux noYations les plus auc1acicuscs que pai· :-;mu·oît.

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