1
! LA REVUE SOCIALISTE X
LA REVUSOECIALIS -----~-------- RÉDACTEUR EN CHEF: BENOIT MALON TOME X (Juillet-Décembre 1889) PARIS LIBRAIRIE DE LA « REVUE SOCIALISTE » s, Rue des Martyrs 1889
ÉTIENNE DOLET 5 ÉTIENNEDOLET LE MARTYR DE LA RENAISSANCE Le t8 mai 1889, la veille du jour où Paris allait s'honorer, en glorifiant par 1~consécration d'un monnment public, le grand martyr de la libre-pensée, livré a~x bourreaux ca~holiques, par François I•r, le Dr Bourneville, député, rappelait savamment et eloquemment dans une conférence populaire, les titres d'Etienne Dolet à la sympathie et à l'admiration de tous ceux qui aiment la vérité,la liberté et lajustice. Nous avons la bonne fortune tle pouvoi1·communiquer à nos lecteurs le remarquable discours du directeur du Progrès médical. (LA RÉDACTION.) Citoyennes et Citoyem, La Société de la Li'bre-Pensée du 17° arrondissement, qui a pris pour sous-titre« GroupeEtienne Dolet», a considéré comme un deyoir de contribuer, pour sa part, à l'hommage qui doit être rendu à la mémoire de cett.e victime de la religion catholique, en faisant appel à toutes les sociétés de la Libre-Pensée de Paris et de la province, en organisant une féte et une réception. Elle a pensé aussi que, comme prologue a la cérémonie officielle qui doit avoir lieu demain, - l'Inauguration de la statue d'Etienne Dolet, - il convenait de rappeler, dans une conférence publique, sinon _l'histoiredétaillée cl'Étien11eDolet, au moins les traits principaux de sa vie ; d'exposer les motifs qui lui ont yalu et la torture et le supplice du bûcher, et qui, aujourd'hui, a trèsju_ste titre, valent a sa mémoire les honneurs qui vont lui être rendus. Nos amis de la Société de la Libre-Pensée du V0 arrondissement ont bien voulu me désigner pour cette tâche, je les en remercie et je vais m'efforcer de mériter la confiance qu'ils m'ont témoignée. I Les événements dont je vais vous entretenir, la vie dont je vais vous raconter les principaux épisodes se sont passés durant le second quart du xvr• siècle : 1521-1546.Un mot du milieu. Le « Roy », c'est François ic•, surnommé le Restaurateur des Lettres né en 1498, roi en 1515,mort en 1547. L'Ep~que, c'est celle qui a reçu dans l'histoire_le nom de Renais-
6 LA REVUE SOCIALISTE sance; c'est encore celle du mouvement contre le catholicisme, les abus et les crimes commis par le clergé et les moines, la Réforme. Les Hommes,ce sont Luther et Rabelais, nés tous ,leux. en 148:1; Calvin (1509-1564), Erasme, Longueuil, Bembo, Bu<lé,p1'éY<>dtes marchands (1467-1540), le créateur du collège des Trois-Langues ou du Collège de France (Yei's 1530) (1); Béraulcl, Clément Marot (1495-1544), et tant d'autres; c'est notre Estienne Dolet.. « Pour les hommes de la Renaissance, dit M. Richard Copley Christie, l'un des plus savants biographes d'Etienne Dolet, la religion, le christianisme, l'Eglise catholique représentait ... tout ce qui était odieux, tout ce qui était contraire à la liberté de pensée, à la liberté d'action, tout ce qui, au point de vue religieux, était brutal et cruel. Et au point de vue mondain, tout ce qui était vil et immoral (2). » ETIENNEDOLETnaquit la même année que Calvin, en 1509, a Orléans, le 3 août. On ne sait rien de précis sur sa famille. Attaqué plus tard, au sujet de ses ascendants,il se défendit contre ses envieux de manière à prouver qu'il était issu d'une famille honnête. D'ailleurs, il considérait comme plus glorieux « de se donner un nom par sos talents que de le deYoirà la renommée de ses pères (3) >>. Quoi qu'il en soit, Dolet paraît ayoir perdu ses parents de bonne heure et avoir été aidé par quelques hauts et puissants protecteurs. Il Yint à Paris en 1521 pour étudier los ,belles-lettres 0t suiYit, en 1525, les cours de Nicolas Bérauld, originaire, lui aussi, d'Orléans et l'un des plus illustres [professeurs de l'époque, précepteur des trois Coligny. Bérauld était un helléniste et un latiniste éminent, un cicéronien enthousiaste, un ami de tous les progrès intellectuels; il avait un esprit tolérant et libéral; aussi était-il détesté à la fois dos catholiques et des calYinistes. Bérauld exerça une grande influence sur son élèrn au point de yue des idées philosophiques et littéraires: c'est en effet a ce moment que Dolet s'enthousiasma pour Cicéron, l'idole de la plupart des sayants de la Renaissance et (1) La Sorbonne protesta contre cette c1·éation, parce qu'on y en~eignait le grec et l'hébreu, que le grec est la langue des hérésies et que l'hébreu mène à judaïser. (2) Etienne Dolet, le martyr_ de la Renaissance, sa vie et sa mort, par Richard Copley Christie ; ouvrage traduit de l'anglais sous la direction de l'auteur pa1·C. Stryiensky, professeur agrégé de l'Université. Paris, Fischbacher, 1886. (3) Amelot de la Houssaye a avancé que Dolet était fils naturel de François Ie• et d'une Orléanaise nommée Cureau ; ce fait est inadmissible, car François I••, né en H9q, eût été vraiment trop précoce.
ÉTIENNE DOLFlT 7 conçut l'idée du grand ouvrage qu'il devait publier plus tard sous le titre: Commentaires sur la langue latine. A dix-sept ans, Dolet se rendit à Padoue dont l'Université brillait <.l'unvif éclat et où l'on trouvait une indépendance et une liberté philosophique partout ailleurs inconnues. A son arrivée,la célélirité et l'influence de Pompanatius, qui discutait sans conti1aintel'immoi+- talité de l'âme, étaient à leur apogée. Pendant trois. années, Dolet s'associa aux disciples de Pomponatius et se pénétra de ses docti•ines matérialistes, qui se trouvaient compléter en quelque sorte, en les agrandissant, les idées qu'il avait puisées dans l'enseignement de Bérauld (1). Cette double influence mérite d'être spécialement signalée, caP nous en retrouverons les maPques clans tous les êc1•its de Dolet. Mais, de tous les pl'ofesseurs de l'Université de Padoue, ce fut Simon de Villeneuve, professeur d'éloquence latine, successeur de Longueuil, le chef des cicéroniens, que Dolet eut surtout pour maître et auquel il attribue, clans ces œuvres, la pureté de son style et ses succès oratoires. Une vive amitié, née d'une commune admiration pour Cicéron et de la littérature ancienne, unissaient le maître à l'élève. Simon de Villeneuve mourut en 1530. Dolet en fut profondément affligé et exprima sa douleur dans une épitaphe et' plusieurs de ses poésies qui permettent de dire, contrairement à ses calomniateurs, que Dolet était doué des meilleurs sentiments. Le séjour de Padoue lui était devenu pénible et il songeait a revenir en France quanrl Jean de Langeac, évêque de Limoges, qui se rendait à Venise en qualité d'ambassadeur, le décida à l'accompagner comme secrétaire. Les grands d'alors, vous le savez, prenaient souvent a ce titre, des hommes remarquables par leur savoir : Rabelais accompagna l'évê"' que de Paris, Jean du Bellay, à Rome ; Clément Marot suivit le duo cl' Alençon ; Budé fut chargé de missions diplomatiques. A Venise, Dolet devint le disciple d'Egnazio qui expliquait le De Officiis de Cicéron et le poème de Lucrèce. Tout en suivant les leçons de Simon de Villeneuve, puis celles d'Egnazio,Dolet continuait à rassembler les documents qui devaient lui servir à écrire ses Commentaires sur la larigue lati1ie, Pendant son séjour dans la cité des doges, Dolet s'enàmoin·a d'une jeune Vénitienne, Elena, qui inspira plus d'une bis sa muse latine. Cet amour ne fut pas de longue durée. Elena mourut. Dolet la pleura clansses vers, comme il avait pletiré son maître et, comme à son maître, lui consacra une épitaphe. (1) R. C. Christie, Zoc. cit., p. 25.
8 LA REVUE SOCIALISTE II Dolet ne resta qu'un an à Venise, la m1ss10nde Langeac ayant pris fin, et il revint en France. Sur les conseils de son maître, qui, avant d'être évêque, avait été conseiller-clerc au parlement de Toulouse,il se rendit à l'université de cette ville pour y étudier le droit. Malgré ses inclinations vers les études littéraires: il céda, quoiqu'à regret, assuré d'ailleurs du concours matériel de Langeac. C'était en 1531. L'Écnle de droit de Toulouse jouissait d'une grande réputation.Le milieu clans lequel Dolet allait passer deux. années et se créer, à côté d'excellentes amitiés, qui ne l'abandonnèrent jamais, des ennemis irréconciliables qui l'ont poursuivi jusqu'au bûcher de la place Maubert, était bien différent du milieu qu'il venait de quitter; « Parloue était le refuge de la liberté de penser, aucune barrière n'y venait entraver les spéculations des savants, les plus profonds problèmes intellectuels étaient discutés pae eux avec une franchise qui, si elle conduisait parfois à des conclusions peu raisonnables, n'en montrait pas moins une grande abondance de vie et de vigueur (1). 'b Toulouse, au contraire, qui, autrefois, avait été la ville la plus éclairée de la Gaule, « depuis trois siècles, était le quartier général de la bigote6e, de la tyrannie ecclésiastique et de la superstition (2). C'était le lieu de naissance de !'Inquisition et, en France, le siège principal de cette institution qui avait accompli sa tâche avec tant de succès, que le Parlement, l'Université, les capitouls et la populace luttaient à qui serait ses plus :fidèlesserviteurs (3). » Rabelais, dans son livre immortel, fait promener son héros, Pantagruel, parmi les universités de France et parle ainsi de celle de Toulouse: « De là vint à Thoulouse, ou apprint fort bien à danser,et à iouer de l'espee à deux mains, comme est l'usance des escholiers de fa.dicte universite : mais il n'y demoura gueres, quand il veit qu'ilz faisoyent brusler leurs regens tous vifz, comme harans soretz (4). » (1) R. C. Christie, Zoc. cit., p. 47. (2) o:: Ce fut à Toulouse que saint Dominique fonda cet c,rdre célèbre qui, s'il n'a pas réussi à anéantir complètement l'hérésie,'.n'a reculé devant aucune cruauté, devant aucune infamie pour y arriver. » (R. C. Christie, Zoc. cit., p. 50.) - <<~près la place. Maubert, il n'y a pa~ d'endroit en France où, à l'époque de la Reforme, on brula autant de gens émments que sur la place de· Salins, à Toulouse. > (Ibid., p. 50.) • (3) R. C. Christie, loc. cit., p. 45-46. (4) Rabelais, Pantagruel, liv. 11, chap. V.
ÉTIENNE DOLET 9 Il s'agit de .rean de Caturce qui fut brlllé vif en 1532. Quelques hommes pourtant, faisant exception, désiraient voü· les sciences et les lettres prospéeer, et contrastaient par leurs idées d'humanité et de tolérance avec la majorité des membres du Parlement et de l'Université et avec le plus grand nombre des étudiants et des habitants. Ceux-là devinrent les amis de Dolet et le soutinrent toujours clans la mauvaise fortune: nous citerons Jean do Pins (1), éYêque de Rieux, Arnould le Penon, Jean de Caturce, Simon Finet, Jean de Boyssone et Claude Cottereau. Pour rendre plus compréhensible le récit des malheurs qui frappèrent Dolet dans la cité toulousaine, quelques explications sur les habitudes des étudiants de cette époque ne seront pas superflues. Le renom de l'école de Toulouse attirait dans cette ville une multitude de jeunes gens de tous les pays. Naturellement les étudiants du même pays s'étaient groupés, avaient formé des sociétés. « Les F1·ançaisavaient fait une association ; les Gascons en firent une autre; bientôt les Anglais, les Espagnols et tous les étrangers imitèrent leur exemple.,, Ces Sociétés avaient un chef qui convoquait ses compatriotes, leur servait de conseil et cle défenseur. Chaque Société avait un patron et, le jour de sa fête, un orateul' choisi par elle « prononçait un discours clans lequel il louait. publiquement ceux de ses confrères que la mort avait emportés>>(2). Quelques désordres étant survenus, le Parlement <leToulouse, ombrageux, en profita pour publier un arrêt interdisant les associations en masse. A l'arriYée de Dolet, l'mterdiction avait déjà été formulée. Malgré cela, les Français étaient restés groupés. Dolet fut élu orateur et le 9 octobre 1532 (3), il prononça en public une harangue « dans laquelle il louait les heureuses qualités des Français et frondait l'arrêt que le Parlement de Toulouse avait rendu précédemment contre les Sociétés d'étudiants». 11se moqua des superstitions des Toulousains, et, emporté pae son zèle, il accusa Toulouse de barbarie. « A moins de vivre exilé à l'autre bout du monde, s'écriait-il dans son audacieuse catilinaire, personne n'ignore quelle affluence de jeunes gens et d'hommes de tout âge l'étude du dl'oit attire à Toulouse, des pays les plus divers et (1) Quoique évêque, il fut accusé d'hérésie à propos d'une lettre que lui avait adressée Erasme et qui fut interceptée. Les chats fourrés ou les vulturii Togati, comme les appelle Dolet, échouèrent dans leur honteuse persécution que rien, dans la lettre, ne justifiait. (2) Née de la Rochelle, Vie d'Etienne Dolet, imprimeur à Lyon. Paris, 1779, p. 6. (3) Episode des Jeux floraux (Voir Boulmier,Estienne Dolet,sa vie, ses œuvres, son martyre, p. 61).
10 LA REVUE SOCIALISTE les plus éloignés. Et puisque, arrachés des bras qui leur sont chers, ils se trouvent en présence de visages étrangers; puisqu'ils ont quitté le toit natal pour des demeures inconnuPs, et la société des humains pour celle des barbares (au fait, pourquoi hésiterais-je à les stigmatiser du nom de barbares, ceux qui préfèrent la s:1uvagcrie primitive à la libre pensée qui crée l'homme?); enfin, puisqu'ils ont émigré d'amis h ennemis, lo consentement unanime des dieux immortels et des hommes n'apprnuve-t-il pas que l'amour de la patrie, que cette tendresse réciproque qui c1ate du berceau, s'établisse entre eux de Français à Français, d'Italien à Italien, d'Espagnol à Espagnol î N'ont-ils pas le droit, au nom de cet amou!' éternel, de s'unir, de s'embrasser, de ne former respectivement qu'un seul corps? Non!. .. Car là-dessus le Parlement s'inquiète, Toulouse tout entière est en ébullition. De là viennent ces tragédies dont nous sommes les héros, de là ces sentences prétoriennes qui nous accablent. Et quel est notre crime, après tout? Notre crime, c'est de nous .unir, de vivre ensemble comme bons compagnons, de nous secourir mutuellement comme frères, Dieux immortels ! dans quel pays sommes-nous î La grossièreté des Scythes, la montrueuse barbarie des Gètes, ont-elles fait irruption dans cette ville, pour que les pestes humaines qui l'habitent, haïssent, persécutent et proscrivent ainsi la sainte pensée(!)?» Recloublant d'énergie et clecolère, a mesure qu'il ayanc:ait dans son discours, s'rniua.nt vour ainsi ùi1·eùc ses 1wopr0s pa1·olcs, et. comme fouetté sans cesse par le bruit des applall(li::rnements, J)olet continuait en ces trrmes : » Ne reconnaissez-vous pas, à cette marque, la grossièreté manifeste, la méchanceté scandaleuse de ces gens-là 1 Ce foyer de mutuel amour que la nature aviYesans cesse clans nos cœurs, ils ont voulu l'éteindre; cette fraternité que les <lieuxmêmes nous inspirent, ils ont voulu l'élouffor; ce droit de lib~e réunion que toutes les sympathies nous accortlont, ils ont voulu l'anéantir ! S'il faut proscrire impitoyablement toute association d'étrangers, pourquoi donc, on vertu d'un arhiti-aire ~t d'une tyrannie semblables, ces mêmes associations ne sont-e,llcs point prohibées à Rome et à Venise î Bien au contraire, à Venise comme à Rome, Français, Allemands, Anglais, Espagnols, Dalmates et Tartares,ceux mêmes dont la croyance est diamétralement opposée àlanôtre Turcs, J uifi;.,Arabes ou Maurns, enfin les représentants de toutes les races du monde, conservent intactes leurs lois et leurs franchises nationales et se réunissent librement et sans blâme. Malgré la divergence radicale des opinions religieuses, les nations que nous appelons barbares obse1·vent envers nous le même droit des gens: les Tu1·cs,notammcnt, laissent les chrétiens s'assembler entre eux sans la moindre opposition ; ils ne font violence à peraonne; ils souffrent que les étrangers s'organisent à part, et leur pe1·mettent do se régir eux-mêmes,d'après une législation spéciale.Il n'en est pas ainsi des magistrats toulousains : nous pratiquons avec eux la même religion ; uous vivons soumis au même gouvernement; nous parlons à peu près la même langue(2).Eh bien! tcutes ces considérations ne les <::mpêchontpas de nous traiter en étrangers, que dis-jc1 en ennemis! et de nous interdire, contre toute justice divine et humaine, le privilège de l'association, le bonheur de l'amitié. (1) Doleti in Thol. orat. prima, p. 6 et 7. (2) Les Toulousains parlaient la langue d'oc; Etienne parlait la la11gued'oïl.
ÉTIENNE DOT,ET 11 o: Qui ne verrait dans de semblables actes des hallucinations de gens ivres plutôt que do sobres décisions,des accès de folie ful'ieuse plutôt que des oracles de sagesse î Qu'ils nous produisent donc, ces superbes autocrates qui s'arl'ogent une autorité absolue dans l'empire du droit, soit une loi des Douze Tables, soit un article dt)s coutumes provinciales, soit un sénatus-consulte emprunté aux cinquante livres de Pandectes ou au volumineux Recueil rlc Justinien, soit un plébiscite, soit un décret prétorien, soit un rescrit de jurisconsulte, soit enfin un édit royal, qui jamais ait prohibé une amicale et honorable corporation (1) ». Simon Finet, ami intime de Dolet, témoin ocnlnire, nous n, laissé llans une lettre à Oottereau,leut· ami commun, l'ex.pression de l'effet produit sur los aucliteur • par le clis~ours do Dolet. « Comme orateur, écrit-il, notre Estienne est hors de pair. Son débit fait succéder tour à tour la douceur et la gravité ; geste éloquent, physionomie expressive, organe d'une ~ouplesse variée comme le sujet, il a tout pour lui. A quoi bon insi~tcr là-de8sus î Vous l'avez entendu vous-même, tonnant du haut de la tribune ; et vous savez aussi bien que moi quel silence d'admiration planait alors sur tout l'auditoire 1 (2) • Un certain Pierre Pinache releva l'attaque et, parlant pour les Toulousains, défenclit ln dignil6 fle sa patrie, ses compati·iotes et lo Parlement. Mais, dépassant la mesme, il clénonça Dolet comme un séditieux qui ayait manqué de respect au Pal'lemcnt. 0<'tte dénonciation, les calomnies qui suiYirent, eurent bientôt leur effet et le 25.mars 153B,Dolet fut mis en prison: c'était la prernie1·<'fois. Gràce au crédit de Jacques ile Minut peési<lc>ntau Pal'lon10nt de '1 1oulouse, solliciL6 par Jean de Pins, évêque do Rieux, il fut mis en liberté au bout de quelque: jours. Bientôt, ses adversairns attentèrent à ses jours, à l'aicle ll'assassins soudoyés. Il publièrent des libelles outrageants, 11L'ontp1•omener sm· un char dans les rues de Toulouse, un cochon portant un écriteau où l'on avait mis le nom de Dolet. Le s6jour ile Toulouse deyenait dangereux. Dolet se retira dans une campagne assez éloignée do la ville, non sans avoir lancé quelques 6pigrammes à ses ennemis: A Pinache d'aborà, puis au juge Dampmal'tin, enfin a Gratien du Pont, sieur de Drusac, qui venait de composer les Con• traverses du sexe masculin et féminin, ouvrage dans lequel il t.raitait fort mal la plus belle moitié <lugenre humain. « Dolet prit on main la défense des dames et tonna de toutes ses foudres épigrammatiques contre ces crimes de lèse-beauté. • Les clames de Toulouse, paraît-il, lui en surent gré; on le rrgret- (1) Orat, prima in Thol., p. 9 et 10. (2) VoirBoulmier, loc. c:it., note, p. 32,
12 LA REVUE SOCIALISTE tait a la ville; mais ses ennemis, et surtout Drusac, exaspérés de plus en plus, obtinrent un décret défendant à Dolet de rentrer dans Toulouse. Il se décida à partir pour Lyon où il arriva le l er août 1533, dans un état de santé presque désespéré, et qui l'avait déja obligé de s'arrêter quelques jours à Puy-en-Velay. Il rendit visite à Sébastien Gryphe, imprimeur célèbre, auquel il ayait été recommandé par son ami Jean Boyssonne. Ce fut chez Gryphe que furent imprimés ses harangues contre Toulouse, accompagnées de quelques autres opuscules. C'est tandis que Dolet rétablissait sa santé délabrée· par les fièvres intermittentes, à la campagne, aux e1wirons de Lyon, que les Harangues Yirent le jour. Dans quelles cü~constances? Simon Finet, dit Fenetius, son fidèle ami, nous l'apprend clans une lettre au chanoine Cottereau, dont nous extrayons le passage suivant : « Mais moi, je n'ai pu souffrir que la 'maladie importune reculât plus longtemps la réparation due à l'honneur de mon ami; je n'ai pu voir ses infàmes persécuteurs se targuer plus longtemps de leul' impunité. Apprenez donc à quelle résolution je me suis arrété, pour défendre la réputation <l'un homme que j'aime, et décidez ensuite quelle part d'éloge ou de blâme il doit m'en revenir. Vous connaissez comme moi les deux discours qu'il a prononcés à Toulouse, au milieu d'une affluence d'auditeurs telle, que nul orateur de nos jours ne peut se flatter d'en avoir jamais réuni de semblable. Vous savez, en outre, qu'il n'y tl'aitait point un sujet en l'ail', mais un thème réei et que les circonstances avaient eu soin de lui fournir. Eh bien! ces deux discours, je les ai secrètement dérobés à leur auteur; je les ai enrichis, toujours furtivement, de deux livres supplémentaires, composés d'épîtres latines qui cadrent à merveille ave0 les discours en question ; puis, comme une proie si riche redoublait mon avidité, j'ai l'ecueilli, par la méme occasion, deux livres de ses poésies latines, et j'ai publi~ le tout à l'insu et sans l'avis de l'auteur». • Dolet, on le voit par les citations que nous avons données, était loin d'être patient. Si l'on songe qu'il était jeune, ardent, passionné; si l'on se souYient des railleries, des injures, des calomnies dont l'aYaient abreuvé les Toulousains; de la tentative d'assassinat dont il avait été l'objet, on comprend sans peine, que, hors de danger, il ait accumulé clanssa secondeharangue, les traits les plus mortifiants, .les plus acerb8s, souvent même d'une extrême violence - ne l'avait-on pas précédé dans cette Yoie, - comme Pinache et ses compagnons, contre les fanatiques habitants de Toulouse, quelquesuns de ses magistrats, par exemple le juge Dampmartin, et surtout contre l'ennemi des femmes, le sieur de Drusac, homme vindicatif et sans cloute l'auteur principal des malheurs et des chagrins de Dolet. Dolet se décicla,à renoncer au droit et a reprendre ses études latines. Dans ce but, il quitta Lyon et se rendit à Paris où il arriva le 15 octobre 1534. C'était l'année où Ignace de Loyola posait, dans
ÉTIENNE DOLET 13 la chapelle soaterraine de l'ancienne abbaye de Montmartre, les bases de la Compagnie de Jésus. C'est à Paris qu'Étienne Dolet composa son dialogue : De imitiatione ciceroniana adversus Desiderium Erasmum pro Chri"stophoroLongolio (1), qui lui attira la haine d'Erasme et rle Scaliger. Voici comment: Nous ayons dit combien les Ra--rantsde la Renaissance avaient d'admiration pour Cicél'on; uous a\'ons cité eu tête Longueuil qui avait, affirmait-on, réussi à imiter le Rtylc cleCicéron; Erasme, l'un des sayants les plus ilhrntres de son temps, se mo'l_ua<les exagérations parfois ridicules des cicéroniens et malmena vivement Longueuil, leur chef. Longueuil étant mort, sa cause et sa mémoire furent défendu~s par Scaliger. Dolet, prenant à son tour, trois ans plus tard, la défense des cicéroniens, mécontenta Scaliger qui estimait Ra réponse décisiye et qui, quand il aYait traité un sujet, ne permettait plus que le silence et l'admiration. D'ami cle Dolet, il deYint l'un de ses ennemis les plus acharnés. « Depuis ce temps, écrit Maittaire, Scaliger ne cessa de poursuine Dolet par des calomnies, qu'il ne se mit pas en peine clc réfuter, car l'emportement de ce critique contre lui avait quelque chose de si outré et de si brutal, qu'on ne doit pas s'étonner du mépris qu'il en a fait.. ». Mais la grande préoccupation de Dolet, c'était d'achever la composition de ses Commentaù·es sur la langue latine, dont il avait conçu l'idée depuis l'àge de seize ans, et d'obtenir le priYilJge royal autorisant l'impression. Le moment n'était pas favorable. François 1 •r était en proie à un de ces accès de piété durant lesquels on lui faisait croire qu'il rachèterait ses fautes en persécutant les hérétiques et en persécutant les Ravants et les littérateurs, toujours suspects d'indépendance d'esprit. Profitant de ce que des placards attaquant avec violence le clergé catholique aYaient été apposés dans les rues de Paris et mêmi sur les murs de la demeure royale, les docteurs de la Sorbonne demandaient au roi rien moins que la suppression de l'imprimerie, cet art diabolique qui permettait. la diffusion des liues dangereux. La persécution contre les hérétiques devint telle, que, en quelques mois, du 10 novembre 1534 au 5 mai 1535, 22 personnes furent brûlées pour hérésie sur la place Maubert. Le 13 janvier 1535, des lettres patentes furent signées, par lesquelles François rer, ce protecteur des lettres qui, suivant la remarque de M. Crapelet, mériterait mieux le nom de proscrip• teur des lettres, défendait à toute personne, sous peine de mort, d'imprimer n'importe quel line en France et faisait fermer le~ boutiques des libraires sous peine du même châtiment. Cela ne faisait pas les affaires de Dolet. (1) Imprimé par S. Gryphe, à Lyon, en 15;35~
1 14 LA REVUE SOCIALISTE « Je ne peux, dit-il, passer sous silence la méchanceto de ces misérables ciui, méditant la destruction de la littérature et des hommes de lettl'es, ont voulu dans notre temps supprimer et anéantir l'exercice de l'art typographique ••. Ce complot abominable et méchant des sophistes et des ivrognes rie la Sorbonne a été réduit à néant grâce à la sagesse et à la prudence de Guillaume Budé, la lumière de son siècle, et grâce à Jean de Bellay, évêque de Pa,·is, homme aussi remarquable par son haut rang que par sa valeur personnelle (1). Dolet semble avoir ignoré que l'édit d'interdiction ;.wait été en réalité promulgué. Les <lémarchesde ses amis n'obtinrent d'ailleurs aucun 1°ésultat.On le soupçonnait déjà sinon d'êt1·e hét'étique, au moins, ce qui ne yalait guère mieux pour l'époque, cl'èt1·eun athée. Il repartit pom· Lyon au commencement de 1535. C'est alor::; qu'il fit imprimer chez Sébastien Grypho son dialogue ,le lmitatione Cice1·oniana, etc. A peine son dialogue était-il paru, qu'il entreprit l'impression <10son premier -volume dos Commentaires, espéL·ant tiuïl Yenait bientôt appai·aîtro le jour provice. C'est aussi durant cette année et les deux qui suiyirent que Dolet; fut le collaborateur <le Simon nryphe, de Ft·ançois Juste et do Scipion de Gabiano, imprimeurs-libraires à Lyon, chez lesquels il :-;urveillal'impression de divers omTages français ou latins qu'il fit précérlm· padois de p1·éfaces;c'est ce qui a fait supposer à quelques-uns de Resbiographes qu'il avait exercé la profession <le c01·recteur, en pal'ticulier chez Simon Gryphe. - Une nou-velle guerre ayant éclaté entre Charles-Quint, et François r•r, dans les premiers mois de l'année 153G, celui-ci, pour se rendre les peotestants suisses et les AllomandHfaxorable~, fit cessei· les persécutions religieuses et, afin d'être plus près dn siège des hostilités, se rendit à Lyon. Sébastien Gryphe et les amis de Dolet en profitèrent pour obtenir le privilège si impatiemment attendu (le 21 mars 1536). Peu ap1·ès, le tome premier <les Commentaires était livré au public. Il suscita au:sitôt rle YiYos1·éc1·iminations. F1'ançois Floridus Sabinus, lui qui éc1iYaitplus tard que la prison était la patrie de Dolet, accusa hautement l'au toue do pla - giat; d'autl'es prétendil'ent qu'il avait volé le manuscrit à Simon de Villeneuye, tandis que, en 1·éalité, Dolet ayait conçu l'illéc de son ouvrage et 1·ecueilli déjà des matériaux avant HOU voyage en Italie. Charles Estienne prétendit que Dolet avait covié dans l'article de ses Commentaires où il <'8t traité de la nayigation, l'oun·age quo Lazare de Baïf -venait de publier sur la même matière. Baïf ne so plaignait de rien; mais ses amis s'étaient laissés emporter par un zèle intempestif. Pour se disculper, Dolet fit imprimer séparément l'article d'où (1) Commentaria, tome I, p. 236.
ÉTIENNE DOLET 15 naù;sait l'accusation, avec une défense contre sou délateur adressée à Baïf lui-même. Il reconnaît quo, lorsqu'il a fait des 1·ocherchessur les noms et les parties des vaisseaux, il en a expliqué plusieut'S en se servant ,les propres mots de Baïf ou de tel'mes approchant. Est-ce là un vol? « Non, dit-il, a moins qu'on ne veuille accuser de pareil crime, Budé, Erasme, et.c., cai· tous ceux qui composent dos commentaires et tle::illictionmtü•es un 4.ui t.t·aduis01ltquelque ouv1·age, ne tirant presque rie11d'eux-mèmes, sont forcés d'empru11tot·tout des autres ~. 'l'outefois Dolet eut le tort, dans sa défense, de se laisser emporter par la colère j car, ainsi qu'il l'a t'econnu lui-même, Chal'lesBstienne était un homme docte, tliligent, érudit. Qu'il nous soit permis cependant de faire remarquee que Chai·les Estienne avait été l'agresseur. Ici se placé un éyénement g1•ayequi fournit un uouveau moyen d'action aux ennemis de Dolet. Le 31 décembre 1536, Dolet, en cas de légitime cléfense, tuo un peintre, du nom de Helll'iG·uillot, dit Compaing, son ennemi mortel. Une accusation capitale fut lancée contre Dolet. Il prévint son arrestation et se rendit en toute h,He à Paris auprès <leses amis et de ses protecteul's, espérant par leur intel'médiaire obtenil' sa grâce. Dans le but de faciliter leur tàche, il adeessa à François rer une pièce de vers latins où il exposa sa malheureuse aventure de la façon la plus pathétique. Lo roi lui accor<la sa protection et lui donna l'ordre de retourner à Lyon. Pour célébrer l'heureuse issue de cette maleucontreuse et triste aventure, les amis de Dolet déci<lèrent de lui offrir uu banquet dont il nous a laissé lui-même la narration. « Le jour du banquet, qu'une docte réunion d'amis prôparait pour moi, arriva bientôt. On vit là réunis tous ceux que nous appelo!ls, à bon droit, les lumières de la France : Budé, si réputé pour sa science variée et étendue; Berauld, aussi heureusement doué par la nature qu'habile dans la composition latine ; Danès, qui se distingue par sa culture générale ; Toussaint, qui passe à sijuste titre pour une bibliothèque parlante; Macrin, à qui Apollon a donné le don de tous les genres poétiques ; Bourbon, également tl'ès habile en poésie ; Dampierre; Marot, ce Marot Français, qui montre une vigueur divine dans ses vers ; François Rabelais, l'honneur et la gloire de l'art, de la médecine, qui peut rappeler et rendre à la vie ceux qui sont déjà arrivés au seuil même de Pluton. « !-'arroi ces gens, la conversation ne languit pas. Nous passâmes en revue les savants étrangers : Erasme, Mélanchton, Bembo, Sadolet, Vida, Sannazar furent tour à tour discutés et loués. « Le lendemain matin, au point du jour, jE! quittai Paris, et je me rendis aussi rapidement que possible à Lyon. Ma route traversait le pays qu'arrose la Seine, là où les armures de César ont si souvent ébloui les yeux de ses troupes invincibles. Enfin, j'arrivai à l'endroit où la Saône partage la ville de Lyon, »
16 LA. REVUE SOCIALISTE En dépit de la protection du roi, dès son arrivée, Dolet fut obligé, par ordre du Parlement, de se rendre en prison : c'était la seconde fois. Il n'en sortit qu'après avoir adressé plusieurs requêtes au carùinal de Tournon, « régent du royaume », pendant que François 1°r marchait à la tête de ses armées. Son emprisonnement avait duré deux mois enYiron. A sa sortie de prison, il acheva de faire imprimer chez Gryphe le second volume ùe ses r:ommentaires sur la langue latine qui parut en 1538. Depuis un an (6 mars 1537), Dolet avait obtenu, ainsi que nous l'avons vu, un privilège royal lui permettant d'imprimer ou de faire imprimer pendant dix ans « tous les livres par luy composez et traduits et aultres œuyres des auteurs modernes et antiques ». Voici comment il entendait exercer son nouveau métier : « J'augmenterai de toutes mes forces les richesses littéraires, disait Dolet (1), et j'ai résolu de m'attacher non seulement les mâ.nes sacrées des anciens, en imprimant avec exactitude leurs ouvrnges et d'accorder mon travail et mon industrie aux écrits de mes contempornins; mais autant j'accueillerai les ouvrages des auteurs classiques, autant je dédaignerai les livres froids et mal digérés de quelques écrivailleurs qui font la honte de leur siècle. Ainsi donc, je ne donnerai mes soins qu'aux écrits des auteurs savants et dignes de ce nom, soit qu'ils soient morts ou qu'ils vivent. » Dolet tint en effet sa parole, suivant Née de la Rochelle lui-même, auteur et libraire, et presque tous les ouyrages que sa presse fit éclore proyiennent d'auteurs estimables et considérés (2). En 1538, Dolet publia une seconde édition des œuvres de son ami Clément Marot, de Cahors, ·rnlet de chambre du roy, et une brochure de 30 pages, intitulée Cato Christi'anus, en réponse au cardinal Saclolet qui lui reprochait. de ne jamais parler de religion clans ses lines. Cette même année, Dolet se maria, ce dont quelques-uns le blâmèrent, parce que son mariage pouYait détruire ou reculer les espérances de fortune que ses talents auraient réalisés. L'année suivante, il devint père d'un fils que l'on nomma Claude, du nom de son parrain, Claude Cottereau (3). (1) Voir sa lettre " au devant de l'ouvrage de Claude Cotterea11, de Jure militiœ, Lugduni, apud Doletnm, 1539, in-fol. (2) Née de la Rochelle, loc. cit., p. 213. (3) A c~ p_ropos, l!olet publ!a d'abord en latin, puis en français, un petit opuscule mbtulé : L auant-naissance de Claude Dolet, "filsde Estienne Dolet : premi~rement composée en l~tin par le père, et maintenant par ung sien amy, traduicte en langue Françoise, Œuvre très utile et nécessaire à la vie commune; contenant_ comme l'~omme se doibt gou.uerner en ce monde. (Marque sans bordure, mais avecb.dev1se).A Lyon, chez Estienne Dolet, M. D. XXXIX Avec privileige pou1·dix ans. •
ÉTIENNE DOLET 17 A l'occasion du baptême de son fils, il composa une pièce de vers latins qui servit d'occasion à Calvin pour l'accuser de blasphème. Il n'y parlait pas cle Jésus-Chrü;t et de ses ministres : cette omission était chose grave. Il parlait d'un Dieu et non des trois personnes, ce qui, paraît-il, n'était pas moins grave. C'est à ce moment très court qu'il y a eu dans la vie de Dolet, un peu de bonheur. Tout en s'occupant sérieusement de son imprimerie, il composait encore clepetits ouvrages lat,ins ou français, en vers ou en prose. Il s'acquittait au moins en partie de la promesse qu'il avait faite à François rer, d'écrire« en style élégant, élevé, l'histoire de son temps 11. Enfin, il était heureux de sa vie de famille, de la naissance de son fils Claude. Ce bonheur fut interrompu par Fr. Floridus Sabinus qui réveilla la querelle des cicéroniens. Scaliger s'était adonné aux. plus violents mom·ements de sa colère contre Erasme dans sa seconde harangue, en 1537, un an après la mort d'Erasme. Dolet était injurié à l'égal de ce savant. Scaliger l'appelait le « chancre des muses » et l'accusait d'athéisme. En 1539, Sabinus rompit le silence et clans ses Subci(zcorum libi t1·es, il accumula tant d'injures contre Dolet que son intention parut n'ayoir été que de le rendre odieux (1). Entre autres aménités, Sabinus disait à Dolet qu'il était un flatteur, un gourmand, un impie. Dolet répondit vigoureusement dans un opuscule intitulé De Imitatione ci·ceroniana adversus Floridum Sabinum (1540). Il repousse avec acrimonie toutes les calomnies et les horreurs dont Sabinus l'accusait. Après cet orage, il y eut une nouYelleaccalmie. Pendant deux ans, Dolet se montra plus prudent que d'habitude et ne fit paraître aucun ouvrage suspect ; mais en 1542, il publia le Nouveau Testament en Français, la traduction des Psaumes et des Cantiques, faite peutêtre par Dolet lui-même, le Bref discours de la République Françoyse désirant la lecture des livres de la Sainte Escripture luy est,.e loysible en sa langue vulgaire; - le Manuel du chevalier chrestien, d'Érasme, l'ennemi des bigots, traduit par Louis Berquin, brûlé comme hérétique; - le Vray moyen de bien et catholiquement se confesser, etc., autant d'ouvrages contenant de« damnables et pernicieuses hérésies », Les nombreux ennemis de Dolet et parmi eux les libraires de Lyon, que ses succès mêmes exaspéraient, veillaient sans cesse, et, grâce à ses imprudences, attirèrent sur lui une nouvelle catastrophe. Les maîtres imprimeurs et les libraires de Lyon ne lui avaient (1) Née de la Rochelle, Zoe. cit., p. 41. 2
18 LA l-lEVUE SOCIALISTE pas pardonné son intcnention en ta-reur cleleurs omTiers « banllez ensemble pour contrainclre les maistros irnprimeu1·s de leur fonmir plus gl'os gages ft nourrilm·e plus opulente. » Pour cette cause, ou pat· jalousie « Yoyant c1u'ilcommc>nc:oü it honnestemenl: profiter et que paL'succession de temps il pouYoit gl'andement s'augmenter », ils le déno11cp1•entet invoquèl'ent l'aide du plus 1CL·ribletribunal, celui de l'Inq uisit.ion. A la requête et poursuite du p1•ocu1·em·et promoteur clos causes clel'Iuquisition de la foi, Dolet fnt a1-rêté et jeté en 1n·iso11.On lui reprochait ses liaisons intimes ayec des h<•1·étiques;son scepticisme qu'il n'avait pas la sagesse de dissimulel', comme Rabelais par exemple; les publications suspectes que nous ayons citées. On lui reprochait ù'ayoir mangé (lu gras en temps de carême, llo s'êlL·e pl'ornené durant. l'office, cl'allOL'plutùt au sermon <1u'àla messe. Le tribunal présidé, pat· Mathieu Or-ry, inquisitem· génél'al, assist(· d'Estienne Faye, official et Yicaire du primat cleFranco, le tléclai·a, par sentence rencluc le 2 octob1·e 1542, coupable de pravité hérétù1ue, le cléclara mauvais, impie, scandaleux, schismatique, hérétique, fauteur et défenseur des hérétiques et erreurs pernicieuses : c'était. le bûcher. l\Iais comme le clL'oitcanon défend aux prêtres clo Yet·ser le sang, Dolet fut linéaux bras séculiers. Il fit alors appel cleYant le Parlement <le Pai·is, Lyon se h'otrrant clans sa jueidiction. Il n'en resta vas moins trois mois emprisonné à Lyon a.pt·ès sa condamnation. Il passa ce temps à reYoil· et corriµ-cr ses traductions, ou ses liwos, à p1·éparer cles mémoires jusli!icatifs claus lesquels il proteste de son innocence et repousse ioule accusation <l'hé1·ésie.Dans son rccom·s au l'oi, il conteste le cli·oit.cle l'inquisitcu1· génénil <lele juger et malmène aYcc plus ll'<•nergic que dn })l'udonce, ce morne dont l'ig110L·auc0était 1n·0Yel'biale,si l'on eu juge pai· celte &piµ-L·anuneéc1·itepar uu <h'ses contemp01·aius. « Dolet enquis sur poinct de la foy « Dict à Orris qui faisoit cetto enqueste : « Ce que tu crois, certe point je ne croy, " Ce que je crrty ne fut oncq en ta teste. » « Orris pensant l'avoir pris en fit feste < Luy demanda : Qu'est-ce que tu crois doncq7 « Je crois, dit-il, que tu n'es qu'une beste. « Et si crois bien que tu ne le crois oncq... Vers le mois de juin 1513, Dolet tut trans!é1'é n Paris et 0m1n·1... sonné à la Concicrge1·ie. Les rlispo~it.ions clu Pai-lcmont. rle Pai·is 11'étaient pas moins défayo1·ahles aux personnes soupc;onnées d'hé1·ésiequ'aux. imp1·imcurs. Dolet était l'un et l'autt·e. Si l'on se rappelle que le président Lizet, partisan <le la suppression de l'impri-
ÉTIENNE DOLET 19 merie, était conseillé par Béda, <lévot iutraitabli:>, on devine sans peine quelle était la sentence qui attendait Dolet et, alors, l'exécution ne tardait guère. C'était parfois le jour même qu'il y était procédé. Sur les conseils de ses amis, Dolet adressa au roi une pétition habilement rédigée, réitérant ses offres de soumission et de rétractatiou et demandant grâce. Cette pétition fut remise au roi pat· Piert"e Duchâtel, évêque de Tulle, et lecteur cle François P'. Duchàtel plaida a,-ec chaleur la cause de son ami et, en dépit du cardinal de Tournon. François 1°' ordonna que l'affail'e fût soumise au Conseil privé qui émit un avis favorable. Les lettres de grâce furent signées à la fin de juin 1543. Elles déclaraient d'une part, que Dolet deYait faire abjuration devant l'official de l'évêque ùe Paris, que tous les livres mentionnés au procès deYaient être réduits eu cenclees; en second lieu, que toute autre mesure judiciaire ùernit cesser, que Dolet recouvrait ses biens que le jugement üu tribunal de Lyon lui enle,·ait et, enfin, ordonnait au Parlement d'enregistrer la lettre de gràce et de rendre le p1·isonui01· à la liberté. Cette décision mécontenta le Fadement qui tenait à sa proie et souleva iles difficultés, préternlant que les lettres de gràce que Dolet aYait obtenues antérieurement au sujet du meurtre rlu nommé Compaing n'arnient pas ét.é entérinées. Aussi, lorsque le 19juillet, il parut rleYant la Cour ceiminelle du Parlement, celle-ci refusa-t-elle de le mettre en liberté et le fit reconduire à la Conci~rgerie. On exigeait sa lettre de grâce du 19 févrie1· 1537. Quand il la présenta le 24 juillet, la Cour, prétextant que cette let.tre n'avait pas été enregistrée par le Sénéchal üe Lyon, le maintint en prison. Il fallut intervenir de nouveau auprès du roi, qui, par lettres patentes du Ier août, ordonna au Parlement d'enregistrei· sur l'heure la lettre de gràce tlu 29 féYrier 1537. Cela ne suffit.pas pour vaincre les résistance:; du Parlement, Duchâtel dut intervenir de nouveau. Le 21 août, François re•donna rle nouvelles lettres patentes confirmant les premières, exigeant eu termes péremptoires l'enregistrement des lettres degrâce et mettant le Parlement en demeure d'exposer ses motifs dans un délai tle quinze jours. Le Parlement dut céder; le 13 octobre, Dolet fut appelé devant la Chambre de la Tournelle où toutes les formalités furent remplies et l'ordre fut donné de rendre la liberté à Dolet aussitôt qu'il aurait abjuré ses erreurs et que ses liYres auraient été brûlés « comme contenant damnable, pernicieuse et hérétique doctrine~. • Ou brûla treize volumes imprimés o_ucomposés par Dolet, parmi lesquels figuraient: les Gestes du,Roy, la Manière de se confesser, etc. C'est le moment de rappeler, que presque tous les ouvrages im...
20 LA REVUE SOCIALISTE primés par lui portaient une(< enseigne>> qui fait allusion à son nom : (<C'est une main qui sort d'un nuage, et qui tient une hache ou doloire, dont elle est prête à frapper le tronc abattu l1'un arb1·e très noueux. On lit ces mots à l'entom· : Scabra et impolita adamussim dolo atque perpo lio : (< Je polis et repolis (< Les raboteurs des écrits. » Comme il imprimait presque toujours cet.te enseigne à la fin de ses éditions, au lieu de l'inscription ci-<lessus, il y plaçait ces mots : Durior est spectalœ virtutis quam incognitœ conditio : « De la vertu, soumise à des luttes sans nombre, (< Le sort est bien plus dur au grand jour que dans l'omb::e, ou bien, quand le livl'e était français : Prese1·vemoy 6 Seigneur, des calomnies des hommes. » Le cardinal de Tournon l'eprocha yiyement à l'éYèque de Tulle son interyention : « Osez-vous, lui dit-il, vous qui avez rang d'évêque ;'t l'Eglise catholique, agir contre tous ceux qui ont à cœur les intérêts de la religion et de la piété. et défendre auprès du Roi très .:hrétien, non seulement ces m:.ilheureux qui sont entachés d'hérésie lu1hérien!le, mais même les athées et les blasphémateurs? Duchàtel lui fit une réponse qui mérite <lCY' ous êtl'e citée. (< Je n'ai point, ajouta-t-il, protégé auprès du roi les crimes et les fraudes de Dolet, mais j'ai réclamé les bontés de ce monarque pour un homme qui promettait de reprendre des mœurs et une vie digne d'un chrétien. J'ai cru que l'Eglise devait ouvrir son sein à celui qui, étant tombé par imprudence(temere) dans l'eneur, laissait voir des dispositions au repenti!', car Jésus-Christ vous Ol'donne de rappol'ter dans le b!)rcail la brebi-, qui s'en est égarée. « J'agis en évêque <le l'Eglise du Christ. Je suis les engagements des Apôtres et de tous ces saints et martyrs qui, par leur sang, 011t bâti notre sainte Eglise. C'est leur devoir qui m'enseigne que le devoir d'un évêque consiste à éloigner le cœul' des rois de la barbarie et de la cruauté, en leur inspirant des sentiments tic douceur, de clémence et de miséricorde. Quand vous m'accusez d'oublier mon devoir d'évêque, c'est vous qui oubliez le vôtre. J'ai parlé en évêque, vous avez agi en boul'reau (1). » Dolet, après aYoir rempli les formalités exigées pae les lettres de grâce, s'empressa clerepartie pour Lyon, heureux de retrouYer sa femme, son fils, ses presses et 8es li-ues. (1) Ga.landus, Vita Castellani, p. 62.
ÉTIENNE DOLET 21 Partie remise· n'est pas partie perdue. Ses ennemis le lui füent bientôt Yoir. Les livres brûlés élaient des victimes insuffisantes pour calmer leur fureur. Dolet, clans son SecondEnfer, s'adressant a ses amis leur dit qu'il a composé un Premier Enfer sur son emprisonnement de 1542 et quîl se préparait à le publier lorsqu'il fut arrêté de nouveau au commencement de janvier 1544. C'est au Second Enfer que nous allons emprunter le récit de cette arrestation et de ses suites. Il fut arrêt6 un soir, alors qu'il célébrait ayec sa femme, son fils, ses ami8, la fête des rois et qu'il s'apprêtait à crier : « Le Roy boist ! » Il s'adeesse « Au très chrestien et très puissant Roy Françoys. ,~Après arnir 1·appelé que ses ennemis, « creuants de dueils parce qu'il a échappé à une mort outrageuse et Yillaine ont reprins leur haleine pour l'opprimer laschement, » il continue ainsi : ... \Sire), voicy comment Ilz ont bien sceu trouuer moyens subtilz, Et mettre aux champs instruments et outilz, Pour donner ombre à leur faict cauteleux, Et m'enroller au ranc des scandaleux, Des pertinax, obstinez et mauldicts, Qui vont semant des liures interdicts. Suyvant ce but, ilz font dresser deux balles, De mesme marque, et en grandeur esgalles : Et les envoyent a Paris par charroy. Prends garde icy François vertueux Roy : Car c'est le poinct qui te faira entendre Trop clairement l'abuz de mon esclandre. Ces deulx fardeaulx furent remplis de liures Les vngs mauluais, et les autres de liures De ce blazon, que l'on nomme hérétique, Le tout conduict par grand'ruze et praticque. Et ce fut faict, affin de mieulx trouuer L'occa!!ion de te dire, et prouuer Que c'estoit moy qui les balles susdictes, Avois remply de choses interdictes. Les liures doncq' de mon impression Estaient dans lvne (ô bonne invention) Et l'autre balle et c'est dont ie me greue, Remplie estait des liures de Genesue : Et à l'entour, ou bien â chasque coing, Dolet, en lettre assez grosse, et lysable. Qu'en dictes-vous, Prince à touts equitable? reta me semble ung peu lourd et grossier : Et fusse bien ung tour de pâtissier, Non pas de gens qui taschent de surprendre Les innoceuts, pour les brusler ou pendre. Il fait remarquer ensuite combien il aurait été maladroit de sa part, s'il était véritablement l'auteur de l'e1rroi des livres défendus
22 LA REVUE SOCIALISTE de marquer son nom en grosses lettres pour attirer l'attention. Il sort de prison et ne tient pas à y retourner. La lettre do Yoiturr fait foi que ce n'est pas son écriture, puis il ajoute : « Pou:· ces fardeaulx, les seigneurs de Pal'is Fort courroucés contre moy, et marrys, Sans aultre esgard despeschent vne lettre, Pour en prison soubdain me faire mettre. Ce qui fut faict : et en prison fut rnys. « 0 quel plaisir eurent mes ennemys ! Aultant pour vray, que ieus de desplaisil', Quand on me vint au corps ainsi saisir : Car à cela alors point ne pensoys, Et de crier le Roy boyt m'aunçois, » Il est« en prison see1·é », il se dépite et so rappelle l'expé1·ience qu'il a si tristement acquise ,< Tant aux prisons de Paris qu'à Lyon. Mon naturel est d'apprendre tousiours; Mais si ce vient, que ie passe aulcu!ls iours, Sans rien app1·endre en quelque lieu, 011 place, Incontinent il fault qui ie desplace Cela fut cause, (à la vérité dire) Que ic cherchay (très debonnaire Syre) Quelcque moyen de tost gaigner le hault. Puis aulx prisons ne faisait pas trop chault : Et me morfondre en ce lieu je craignoi!:i. En peu de temps, si le hault ne gagnais. De le gaigner prins resolution. Et auec art et bonne fiction Je preschay tant le concierge (bonhomme) Qu'il fut couclud (pour le vous di1·e en somme) Qu'vng beau matin irions en ma maison Pour du muscat (qui estoit en saison) Boire à plein fonds : et prendre aulcuns papiers. Et rec~puoir aussi quelques deniers, Qu'on me debuoit: mais que rend1·e on voulait Entre· les mains de Monsieur, s'il allait A la maison, et non point aultrement. Naturellement, Dolet use de toute son éloquence et finit paP convaincre son geôlier. Pour l'entretenir dans ses bonnes résolutions, il le fait souper avec lui, ainsi que quelques sm·gents. « L'heure venue au matin sur la brune, Tout droictement au coucher de la lune, Nous nous partons, cheminant deux à deux ; Que ie pretends (si ma mort on n'auance)
ÉTIENNE DOLET Tant c·élébrer, tant orner par escripts, Que l'estrangier n'aura plus à mespris Le nom Françoys : et bien moins nostre langue, Laquelle on tient pauvre en toute harengue » Il montre au roy, dans un langage énergique, indépendant et vraimeut patriotique, les conséquences funestes pouP lui et pou1·la France de la voie clan. laquelle on cherche à l'engager : « 11n'est pas temps, ores, que tu t'endormes, Roy nompareil, des vertueux le père : Entends-tu point au vray, quel vitupere Ces enne,oys de vertu te pourchassent, Quand les scauantz de ton royaume ilz chassc!lt, Ou les chasser à tout le moins prétendent 1 Certes (grand Roy) ces malheureux entendent l)'anihile1· devant ta propre face, Et toy vivant, la biooheureuse race, Des vertueux, des lettres et lettrez, Qui soubs ton règne en Fl'anee sont entrez . Si ta prudence a ce ne remedie, Tu le v0ys bien, point ne fault que ie die. Et le fait au sujet duquel on le poursuit, est-il prouvé? A-t-on fait une enquête sérieuse? ..... : « ie suis seur que si on prend garde (Qui est le poinct où le plus on regarde En tel affaire) au billet de voicture. On ne dira que c'est mon escripture : Pas ne dira aussi le voicturier (Si véritable il est, et droicturier) Qu'il ayt repceu de moy, balle, ou ballette, Dont à grand tort si tres mal on me traicte. » A côté de ce fait, y a-t-il des motifs dans son existence qui prêtent à une arrestation, a une comparution en justice? Il s'examine et n'en trouve aucun. • Dolet ne se faisait pas d'illusion sur la gravité de sa situation. Pour rendre plus efficace la touchante requête a François rer, dont nous venons de citer des extraits, il fit appel a la bienveillance du « Très illustre prince, Monseigneur le duc d'Orléans»; puis, au « Cardinal de Lorraine»; enfin« A la duchesse d'Etarnpe~ », pou1· qu'elle requière le noble roi de France « Que son plaisir soit de me rebaille!\ En son royaulme voe telle seurté, Ung tel repos, et telle liberté, Qu'ay·tousiours heue : horsmys depuis qu'enuya
RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==