LA REVUE SOCIALIS IŒI>.\CTEVR E~ CHEF : BENOIT MALON TOME IX (Janvier-Juin 1889) PARIS LllllLU IHE IJE L.\ « RE VUE ::;oUlALl::;TE » s, Rue des Martyrs
LES î.ONFl.llENT:'- DU SOC:L\LIS~!E LESCONFLUENDTUSSOCIALISME (t) Ils viendront à nous, ceux chez qui les calculs glacés de l'égoïsme n'ont point tari les aspirations magnanimes. Ils viendront à nous, ceux qui se dévouent à la recherch<" constante de la vérit~ et de la justice. Et cet appel que nous faisons à tous ceux qui pensent et qui lut• tcnt, sera également entendu d<" ceux qui souffrent de l'oppression et de l'iniquité. Déllnbsez les termes, disait Voltaire . ALMANACH DÉMOCRATIQUE (/.iège, 1889), . ) .Nom;entendons par Socialisme intégral, le socialisme enyi ·agé sous tous srs aspects, dans t.ons ses éléments ùe formation, ayec toutes ses rnanifrstations possibles. Ainsi compl'is, le socialisme est l'alJoutissant synthétique de toutes les activités progrnssives de l'humanité. En ceLte qualité, il doit bé11éficiernon seulement des progrès politiques et économiques, mais encore de tous les efforts de science, de philosophie, d'amélioration morale, d'application pratique dans tontes les directions sociales. Cela, sans perdre de vue que parmi ces facteurs, les plus considérables et les plus agissants, sont : 1 ° Les nécessités nom·el!es de la production et <lel'échange. 2° L'entrée en ligne du Prolétariat modemo pour la refonte de l'Etat, la socialisation <lucapital et l'organisation du trarnil. Le Soci~lisme peut-il être raisonnablement enYisagé autrement? ~ous ne le pensons pas. Comme le Christianisme des temps do Tertullien, il pénètre irrésisti bic les cerveaux et les institutions; aux partisans du vieil ordre, il ue laisse pas même « leurs Temples » qui retentissent souyent, tout comme les Parlements, et même tout comme les Aeatlémies,des hérésies humanitaires de prophètes du passé, nouveaux Balaam obéissant, malgré eux, au~ inspirations d'un invisible esprit de pro- !..';rèset bénissant, quand ils voulaient la maudire, la pensée novatrice ù u siècle. Une situation si brûlante et si haute impose aux socialistes de suprêmes deYoirs : sortir des brumeuses régions de l'utopie, débarrasser leur cerveau des intolérances de sectes, des étroitesses de li) Introduction <lu hvre en préparation : Le Sol'ia/isnw intégral.
6 LA REVUE SOC:IALISTE partis; se défaire de tout exclusivisme d'école, se dépêtrer des misérables intrigues qui stérilisent et déshonorent, pour ou-rrir leur pensée à toutes les lumières, leur cœur à toutes les justices, à toutes les bicnYeillances, leur yolonté à l'entente ayec toutes les bonnes activités libératrices. I Tout le monde ne le comprend pas ainsi; depuiiiisurtout qu'aux anciennes écoles utopiques, justement délaissées, parce que clans leur subjectivisme étroit elles furent trop dédaigneuses des réa.lités sociales, trop ignorantes des lois qui président à l'évolution socialü;te, ont succédé des partis socialistes distincts, dans lesquels, Lt·op 1>1·(·- oceu p(• <lese pal'tic:ularise1·,on semble trop enclin à matérialiser, à délimiter les buts soeialistes (1). Cette matérialisation et cette délimitation constricth·es des buts est, je le sais, une nécessité des partis politiques en lutte pour des réalisations prochaines. J'ajontc mt,mc qu'une telle tactique a ses bons résultats; qu'elle sert logiquement les revendications et <1u'ell( 1 permet les réalisations partielles qui sont des écoles d'expériencr; mais au moins devrait-elle ne pas :woir un carnctere si exclusif. Les partis socialistes ne peuvent pas, chacun en son particulier, élever la prétention d'ètre tout le socialisme, ni fa.ire que leurs respectifs fanions de groupe soient l'étendard général de l'avant-gardC' humaine. Malheureusement il est biendifficilequ'il n'en soit pas ainsi, l'exclusivisme étant la loi des partis, comme le fanatisme la loi des sectes. Puis, il faut bien le ,lire, la sen il i té pa!'('sscusr clc l'C'-[H'Î t étant la eèglc, la plupart des hommes aiment mieux s'en tenir à un Credo philosophique, politique ou économique et anathématiser quiconque ne l'admet pas dans tous ses points et virgules, que <le chercher, à la sueur de leur front, comme clisait le bon Jouffroy, (1) De ce chef, il y a eu incontestablement régression : « Dans ses pre::niers « congrès, l'Internationale abordait de front toute une sé1·ied'immenses pro- « blèmes qui se dressent dans l'Humanité. Inspirée d'un souffle nom•eau, 4. l'Internationale posait en face des Bourgeois engourdis clans la routine, le « problème de rénovation de la société dans toute sa grandeur, et elle donnait « son attention jusqu'à la langue universelle, à l'instruction intégrale, aux « bases de la moralité, au même titre qu'aux grandes questions d'abolition de << la propriété individuelle, rle l'héritage. « Elle plantait les jalons de la future Révolution, elle soulevait toutes les « grandes questions qui agitent l'Humanité. < Mais depuis lors - et il faut bien r~connaître que le socialisme marxiste « y a été pour beaucoup - on a tout fait pour rétrécir les idées du socia- « lisme moderne. On a voulu réduire le grand mouvement socialiste et corn- « muniste à une siruplc question de plus-value.> (Journal La Ré1Jolle, décembre 1888.
u;s GONl<'LUENTS DU SOCIALISm~ 7 toujours plus .de vérité, toujours plus de certitude. La recherche sincère, tellè est avant toute chose pourtant, en ce temps d'âpres conflits d'hommes et d'idées, le devoir de tous les émancipés. Chacun doit se plier à ce commandement ùe la destinée: « Tu seras le perpétuel travailleur de ton propre mérite » (1) et pouvoir se dire, avec un des plus nobles esprits de ce temps : u Nous aurons ces « grandes vertus du philosophe : l'amour de la vérité absolue, la a croyance a sa réalité et l'espérance de s'en rapprocher sans « cesse » (2). Hâtons-nous d'ajouter que ce devoir de libre recherche, de sincère examen ne saurait aller jusqu'à, la clispcn,ion des activités. L'Association pour la lutte est la rectification sociale de la Lutte pour la vie, cet.Leloi universelle du monde zoologique (mais noudu monde social, quoique prétendent certains darwinistes); nous ne saurions donc, sans manquer gravement, refuser notre participation aux actions collectives pour l'amélioration morale et la transformation sociale; mais nous pouvons être des fédét·és pou1· l'action dans un but déterminé, tout en cherchant toujours le mieux, tout en supportant courageusement la fatigue de l'idée YÎYanLo,en même tc111psqu<' la souffrance altruiste des peines de la terre. La libre recherche a des avantages d'un autre ordre. Vous n'éteindrez jamais la combattivité dans le cœur de l'homme. Si vous prétendez lui fermer lrs tournois de l'idée, elle s'exercera contre les individus. De la les médisances, les calomnies, les perfidies, les hostilités basses, les intrigues qui, non seulement rapetissent et dissolvent les partis, mais encore transforment les compétitions politiques en combats de sangliers, empoisonnent la vie sociale et enveniment toutes les relations humaines. Que cette combattivité puisse au contraire trouver son dérivatif dans les nobles luttes de la pensée, elle élèvera les cœurs au lieu de les abaisser, et purifiera les consciences au lieu de les corrompre et de les racornir, car, il est Yrai le Yieil axiôme: de la discussion naît la lumière; il ne s'agit que d'ètre de part et d'autre morleste et de bonne foi, ce qui est à la portée rle toutes les intelligences. Mais revenons. D'après ce qui précède, on peut avancer que les partis sont plus ou moins imparfaitement l'idée en acte, mais qu'ils ne sauraieut être toute l'idée en puissance. Au-dessus de tout parti doit toujours fiotter indisciplinée, irréductible, vivante, agissante, progressive, la flamboyante libre recherche en quête de lumières plus vives, de plus larges justices. (1) Eugène Pelletan : Profession de foi du x1x• siècle. (2) Alfred Fouillée : Syst~mesdemoralecontemporaine,
8 LA REVU!•; SOCIALISTE Tous les combats que liYre l'invincible déesse sont féconds, tous ses chocs font jaillir des étincelles de vérité; elle viYifie la où les dogmes tuent. Nous en pouvons citer un récent exemple. La multiplicité babélique des innombrables écoles socialistes, ordinairement rinlles, de la première moitié du x1xe siècle, eut pour résultat, non pas comme on pourrait le croire, la déconsidération de l'idée, mais sa rapide et éclatante progression (1). Cela s·explique. L'expositiou directe échoue souyent, ne pouvant percer la carapace d'indifférence qui protège les préjug-és du plus grand nombre contre toute noYation intellectuelle ; la polémique plus incisiYc qui frappe plus fort et plus longtemps, sur un point donné, est autrement pénétrante, elle finit toujours par forcer l'attention. Il en fut ainsi alors. C'est aux polémiques d'école souYent injustes et violentes,aux rivalités prosélitiques, aux entre-excommunications qu'elles suscitèrent, que le socialisme naissant dut sa brillante et inoubliable affirmation d'avant 1848. Unr seule école, un seul parti socialiste n'aurait jamais pu aboutir à l'explosion de socialisme populaire, que la Révolution de FéHier projeta de la France sur le Monde. La diversité des élaborations initiales a encore d'autres aYantages; elle contraint l'idée nouvelle à se purifier au creuset de la controverse et de l'expérimentation, à s'armer de science et de logique, en même temps qu'elle l'enrichit de découvertes faites dans toute3 les directions de la pensée. Précieuses ont été a ce point de Yueles éclosions multiples du socialisme d'ap1·<:>s18:30. La philosophie historique et industrielle de Saint-Simon, l'intégralisme associationniste de Fom·ier, le communisme scientifique et rationnel d'Owen, et le communisme héroïque clela tradition babouYiste que Buonarotti transmit à Blanqui, à Barbés et aux plus énergiques républicains révolutionnaires de 1830-1840,furent les quatr<> principales sources où puisa <l'abor,l la pensée sociale nournlle. Ses premiers et plus féconds dériYés furent le collectiYisme industriel ùe Pecqueur, de Vidal et de Louis Blanc, contemporains du communisme matérialiste de Dézarny, du communisme icarien tle Cabet et du communisme fouriériste de Weitling. Peu contributif dans le sens de l'inY€stigation, mais inappréciable au point tlc Yne tle la propagande fut le démocmtisme aux aspects (1) .1,\utreexemple plus ancien et plus illustre. Sans la rivalilé de Paul qui voulut éclipser la petite église sectaire de Jérusalem, le chl'istianisme n'anrait peut-étre pas conquis le monde, et il l'aurait conquis moins rapidement sans le vivace et renaissant bourgeonnement des hérésies.
LES CO::-iFLUE:-..T:; DU SOCI.\Ll:3~1E f) mu! ti ples (les littérateurs comm0 Lamennais, Georges Saud, Eugène Süe el de:- -rulgarisaleut·s comme Raspail, Joltrand, Barthels, Jacob Kals. Peudant co temps, Auguste Comte eu faisaut de l'altrnisme le couronnement cle sa Philosophie 1iosz'tive; Kal'l Grün ot les« ht.'•géli0ns d'extrême gauche» en réYolutio1rna11t la philosophie tlc->l'histoire; Fru0ruach on éleYant un LPmple a r IJumanisme aYPC l0s lkbris des 1·elig-iouspassées; Renou-rirt· <'Il appliquant a la._rnoralc socialr, le criticisme néo-kantien; 1Ierz0n axc->cson p<'s::-imis111esi profond, si amer et pourtant si espérant; J osC'ph Frna1·i par sa thé(n·ic des cycles de l'histoire, apportèrent au sociali m(' les éléments d'une puissante philosophie scirntiflqu<', historique et momie. Il est nai qu'il n\ parut pas d'abcn·d et que• l<' mysticisme se• donnn carrière axec le catholicisme jacol.>ino-socialiste de Buchez et Roux, le fnsionisme de Tourreil, et même a-r<'c le Yague solidarisme de Pierre Leroux, tle Guépin, d0 FauYet,r, d • Paulin<' Rolland; mai:- nous rnoi ·sonnons maintenant <'0 qni rut =-<'llH; aloi·:-. J>'aill<'u1·s,pendant qu'il enait ainsi dans lïdt•al, lo ·ocialisme ne p<'l'dait pas <le Yue le réel, cl aycclemuturllisnw de Prouclhonet rlc' Bray, il pénélrait dans les domaines de réconornil' polili(1ue, quïl ,lcntit si maµ:i tralement uoulC',·<'1·s0rplus tard, avc>c:\Iarx, Tch0rnicltPwsk_r, Lassalle, César de Pa0p<'. s\.ulr<' échappé<' féconde l'ut I<'collrctivismc aµ:rnil'Cdont RiYada-ria, dans L\.mériqup du Sud; DeY)T, ,lans L\.mérique du ·or,l; Colins, en France; Louis de PoLtrr, en B0lg-iqnc; l{amon de la :Sagra, en Espagne, rurrnt les pr0111i01·slhéo1·icie11:-;Pl propagat0urs. De c0s conceptions et coordinations si <liv<•l'S<'Sdont nous pourrions allonger la liste, le socialisme se' formait, s'cn1parant de toutes les recherches, de toutes les expériences humaines ponr l0s féconder, ainsi que S<.' forme le blanc, couleur sou-re1·aine, dc's sept couleurs du prisme. La philosophie M;relienue a formule\ un aphol'ismo profond qui renfel'me en lui toute la Logique superieure et touLC'la Phénoménologie cle l"esprit c·esl celui-ci : Il faut quel' Unité domine la Dive1·- sité des éléments. :\I. de Bi:--rnal'ck.s'0n esl seni pour conceYoir et réaliser l'unification de l'Allemagne, et c'esl en ·'en inspinrnt, qu'il a pu se faire un in ·trurnent de toute l'inlelleclualilé all0mande, si particulariste ayaut lui. C'0st qu'en effet le prindpe rst saisi sant : toules les actiYités, toute:-; les forces clans une \'OÎ<' donn<'<'roncourrnl fatalc111c'til it un but suprèmo qui le· contiendra. et les wuronnera dans leul' essence. Il ne faut donc pas craiuclre le:- diYersiLés; elles se résolrnnt toujours clans l'unité ~i la. conception-mère e~t a~sez yaste. C'est à ce dernier point seulement qu'il faut veillrr et.telle est notre préoccupation, en demandant l'élargissement du domaine socialiste.
10 LA REVUE SOCJA LISTE Pour l'eYenir ànotl'e démonstration, il y eut acheminement à l'unité dans lo déploiement des théori('S socialistes diverse:; qui remplirent la première moitié ,lu x1x0 siècle. L,~plupart des premières écoles socialist<'s, il est ,Tai, laissèrent la Yie dans la mèlée,mais ce qu'il y ayait de bon dans cnacune d·elles passa dans l'idée générale en formation, rlevint élémrnt contributif cle l'unité finale. C'est une loi cruelle de la triste nature dos choses que toute genèse est le produit d'éliminations successiYos. Seulement ici l'élimination - transitoire et non définitive - fut trop forte. Par réaction contre un idéalisme spiritualiste, confinant au mysticisme religieux, on amputa le socialisme' de toutes les impulsions sentimentales, de toutes los aspirations philosophiques etfraternitaires qui étaient la moitié do sa force; on lui couva les ailes pour qu'il ne vùt plus en s'élevant 1·is<u1C'r,le se perdre clans le ciel nuageux de l'utopie. En un mot, il fut, pa1·la saYante et puissante école socialiste de Marx, qui depuis dix ans inspire presque toutes les organisations prolétariennes et réYolutionnaires des l)eux ~Ioudos, ramené à une guene do classe dirigée contre la Bourgeoisie capitaliste par le Prolétariat industriel, marchant à la conquête du pouvoir politique, de l'égalité sociale et de la justice économiques. On a dit en substance: « Le fond tragique de l'histoire est rempli par les mouvements manifestes ou latents, mais incessants, de la lutte des classes. « Les 01·ganisationspolitiquesn'étant que le reflet des organisations économiques, c'est toujours pour la modification de ces dernières, sous la poussée des bPsoins matét-iC'lset des nécessités nouvelles de la prorluction, qu'éclatent les conflits.Il en résulte que les vicissitudes des classes en lutte pour la conquête du pouvoir et des privilèges économiques sont les mobiles internes et dominants de tous les conflits, de toutes les réalisations du passé, l'intérêt étant le point de départ réel de toutes actions humaines. « La guerre des classes n'a pas pris fin à la Rérnlution française, elle n'a fait quo se simplifier. cc La Bourgeoisie,traître au Prolétariat qui lui ai;ait donné la victoirr, s'est tournée contre lui et, deYenue conservatrice à son tour, a pris l'hégémonie dPs for<'esrétrogrades (noblesse, clergé, privilégi<"sdr tons genrrs). C'est ,loue entre crtte bourgeoisie et l'immrnsC' Peuple clessalariés, <1nCse' creusent en ce momrnt les antagonismes C'tc1ueSCl'in-Pra lC'grand combat pour l'hégémonie économic1ur et politic1uo.Le 1·6suHatfinal ne saurait ètre douteux; le Prolétariat, classe ascendante, est 1)oussé à la Yictoire par toutes les forces dl' l'histoi1·0 et par.les nécessités économiques do la production et de la circulation modernes.
LES CONFLUENTR DU sor.rALI$)[E ]l « Les unrs rt lrs antrrs rxif:{r11tla socialisation ,les fol'cos protluc1iYC'Sr( l'organisation commnnislr dr la proc luclion. « Or, tris sont justrment lt>s clésid<1rata du Prol {•lariat, marchant non [i:ls à la. conqni'lr ,le qurlqurs <lrnils abstraits, sous l'impulsion d'une idée préconçue dejuslice, mais allant, c ousci<'Dt de sa forer rt tir srs iutérêts <leclasse, à la conquête du pouYoir politique et d'une nouvelle organisation économiqur. « Dans celte situation, Ir dC'Yoirlk1s prolétairr mililants et des socialist0s, ayaut-µ-ard0 dP 1ous Jrs s:llari<"•s,rst lont trac<': fair<' app<>l a l'intérêt matfrirl imm(•tliai, aux colèrc's <lrs exploités, aux antag-onismr-scl0silnalions, puis s·orµ,111is<'r<'lipa l'lis cl<'classPs, <'llpal"lis otn-riers rncialistes distincts, il'alJortl, pour le combat au jour ]p jour coutre l'C'xploilatiou capitalisi(': ('IlSllÎl<' pour la COllf!lll;lü,ks pouYOirs publics, soit g-mduellr, par une s<°'!·ie ilr réforme•:-; imposées, soit Yiolcnte, par une révolution Yictorirns<' Telles sont les données p:t•nt•t·al<'S<'lu mat<' •1·ialisme économiqur <lel\Iarx qui constituent une puissante, ioutcf"o is incom plèl o, strncl un' historiqu<'. :\"ous anrnc:; dil « incompl&te » pan:<' 11n·0n (•11"< 11les racin0s du socialisme plongent dans ionl<'s lC'sdouku1 ·s l1n111aim 1s, dans tous l0s Jll'Og-1·&s inlel!('(·Ü1C'lset rnm·aux (J) clans tnut0s l0s maturations ,le l'histoi1·e; lE' conflit rst ,lonc moins d<"•to 1·rninéet plus large ,iur ne l'adm0ttpnt lrs marxistrs. Le proléta1'iat industriE'l est l',n,tni- ~arrle ,lu socialism0; il n'rst pas toute J'arn 1ée socialiste: c0lk-ci est composée logiquement d0 tous lrs souffrant s, de tous lrs militants, clr tous les espérant::;. Si la conqut•lr de la jns!ire économique et dr la refonte de l'Etat sont les plus grande:-; pro messrs <lu socialisme, ellPs n'en sont pas les seulC's. Il n·est pas nai, 1wu plus, <1uel'iutérêt irnliYiduel ou même l'intfrët d<' classr, aussi mairnifiquemeut it16 alis6 qu'il ait pu l'être par Lassalle (:!), soit un mobile suffisant pour pousser les masses a l'assaut des Yirilles oppressions, des vieilles iniquités (;3). (1) Guillaume De Greif: Introduction à la Sociologie (Bruxelles, Paris 1886). (2) Fertlinand Lassalle : le Programme des travailleurs. (3) « L'intérêt de classe,seul invoqué par le socialis me de Marx, repose sur un fait social, mais relatif, et qu'on ne saurait transporter rigoureusement du domaine de la théorie dans celui des faits où i l esL sul>o1·donué chez les individus à une foule ùc cirroustances secondaires capables de le neutraliser. La solidarité économique, à laquelle on ne donne pas d'autre base, vient se heurter dans la vie ouvrière, à des rapports plus direct~, d'un intérêt plus immédiat que l'ouvrier ne saurait sacrifier à l'intérêt de sa classe, s'il n'est pas mû J.)a1· un mobile supérieur de devoir que le marxisme méprise en théorie, parce quo ce mobile ne puise pas exclusivement sa sou rce dans l'intérêt « du ventre " mentionné plus haut. « Le dévouement,l'esprit d'abnégation ot de sacr ifice, les hautes vertus mo - rales, facteurs indéniables du progrès humain que le socialisme est appelé à
L\ IIEVUI·: SOGIALISTI!: Précisons bien. pour (jlH' la <fr-cussion nr puis:--<'d(•yie1· sur c·e point capital. Lo so<:ialismr rsl d'abord la reyrrHlicalion prolétarienne du temps prèse1it. Menc'L'à bi('n cc>ttepal'tir de>la Uchc social<>con lem porai ne est pom· ses champions le plus urgc>nl, Il' plus impé1·i<~uxdr'> <l<>Yoirs. En ces sombn's .JOlll'sd<>se1Titwle économique' et <le>misèrr croissante, qui pourrait ètrn sOLll'IIà la grande plaint<' d<' CNLXqui pPinrnt dam; les enrc,rs du salariat. rt <k crux, toujou1's plus nombreux, qur le capitalis1111•repcmssP mènw <1<'st's 1,aguPs rt .i<~tte,pour y mourir des toul'lnrnts dr la J'aün l'L du froid, dans 1<· sombre gouffre dr l'abandon (·onip!C't, c>tdu dénuc>mrnt absolu? (IJ .... La faim c'est le crime public, C'est l'immense assassin qui sort de nos ténèbres. a tlit Yictor Hugo. Le prnmic>r <lernir de la société rst de>mrttre fin it celte abominablr (•tat dr choses, rn Yc>rtu duqurl on Yoit lles foule-; nfütm(•es rt <léguenillées, se <lésespél'ant denrnt les amoncc>llcnH'tlLsde 1·ichrss<'s produites par elles rt accumulées par drs oisirs, au nom cl'u1H'cho-;e morte (le capital), qui déYore des drcs \"iyanls (l<•sÜ,l\ë.till('lll's). Lf' [H'<'mier objrctif du socialisme rsl donc, enun·c' une' J'ois, de donner satisractiou aux 1·evenùications justicirres des prolétariats, <'Il atténuant <l'abord Ir mal de l'iniquité capitaliste, ru l'Pxtiqmnt p11suitr; il doit pal' conséquc>nt Yiser il transformer au plus tôt c>n 1·éalités : 1 ° Le droit, à l'existence pour tous, dans la mesure des ressources communes; 2° Le droit, pour les valides, à un travail rémunérateur et réglé socialement, d'après lespresc1·iptions de L'hygiène et les e:âgences de la dignité humaine; 3° Le droit à un entretien suffisant, à l'instruction générale et p1·ofessionnelle pour tous les enfants. A ce plus prcssl', s'ajoute cl(> suite le programnw dr transformation économique qu'on peut ainsi résumc'r, d'apres les clesiclerata collrctiYistes: Réalisation graduelle d'un état social dans lequel, la ten·e, les instruments de travail et les forces du crédit et de l'échange relevant de l'administration sociale, le travailleur reçoive (la part des charges sociales étant prélevée) l'équivalent du produit de son travail. faire entrer dans un cycle nouveau, telle est doue la lacune du socialisme marxiste contemporain ~- (Gustave Rouanet: le 1\lfatérialisme économique de Marx, Revue socialiste du 15 décembrQ 1887). (1) Les conservateurs éclairés eux-mêmes reconnaissent l'urgente nécessité au nom de la justice, au nom du salut social, d'une transformation économique
LES CONFLUENTS DU SOCIAL!Sl\rn Yoilà bien -ùélimiiée l'œurr<> irnmédiatP il poursuiuc•; la plus criante iniquité est l'iniquité capitaliste', la plus lourd<' scmffn1nc<' Pst la !souffrance prolétarienne; de cette iuiqui((' c,t de' <'<'ile souff1·anceil faut tout d'abord axoir raison et c'est puu1·c1uoi,Pli li·i(' de leurs programmes, tous l<'ssocialiste. dignes de cc nom out placé la transformation èco11omiqu€' . . 0ulenwnt il ,rn faut pas pre11d1·pla partie pour le tout, ne pas oublit>r qu'il est pour lP :c;cH·ialisuwd'aut.rPs buts, que la crise cycliquP actuPIIP dont lrs tcmpC:-tPsg1·011dPnf dp tous les point:-: de l'horizon social, ébranlant toutPs lc's vi<'illcs fondations humaine:, u·est pas sPulemPnt économique, 111aisqu'ellP ('st PncoI·P philosophique, ()Olitique et sociale. Philosophique, peut-<•110ne pas l'ru·p '? Tous les do,!'mesrPliµ-icux sont pn dc'compo:-:ilion, toute:-: les philosophies en contradiction P11tre elle:-:, tous ks systc;m0stl<' mornlc Pll discussion. Or, l'ordre uou- "\ï?l'tu qui Yeul naîtr·c, tlc'Yra, lui aussi, s'n.ppu)·e1· ::;111· une concPption du monde c..:011 l'ormP à l' c'•Lal de no..;couuaissanccs Pl su 1· une étl1iquPuu 1·ègl<'de couduil.P co11for11H'ù notrP dévPloppc·1nlc'nl 1110ml C't social. l)e la scien<'eagmuùie l'i humanis(•p 11011sYil'ndra le premier de cos bienfaits; tlu sentiment croissant de lajusiice 0t dpla bonté nous vi<'ndrn le st'<'Oll(l ttui ne pourra t~lre qu·u11esorte ri(• Décalogue socialiste, d0 l't'•laboratio11 duquel il IIP com·ient pa:-:ùe se ùésiutére se1·. Politique 11·estpas moi11sla ct'ÎS(' contemporaiue. La monarchie, ce deruier Yestige de la :-:pnitutl0 politique, c,s(.partout battue en b!'èche pa1·les meillpurs, par le:-:plus ùignes ùe toutes nations; chez les peuples cl'ayant-garde, elle a même l'ait place à la République. Républiqup tran~itoire, il ps(. nai, tout 0111piriqueet peu différente ùe la forme politique inl'fricurn qu·011ea rrmplacéc; rnais couteuaut m;anmoi11s[p:,;élémeuts dt>l'oq.rauisation politique de l'aYenir qui atten1le11tlelll' coordinatiou rntionnclle. Et il :r a urgence <le coordonner; les nation::; entre ell<'s en sont rncore au droit brigaud et avilissant du plus fort, tanùis <tnPdans les nations mêmes l'Etat, la immédiate. En exemple, cette citation de l'auteur spiritualiste et chrétien de la Philosophie de la liberl!i. « La prolongation du régime actuel est impossiulc. Pour s'en convaincre, il suffit de mettre en présence quelques-uns des éléments qui le constituent: les profits du travail dévolus exclusivement à l'entrepreneur capitaliste, l'immense majorité des ouvriers dépourvus de toute garantie d'existence. de toute sécurité pour l'avenir, vivant au jour le jour d'un salaire juste suffisant pour ne pas mourir de faim ; puis, en face de ce contraste économique, le suffrage universel chargé d'en assurer l'observation; enfin le salariat condamné dans la conscience des salariés, et la guerre sociale en permanence"· (Charlea Secrétan : La Ciuilis~tion el fo. Croyance.)
LA RE\'UE SOCIALISTE Comrnnnr, l'Association, la Corporation, l'IndiYitlu attendPnt Pnco1·e une délimination rationnell<' <lesdroi1s et des devoirs, conforme à la justic<', conforme aux grands intérêts de l'Jiumanit<' progrPssive. Quel'onen est loin! Sous l'ae1iondéprimanto del'égoùm10 liom·gcois p( du dfrhaînem<'nt ,lc>san lagonismcs sociaux, la 1,oli liq llP n' <",tpl us <1u'unchamp clos de compétitions haineus<'s, où, splon la. fol'le t>Xpt'('ssion ,l'un grand socialiste 1·ussr,l'Jwnnetr hontlll<' s<'sl'nt (,trau1,!'l'l' (1). On s'a:,ritr stérilPmrnt dans les iénèlires, ,Jans J'1,11ti·e-lwurtemcnt <l<'siradilion~ mutil<''<'Sou l:u1-;sées l't<les l'<'Yendi!'ations confu::.cs, souYent con tmdi<.;toin's dps pari is Pll lutl('. Le conflit est partout ;\ l'état aigu, rn cri lr brllc ernor<'S<.;<'llC<' do <.;oncurrence uuiyers<•JI,,, si c-hèro a l'(,couomic politi<1ue ortho,loxe et l'<''g-oïsmo rapatr d<>sambitions et dos partis fail plirr i.ouks Jrs prcs<"riptions dr justice'. C'pst clcy:mt un tel spcctade qlw le plus <'élc;ht·r<lrs l'l'itiquos socialistes français a été autorisé à ,JirP : « L'égoïsmH ,, déguisé sous lC'faux nom <leliberté nous a infectés rt désorganisés ,, dans tout notre être (:?). » Il n'est que trmps d'a, îser Pt ce n'est pa.slc moment pour les socialistes de se désintéress0r de l'élaboration politique contemporaine. Sociale t'sl aussi la 1·l'n'1Hli1·ation eo11te111pm·ainc•; longue• serait l'énurnfration qur nous pourrions entreprnrnll'c sous cei.te rullriqur, en coHim<'nça.ntpar la. Famille et en continuant 1>arune analysp ,le toutes les grandes institutions sociales, mais ce serait faire double emploi avec ce qui sui,-ra, rlaus lr wm·s du pd's<•nt ouvrag-c. II Au surplus, les conserrnteurs ne s'y trompent pas, eux; ils savent bien quo p1·esc1uerien ùu vieux monde ne restera clans sa forme actuelle, quand le socialisme sera entré 1lans les faits. Aussi traduisent-ils sophisliqucment socialistr par : <'nnemi ùe la Religion, do la Famille, de la Propriété et de l'J~tat. Ennemis de la Religion, de la Famille, de la Propriété, de l'Etai. nous ne le sommes pas, dans le sens philosophique et élevé 1lu mot, Ct' sei·ait 11'all<'u1·s absu1·<l<';mais a,h ,,1·sai1·csùc leur conception religieuse, ùe leur con<.;eption familiale, de leur organisation propriétaire, de leur organisation politique, oui nous le somnws, Pt voki nos raisons qu'il est toujours bon <lefaire connaître, pour ne plus laisser à <.;ertaincscalomnies le refuge de l'ig1101-ai1<.;e. La Religion, la Famille, la Propriété et l'État revêtent successiYPment des formes ùiYerses; elle se modiflcnt solidairement à char1u<' M-veloppernent important de civilisation. (1) Alexandre Herzen: Dt l'Autre Rive. (2) Proudhon : De la Capacitépolitiqite des Classesouvrières.
LES CONFLUENTS DU SOCIALISME 15 Pour ce qui est de la Religion, un certain panthéisme (qui n'a pas c'litson dernier ·mot) a succédé au fétichisme, le polythéisme au panthéisme, le monothéisme au polythéisme. A son tour, le monothéisme est maintenant combattu et sera. inévitablemPnt remplacé par un naturisme monistique et humanitaire qui se cherche. Or, laquelle de ces formes est plus spécialement la Religion? Aucune,chaque grand stade de civilisation ayant sa forme 1·cligieusepas:agère, reflet d'un état mental et social particulier. La forme religieuse de l'avenir nous est inconnue; nous pouvons pourtant présumer qu'elle' JH' saurait 0Ll'C srn·11aLln·ellcen l'(',tat act.uel tlu saxoi1·humain. Comme pfüissent les étoiles devant l'aurore annonciatrice d'un jour éclatant de lumière, de gloire, le mysticisme surnaturaliste, vaincu par les sciences naturelles et par la philosophie de l'histoire, recuh' constamment dernnt les progrès scientifiques et moraux, préparateurs d'une Humanité éclairée, juste, solidaire et bonne (1). Nous pouvons<loncpenser que le lienmoral nouveau devra s'appuyer exclusivement sur une conception rationnelle de l'univers et sur les desiderata collectifs du genre humain rendu meilleur par la science et par le concept et l'acceptation de deyoirs sociaux, éclairant et dominant les égoïsmes. « Le but du progrès", a dit l'un des plus grands et des meilleurs philosophes français contemporains, que la mort vient de nous cruellement ravir â. sa trente-troisième année, « le but du progrès dans c les sociétés modernes est de ramener la paix au dedans comme au « dehors, de supprimer du même coup le mysticisme, de concentrer « dans l'univers réel, présent et â. venir, toutes nos affections, d'unir « les cœurs en un si étroit faisceau qu'ils se suffisent à eux-mêmes « et que le monde humain, agrandi par l'amour, ramène à soi tous " les sentiments » (2). La Famille n'est pas moins soumise â. la loi universelle d'éyolution qui régit les êtres et les choses, et à la loi de solidarité qui relie les institutions humaines. Pendant le lourd et vague communisme des sociétés naissantes, la famille revêtit naturellement le caractèl'e promii;cuitaire (~). (1) C'est un spiritualiste de graQd souffle, François Huet, auteur de Christianisme social, qui a dit que le jour où elles ont accepté d'être passéesaucrible de la philosophie de l'histoire, les religions révélées ont signé leur arrèt de mort. Or, dans l'ordre purement intellectuel, le x1x 0 siècle sera Je siècle do la science historique. Des trésors de. vérités sont, par cette dernière, réserTés à no1 descendant& : autre incitation à ne pas se cantonner dans les doctrines absolues et dans les conceptions simplistes. (2) M. Guyau: L'irréligion de l'avenir,. étude sociologique. (3 Ce point n'est pas contestable. Voir la démonstration qu'en clonnc
16 LA REVUE SOCIALISTE Cette forme familiale embryonnaire se modifia avec les conditions sociales qui J"avaic'nt déterminée; elle fit donc place a la famille patriarcale qui, à son tour, fut remplacée par un polygamisme presque général. Bientùt, sous la pression de certaines circonstances d'ordre multiple, l'Occident S<' fit monogame, mais en maintenant la subordination presque ab::;olue de la femme. Cela nous a donné la famille actuelle si insuffisante que, notamment dam les pays où unr longue pratique de facile diYorce n'a pas adouci les mœurs, elle est désorganisée par l'a<lultè1·e,c.léshonorée à toute heure par l'assassinat qui est presque passé à l'état de droit acquis dans les relations matrimoniales, au rnoin::;eu France, gràce aux acquittements scandaleux de jurés absolument dénués de sens moral en ces choses Dans cette situation, la femme est opprimée, l'enfant est sans droits, l'homme est sou.-ent Yictime à son tour, et la moralité tant Yisée est chassée de la famille, aussi souYent c1tie le bonheur. Pour empirer toutrs choses, le mariage n'est en général,et presque sans exception dans la bourgeoisie, qu'une juxtaposition de fortunes, c'est-à-dire une prostitution qui, pour être légalisée, n'en est pas moins aYilissante et honteuse, n'en est pas moins un agent actif' de dégénérescence morale et physique de la race. Qui, <lansce monde <lel'argent, se préoccupe du parallélisme des <léYeloppementsintellectuels, de la conformité <les opinions, des con.-enances physiques, de la co1Tespondancedes caractères et des tempéraments, ou même, ce qui domine tout cela, des attractions de l'amour? La femme bourgeoise croirait ~a fille impure, si' elle s'était permis d'aimer, aYant la iégalisation, le mari qu'on lui destine; en re.-anche, elle trom·e tout naturel que son fils débauche et trompe les filles du peuple « pour jeter sa gourme», en attendant qu)l soit« en situation» ,le s'approprier une dot. Le moralisme familial, férocement égoïste et stupi<lement étroit, de Joseph Prudhomme et ,le la séYère et revèche Eu<'loxie,est - ceci paraîtra uai à qui Yondra sincèrement réfléc:hir - l'agent le plus actif de l'immoralité contemporaine, et la p1·incipale soui·cc des iniquités et des douleurs qu'elle entraine. Les socialistes, que ne satisfait pas cette profanation perpétuelle rle l'ètre humain, osent rléclarer que l'amour seul doit ,léci<ler rles u11io11sq;ue l'amour ou le <leYoir librement conse.nti rloiYent seuls eu garanti1· la durée; qu<' l0s enfants ont droit a une enfance heuGiraud-Teulon dans ses 01'igines de la famille, en s'appuyant sur les savantes recherches de Lubbock (Origines de la famille), de Bachofen (Das Mutterrechl, de Mac Lerman (Primitive Marriage), de l'illustre Morgan (System of Consanguinity and a/ finity of the human (am1ly; et sur les travaux de l'école transformiste. Voir aussi : L'Origine della Famiglia della Proprietà privata et della Stato, in re/a;;ione alle ricerche di Luigi Morgon, di Federico Engels. Versione, riveduta dall Autore, di Pasquaie Martigneti.
LES CONFLUENTS DU SOCIALISME 17 reuse et à un .bon développement intellectuel et physique, et que, pour cela, la société doit, le cas échéant, se substituer aux pareuts mauquants, impuissants ou indignes. Cette conception familiale s'est condensée dans le système <litcles Unions libres, que pratiquent actuelkment, dans plusieurs pay:..;,les socialistes les plus connus et les plus rstimables. et qu'il ne faut pas confondre aYecce qu'on est conYenud'appeler l'Amour libT"e. Sont-il!, pour cela ennemi de la Famille '(Non, ils sont simplement pour une forme familiale qu'ils jugent supél'ieure. La Propriété n'a rien non plus (l'immuable; les formes propriétaires ont autant varié, dans le cours des temps, que les formes familiales; les recherches d'Emile de Laveleye (1) ne laissent pas suhsister le moindre doute sur ce point. Sans remonter au communisme promisque de l'origine des sociétés, nous voyons la propriété longtemps dépendante du droit social; elle ne devient entièrement individuelle (droit d'user et d'abuser) que sous l'odieux droit romain qui, pour notre malheur, nous régit encore. Mais de plus en plus les mauvais résultats du système se font sentir. La forme capitaliste de la production, en régime de propriété individuelle et d'intérêt de l'argent, aboutit à la spoliation de la masse au profit exclusif de quelques parasites malfaisants. On peut dire <le toute~ les accumulations individuelles de capitaux, qu'elles sont le produit du travail d'autrui. En cette occur1·ence,les socialistes posent en fait, qu'il faut revenir au droit social de propriété en lui donnant une forme nouvelle : inaliénabilité ùu sol et des instruments de travail ; appropriation individuelle par chaque travailleur de l'équivalent de sa production, les charges socialeiétant remplies. Est-ce là vouloir la destruction de la propriété? N'est-ce pas plus simplement vouloir une forme propriétaire plus conforme au concept moderne de la justice, et plus en harmonie avec le développement historique et les conditions économiques de la société actuelle ? L'Etat actuel, en Europe et en Amérique, est certainement supérieur aux agglomérations anciennes, basées sur le rapt, le pillage, le meurtre à l'extérieur, l'esclavage à l'intérieur; mais il n'en est pas moins compresseur, démoralisant, parasitaire, c'est-à-dire fort incomplet encore. Nous voulons donc substituer de plus en plus à cet Etat dominateur et spoliateur, et tout empêtré de militarisme, un Etat presque exclusivement administrateur et garant de la chose et de la paix publiques. Nous ne voulons pas pour cela la destruction ile l'Etat, mais simplement sa transformation. Sommes-nous des criminels pour vouloir, comme Ferdinand Las-. (1) E. de Laveleye: De la Propriété et de ses formes pl'imitives. 2
18 LA REVUE SOCIALISTE salle, par exemple, que l'Etat ait pour but d'assurer à tous une large vie humaine, en retour d'un travail rendu attrayant ou envisagé commeun devoir social? Sommes-nous des bêtes feroces parce que, répudiant la guerre. cette honte, ce crime, ce fléau moderne, nous combattons le militarisme, ce résidu des barbaries passées, qui menace notre civilisation; parce que nous Youlons l'abolition des frontières et la constitution, en notre Occident si tourmenté, d'une Fédération européenne s'épanouissant dans la paix, le travail et la justice? La Patrie fut d'abord contenue dans la Tribu; son premier progrès fut de se déployer dans la Cité ; son second dans la Province ou Région; son troisième, dans la Nation: pourquoi ne devienclrait-elle pas Continentale puis Inter-continentale (européo-américaine) et finalement Planétaire. La philosophie antique a dit : Diynité, Modération, Vertu; le christianisme : Foi, Espérance, Charité; le xvme siècle : Recherche, Tolérance, Sensibilité; la Révolution française : Liberté, Égalité, Fraternité; le socialisme utopique : Dévouement, Solida1·ité, Harmonie; le socialisme integral de l'avenir trouvera une devise signifiant : Justice, Fraternité, Solidarité, dans l'ordre humain; Compatissance universelle, dans l'ordre planétaire (1). III Beaucoup d'appelés, peu d'élus, dit l'ancienne formule chrétienne. Tous appelés,tous élus,dit le socialisme qui a des bienfaits pour tous, même pour ses ennemis. Mais pour un objet si vaste, ce n'est pas trop d'ajouter aux forces révolutionnaires qui débordent dans les prolétariats des Deux-Mondes, toutes les forces intellectuelles et morales acquises ;par l'Humanité consciente, c'est-à-dire toutes les bonnes volontés. C'est Kant, le plus grand moraliste moderne, qui a dit : • De « toutes les choses qu'il est possible de concevoir dans ce monde, il « n'y a qu'une seule chose qu'on puisse tenir pour bonne, sans res- « triction: c'est une bonne volonté. ,, (1) Ce dernier point de vue, qui est celui des pessimistes modernes : Schopenhauer, de Hartmann, Edmond Thiaudière, etc., avait été touché par Fourier dan11son ordre d'Harmo~ie. Ce grand socialiste voulait « rendre heu• reux tout le monde, méme les bétes >. Charles Gide, qui est ausû un de ceux qui veulent compléter la justice sociale par la pitié universelle, l'en a chaleureusement loué. Un jour viendra où les ci compatissants,. seront moins rares. « Depuis que l'humanité marche, a dit Edmond de Goncourt, ses progrès, ses « acquisitions sont toutes de sensibilité.> Obsenation profonde et consolante, pour qui regarde au fond des choses.
LES CONFLUENTS DU SOCIALISME 10 Gardons-nous bien de dé<laignrr on ,l'effaroucher ces honnes volontés. Il y aura toujours, dit Albert Regnard dans sa forte (lt substantielle étucle sur l'Etat, il y aurn, toujours <lescœurs d\•litc pour qui la gloire cl'avoir seni la bonne caus(', quoique -raincur, sera le bonheur le plus rérl et le plus sublime, et loin que le dévouement soit un démenti à la théorie de l'intérêt bien (lntendu, il en est, au contraire, la plus éclatante couflrmation (1). L'historien matérialiste Buckle a exprimé une pensée du même genre, lorsqu'il a dit que les progrès ùe la connaissance et ceux de la conscience sont stériles, s'ils ne ;sont pas complétés, les uns par les autres (2). Leur réunion seule peut, en effet, faire éclater les crises incompressibles de transformation, et produire ces éclosions palingénésiques qui marquent d'un signet glorieux le livre de l'histoire. Un passé récent en témoigne éloquemment. Si le philosophi::;mr Llu xvm0 siècle fut si puissant et aboutit a l'incomparable libération civile et politique de lî89, c'est qu'il cultiva les sentiments du cœur, en même temps que l'üpre domainC'de la connaissance. Il développa, créa presque, la sensibilité, inventa le mot bienfaisance pour la glorifier, et sn,co11!1·peartie le mot égoïsme pour lui <lonuer une acception flétrissant(' (:3). Voyez-vous Voltaire, sans ses généreuses campagnes contre les juges-bourreaux qui condamnèrent Calas,Sirven,La Barre, etcontre toutes les iniquités de son temps? Voyez-vous Rousseau, sans les sanglots de la Nouvelle Héloïse, sans les ampliflcations sentimentales de l'Emiler Le Contrat social n'aurait pas été le livre de la Révolution française, si son auteur n'avait produit que cette brochure politique, de valeur plus que contestable. Qu'aurait été Diderot, sans son génie si ouvert, si expressif et si bon; ,!'Alembert, sans son affectivité si contenue, mais si vivace; d'Holbach et Helvétius, sans leur générosité; le bon abbé de Saiut-Pierre, sans sa compatissance infinie? Tous ces grands hommes et leurs éminents contempo1'aius, les voyez-vous étroits, égoïstes, secs et durs comme certaines sommités scientifiques et littéraires contemporaines? Pensez-vous qu'ils auraient pu révolutionner le monde par de simples démonstrations critiques ou de savantes dissertations philosophico-historiques? « Il est <léfenou à l'homme, bassement intéressé, <l'être habile », a ùit Ernest Renan; c'est malheureusement contestable, au moins au (1) Albert Regnard ; L'Etat, .•on origine, sa natiw-e, son but. (Paris 188~.) (2) Buckle : Histoire de la Civilisation en~Angleterre. (3) Pour ce dernier mot le fait semblera ei:traordinaire; il n'en est pas moins exact. On ne trouve le mot égoisme dans auc11nauteur du xvuc siècle. La Rochefoucauld qui, sur l'idée d'égoïsme base son line des Maximr,s, se sert coustammeut <luterme amour-propre, qui a. pris maintenant ulle autl'e acccplion . ..
20 LA REVUE SOCIALISTE sens vulgaire du mot; mais ce qui ne l'est pas, c'est que jamais on n'entraînera les foules aux luttes héroïques pour un but social, en ne leur parlant que d'intérêt matériel; pas d'entreprises viriles sans idéalisme : le réel et l'idéal sont deux frères jumeaux qui paraissent ennemis et n'en sont pas moins inséparables (1). Oui, trois fois oui, la passion surexcitée pour le bien public, la vision d'un idéal accepté et caressé, le sentiment profond qu'on se dévoue pour quelque chose <lehaut et de bon, sont (abstraction faite du fanatisme religieux) les seuls grands entraîneurs des foules. C'est par eux, c'est par les irrésistibles enthousiasmes qu'ils allumèrent dans les âmes, que le monde vit les merveilles de l'an II <>t le triomphe de la Révolution française. « On fait injure à l'homme gram1ement, quand on <.litqu'il peut « être séduit par la facilité (ou le seul intérêt). Difficulté, abnéga- .. tion, martyre, mort, voilà les appâts qui agissent sur le cœur <le « l'homme. Allumez sa généreuse Yie intérieure et -vous avez une « flamme qui consume toutes les basses considérations (:?). L'expression de Carlyle est peut-être excessive, mais le fond est vrai. Il est dans la nature de l'homme, <lene pas se laisser sevrrr d'idéal et de ne pouvoir accomplir de grandes actions que sous l'impulsion toute-puissante des sentiments altruistes; la poétisation de la lutte, la conviction que l'on se voue à quelque chose de supérieur (patrie, liberté, justice sociale) a toujours été la source <le l'héroïsme et le chemin de la victoire. Ce n'est qu'en s'inspirant d'une foi nouvelle, qu'en remplaçant l'atavisme religieux qui est au fond de chacun de nous (aussi matérialistes que nous prétendions être) (:3),par un vaste idéal humain, par une conception de la vie et du devoir propre à ouvrir nos pensées et nos cœnrs à toutes les justices nouvelles, propre à nous faire consentir à tous les dévoue- (l) Georges Renard : Etudes sur la Franc~ contemporain,. (2) Thomas Carlyle : Les Héros, le culte des Héros et de l'héro'ique dans L'lfistoire, traduction française d'lzoulet-Loubatières. (3) Tel qui se croit émancipé n'est qu'un c vieil homme > retourné, je n'en veux pour preuve que ce fait : que beaucoup de ceux qui se croient affranchis du christianisme et devenus de parfaits matérialistes, ont justement conservé de la religion répudiée ce qu'elle eut de plus mauvais, l'étroitesse sectaire et l'intolérance haineuse vis-à-vis de qui ne pense pas comme le croyant. Ils ne sont que des anti-chrétiens, leur foi nouvelle est aussi absolue que leur foi ancienne. Nullement pénétrés de la relativité de toute chose, dans l'éternelle et universelle évolution, ils ne savent pas qu'il y a du bon dans toute recherche; que, plus qu·on ne croit, il entre de bonne foi, de bonne volonté dans toutes les croyance, et opinions humaine, et qu·ou ne peut arriver à la justice qne par la modestie qui n'exclut pa, la fidélité à ses convictions, ni la constante recherche du mieux et 11uia pour corollaire la bienveillance envers tous les hommes au .. , sens large la bonté.
LES CONFLUENTS DU SOCIALIS>IE 21 ments, tous les sacrifices qu'elles commandent, que nous deviendrons assez nombr~u~, assez résolus pour vaincre la formidable coalition des forces du passé. pour écm·t0r l'amonrcllemcnt d'iniquités et ,lo scrviimlcs qui obstruent et ticnuent fermées les portes d'or des Edens sociaux de l'avenir. Nous insisterons sur ce point, déjà touché par nous (1). Non, il ne suffit pas, dans le conflit co11temporain,ùe faire appel aux intérêts économiques et aux haines de classes pour passionner le combattant et ennoblir la lutte. Le combattant socialiste a besoin de savoir· qu'il travaille, souffr@et lutte pour un complet renouveau du genre humain. Laissez l'idée de justice, de solidarité, <l'amour des hommes (sa religion humaine à lui), laissez-la lui inspirer la passion du devoir social, les joies du dévouement à la cause commune. Laissez qu'aux premières lueurs de l'aurore des rénovations, elle lui fasse entrevoir, dans les brumes du proche avenir, une humanité majeure s'élevant par la science, la solirlarité et la liberté, à un pla11splendide d'excellence morale, de puissance sur la 11ature, de bonheur individuel et social. Laissez cet homme de demain, qui porte au cœur la blessure des douleurs infinies de la terre, et sait que le grand'œuvre est de ùimimier la souffrance universelle et fl'augme11terla conscience et la justice sociales, laissez-le, comme le poète dos Contemplations, Embrasser les lointains splendide!'Ide la Tie; laissez-le voir en esprit les hommes futurs, non seulement plus heureux matériellement, mais encore ayant une conception plus élevée de la vie universelle, une notion plus précise des devoirs envers autrui; en un mot, plus grands par la pensée et meilleurs par le cœur; infiniment moins égoïstes, moins cruels que les hommes de ce temps. Ainsi armé dans son àme, le militant socialiste ira d'un cœur ardent au-devant de tous les sacrifices, au-devant de la mort même, sachant que le moment venu il pourra dire, comme l'Intégml, si magnifiquement campé par Fournière, ,lans un drame plilosophique qui restera: « Mourons en ;'oie, notre tâche est faite.' » Qu'est-ce, au surplus, que l'idéal? « Lïdéal, a très bien dit Elie Reclus (2), n'est que le développement de la réalité; tout idéal, fleur d'une réalité, sera son fruit dans un aYenir plus ou moins éloigné. » Ils pensaient de la sorte, les combattants et les martyrs héroïques de l'épopée républicaine française. Dans le mémorable procès, dit des Accusés d'avril (1834),Trélat, parlant au nom de ses co-accusés, (1) Revue socialiste Ju 15 octobre 188ï. . (2) Revue philosophique et 1·eligieuse, 1855.
22 LA REVUE SOCIALISTE prononça fièrement ces magnanimes paroles devant les pairs de Louis-Philippe réunis en Haute Cour de justice, pour juger des hommes qui les écrasaient de leur supériorté morale : « Il faudra voir s'écria le vaillant conjuré, il faudra voir à qui restera la victoire, nou demain, non après-demain, que nous importe? Non pour nous, quo nous importe encore? C'est l'espèce humaine qui nous occupe.» Avec de tels mobiles, on finit toujours par être victorieux, « non pour soi, mais pour l'espèce humaine », suivant la noble expression du Républicain de 1834.Sans eux on ne saurait vaincre durablement car ce n'est pas trop, encore une fois, que la réunion de toutes les forces morales et ,le toutes les ün·crs révolutionnaires d'une génération, pour-lever l}tpierre sépulcrale qui pèse sur le paria collectif des civilisations passées; ce qui revient à dire, en nous appuyant sur des témoignages significatifs, que dans toute grande œuvre humaine, comme c'est le cas lorsque nous parlons du socialisme, « les éléments idéaux, les forces morales ùoiYent être reconnus dans une large mesure -» (1). Nous ne pourrions d'ailleurs faire autrement, car: « Le sentimenfn'abdiquera jamais; il sera toujours le premier moteur des actes humains (2). ,, Il sera toujours aussi une grande force que nous aurions grand tort de dédaigner et c'est pourquoi pour nous, ainsi que nous l'avons dit ailleurs (3), il fait du socialisme, le savant, le penseur qui trouye au fond de ses recherches, de ses méditations sur la nature des choses, le mystère de l'éYolution uniYcrselle, cette éternelle formation et transformation dos êtres et des choses, car, ce faisant, non seulement, il leve un coin du Yoile n.'Isis et de l'impénétrable vérité absolue, mais il donne encore sa démonstration scientifique à la loi de la solidarité qui est à l'ordre moral c~tsocial ce que la loi d'attraction est à l'ordre physique. Il fait du socialisme, l'inventeur, savant ou praticien, qui soumet ( 1) Alexandre de Humboldt : Cosmos. {2)Claude Bernard : La Philosophie expérimentale. Cet aveu de tleux illustres savants qu'on ne saurait accuser tle sensiblerie, l'un d'eux ayant terni sa gloire dans les cruautés inutiles et condamnables de la vivisection,nous est pro• cieux à enregistrer. Est-il besoin d'ajouter que nous parlons ici de sentiments éclairés relevant do la conscience, en tout cas, et, si possiblo du savoir,de sentiments contrôlés en quelque sorte, non d'impulsions aveugles ne l'elevant que de l'instinct. Nous voulons l'enthousiasme, nous repoussons le fanatisme (politique ou religieux, peu impol'te) force d'ordre inférieur. Si le fanatique est quelquefois honnête, littéralement parlant, il est aussi incapable de justice que d'intelligence; défions-nous de cet être incomplet, haïssable, même lorsqu'il se dévoue,et toujours funeste aux causes qu'il embrasse, quand même il les aide momentanément à réussir, car il les rétrécit, prépa.rant ainsi les chutes ou les déviations prochaines. (3J Revue socialiste <lu 15 octobre 1887.
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